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Publié par Saoudi Abdelaziz

Abderrahmane Hadj-Nacer, ancien gouverneur de la Banque centrale algérienne. Photo DR

Abderrahmane Hadj-Nacer, ancien gouverneur de la Banque centrale algérienne. Photo DR

"Chaque fois qu’un supposé maître du jeu vient à disparaître, on constate que le système ne change pas et l’on se rend compte qu’après lui tout continue comme avant".

 

Interview du 20 mai 2012 dans Jeune Afrique.

Propos recueillis par Hamid Barrada et Tony Gamal Gabriel

Jeune Afrique : Dans votre livre La Martingale algérienne, vous présentez l’Algérie comme un pays de frustrés…

Abderrahmane Hadj-Nacer : La Martingale est un livre d’espoir, même si la situation actuelle est frustrante. Ce qui est frustrant, c’est la dichotomie entre le potentiel humain et la réalité. Situation qu’on peut aussi désigner par le terme de gaspillage. Gaspillage des ressources naturelles, mais aussi et surtout des ressources humaines. Lorsqu’on marche sur un trottoir défoncé, on sait qu’il est refait chaque année en plus mal… uniquement pour distribuer de l’argent, alors qu’il y a peu nous exportions du savoir-faire dans les domaines agricole, industriel et même des services, sauf financiers. Aujourd’hui, tout le monde est mécontent. Ceux qui sont censés bénéficier de la manne pétrolière, au bas de l’échelle sociale, comme ceux qui sont au sommet de la hiérarchie. Tous ont le sentiment d’un gaspillage qui les frustre.

C’est-à-dire ?

Tous savent que nous pouvons mieux faire, mais personne ne peut désigner les responsables de cette situation. Il existe un système opaque qui ne permet à personne, ni à ceux qui en sont éloignés, ni à ceux qui y travaillent, de répondre à la question : « Qui est responsable ? » Personne ne sait où se situe le pouvoir. C’est une combinaison qui vise à maintenir le statu quo. Et les dirigeants de ce système ne sont pas en mesure de le faire évoluer.

Ce système est unique…

À ma connaissance, oui. Même dans l’ex-URSS, il n’y avait pas d’équivalent, puisque la caste a pu évoluer et se transformer en une quasi-classe sociale, avec son mode de reproduction. Ce qui manque au système algérien, au-delà de sa capacité à se maintenir et à gérer un statu quo instable, c’est précisément cette capacité de reproduction, donc la sauvegarde de sa base sociale.

Son incapacité à se construire autour d’une conscience de classe explique qu’il se suicide en permanence sans le savoir. La transmission fondamentale ici ne concerne pas l’argent, mais la culture. L’absence de lisibilité du système algérien, par manque de conscience de classe, explique l’incapacité de se projeter dans laquelle toutes les catégories sociales sont placées. En Tunisie, on a assisté à la mise en place d’une classe moyenne qui a permis à toute la société de se restructurer autour d’une nouvelle organisation. Au Maroc, on connaît le fonctionnement hiérarchique du Makhzen, qui organise sa propre pérennité selon des règles connues de tous. En Algérie, ni un général ni un pauvre hère ne peuvent se projeter dans le futur.

L’opacité est essentielle ?

Elle est consubstantielle au système. Sans elle, il n’existe pas. Cinquante ans après l’indépendance, je défie quiconque de me dire où se trouve le centre du pouvoir.

Au niveau du DRS (ex-Sécurité militaire) ?

Vous pouvez dire aussi l’état-major ou la présidence. Mais ce n’est pas vrai. On a affaire à un ensemble flou, ce qui est à la fois une force et une faiblesse.

Comment le système fonctionne-t-il exactement ?

C’est un collège autodésigné et dont la composition n’est pas figée. L’erreur à ne pas commettre est de désigner un responsable en particulier. Quand on désigne un individu, on le condamne d’une certaine façon. Dès qu’il est connu, il est remplacé par un autre. Des milliers d’années après, on a le sentiment que le système algérien, par réflexe, a retrouvé le fonctionnement des anciennes djemaa berbères. À défaut d’Aguellid, figure de l’autorité dans les sociétés berbères, la collégialité fonctionne avec l’opacité en plus.

Dans les années 1990, c’était Khaled Nezzar…

On parlait aussi de Larbi Belkheir, de Mohamed Lamari… On a désigné Smaïn Lamari… Ils sont tous partis. On a parlé aussi de Toufik [Mohamed Mediène, NDLR] comme on pourrait désigner le chef de l’État Abdelaziz Bouteflika. La seule certitude, j’insiste, c’est que, chaque fois qu’un supposé maître du jeu vient à disparaître, on constate que le système ne change pas et l’on se rend compte qu’après lui tout continue comme avant.

Quels sont les obstacles que rencontre un jeune Algérien ?

S’il veut aller à une bonne école, trouver un logement, il va se retrouver confronté à des règles mystérieuses. Il se rend compte que tout ce qui est apparent ne reflète pas la réalité du fonctionnement du système. Pour bénéficier d’un droit, il va devoir affronter des mécanismes opaques de fonctionnement, s’initier aux mécanismes de l’informel. À cette occasion, il perd peu à peu son statut de citoyen bénéficiant de droits opposables.

Il devra entrer dans des réseaux de relations, de clientélismes divers, qui permettent au système de bénéficier d’une certaine assise. Il devient un client.

Que vaut l’enseignement aujourd’hui ?

Le début des années 1980 en Algérie a vu l’émergence d’un comportement citoyen et l’exigence d’une gestion plus transparente de la cité. La réaction du système fut d’accélérer la soumission de l’école à l’idéologie, et à l’idéologie islamique, pour encadrer la société, empêchant l’émergence de citoyens. Il a produit ainsi lui-même son contre-système avec une école qu’il a pour ainsi dire offerte à l’idéologie wahhabite. Cette école doctrinale, par sa brutalité et sa négation des sujets et de leurs cultures, explique pour beaucoup la violence contre soi et contre les autres que l’on observe chez les jeunes embrigadés dès l’école.

Vous notez que si vous aviez dû écrire un livre d’économie, cela aurait été de l’antiéconomie, un catalogue de tout ce qu’il ne faut pas faire…

Dès 1962, l’Algérie a été un champ d’expérimentation qui n’a bénéficié ni d’une préparation conceptuelle ni d’une participation de la population et s’est retrouvée dans une impasse. Au lieu d’aborder la question de la réforme agraire, de tirer des leçons de la capacité des paysans algériens à faire face à des handicaps majeurs en 1962 (le départ massif des colons et des ingénieurs), on s’est lancés dans l’autogestion autoritaire pour éviter l’organisation autonome de citoyens. C’est l’exemple même d’une expérimentation volontariste qui ne tenait pas compte de la réalité sociale, de la population et de son histoire, et qui fut le premier grand échec. Les raisons de cet échec sont à chercher dans le fait que, confronté à des demandes citoyennes, ce qui était déjà le système a réagi en détournant cette demande par l’imposition d’un schéma centralisateur.

Deuxième exemple en 1962 : on s’est occupés du petit commerce et de la petite industrie, c’est-à-dire des pans de l’économie qui fonctionnaient. On s’est ainsi attaqués à ce qui pouvait donner naissance à l’Homo economicus algérien, et ce faisant, on l’a tué.

Selon vous, c’est le pétrole qui empêche les réformes. Vous avez même cette formule : « Quand le pétrole est à 15 dollars, on peut réformer, quand il est à 20, on ne peut plus. »

Entre 1967 et 1972-1973, l’Algérie obéissait à une logique de développement. À partir de 1973, avec le quadruplement du prix du pétrole, cette logique s’effondre. On n’a plus besoin d’observer les équilibres de pouvoir entre les différents protagonistes de la société, puisque le maître suprême peut arbitrer en distribuant de l’argent. La logique rentière s’est installée. C’est seulement dans les moments d’absence de recettes pétrolières excédentaires qu’on laisse les techniciens faire leur travail. Situation plus grave dans les années 1990-2000 : les techniciens ont été exclus de tous les rouages économiques, le système est passé à une nouvelle phase, peut-être sans expertise, mais sûrement sans témoins gênants.

Qui a mis en oeuvre cette exclusion ?

On a toujours affaire à un système opaque. Mais on ne peut pas écarter la main de l’étranger. Pour autant, cela n’enlève rien à notre responsabilité. Par exemple, lorsque le Fonds monétaire international [FMI] proclame, en 1994, que « le Plan est démodé », dans un pays normal, on enlève la plaque en cuivre où était inscrit « ministère du Plan » et on la remplace par « Institut de prospective ». En Algérie, on a détruit le Plan, institution et ressources humaines. Mieux, on a fait disparaître les archives.

Deuxième exemple. Le même FMI nous demande d’arrêter le financement des entités économiques non rentables. Dans un pays normal, on étudie les causes du dysfonctionnement constaté et on ferme les entreprises qui ne peuvent pas être sauvées. Celles qui ne fonctionnent pas faute de crédits peuvent être sauvées une fois les entreprises sans avenir fermées. En Algérie, on a tout fermé, sans distinction. 500 000 travailleurs ont été congédiés. Quand les cadres ont protesté, on les a jetés en prison sous couvert de mauvaise gestion. Les statistiques de cadres détenus varient, selon les journaux de l’époque, entre 4 000 et 6 000 pour la période 1995-1996.

En 1986, Jacques Berque affirmait que deux pays arabes – l’Algérie et l’Irak – ne pouvaient pas exercer leur puissance, car ils possèdent à la fois la terre, la population, l’eau et le pétrole, et jamais l’empire ne le tolérera. Dans mon livre, c’est cette logique folle que j’essaie de décrypter : nous subissons les desiderata de l’empire sans même nous demander pourquoi.

Quel est cet empire ?

En fin de compte, on a affaire à deux grands électeurs, le français et l’américain. Et puis il y en a un troisième, que l’on fait voter de force et qui est ignoré par tous : la population. Dans notre région, ceux qui légitiment le système depuis l’extérieur ont besoin, pour des raisons de contrôle du rééquilibrage du monde, que les régimes s’adaptent. Ils ont conscience que ces systèmes locaux ne parviennent plus à endiguer l’émergence d’une citoyenneté. Le phénomène de l’émergence citoyenne, observé en Algérie dès les années 1980, se répandant à travers la région, il s’agit de redéfinir ces pouvoirs locaux. (...)

Texte intégrale  : Jeune Afrique

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