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Publié par Saoudi Abdelaziz

Françoise Giroud, 1916-2003. Photo DR

Françoise Giroud, 1916-2003. Photo DR

Un éditorial de François Giroud dénonce la torture, à l'occasion de la publication de La Gangrène, témoignage de cinq étudiants algériens.

 

 

L'Express, 25 juin 1959

 

Est-il vrai que l'on torture à Paris, à cent mètres de l'Elysée ? Non. C'est impossible. Dites que c'est impossible. Dites que le contenu de ce petit livre blanc, La Gangrène (1), est un tissu d'inventions abominables.  

Dites qu'ils mentent, ces étudiants. Prouvez-le vite, confondez-les. Ah ! dites quelque chose et faites que nous puissions y croire...  

Cette fois, il ne s'agit pas d'affronter Alger, de mécontenter un colonel, de faire de la peine à un adjudant. Il ne s'agit plus de représailles exercées par des hommes affolés de douleur et de haine devant les crimes commis par leurs adversaires. Ou de renseignements militaires utiles à la conduite des opérations.  

Cette fois, c'est de torture pratiquée posément, calmement, bureaucratiquement, à Paris, qu'il s'agit. Et cela n'est pas tolérable. Quelle que soit la victime, quel que soit le bourreau, cela n'est pas tolérable. En aucun cas. Jamais. Parce que le spectacle d'un individu qui en torture un autre ou qui s'apprête à le faire c'est ce qui peut, pour toujours, vous enseigner à douter de l'Homme.  

Même ceux qui l'ordonnent, même ceux qui la recommandent ne peuvent en supporter la vue. Ils disent : "Allez-y... Faites-le parler...". Mais eux, ils sortent de la pièce. Pourquoi ? Parce qu'il faut être fou ou malade, très malade, malade dans sa tête, pour accepter que devant vous un être humain expulse scientifiquement la dignité élémentaire d'un autre être humain. 

Il y a des fous, il y a des malades, tout frémissants de leur plaisir obscène lorsque, percées de douleur, leurs victimes, enfin, crient. Est-il vrai qu'ils sont libres de prendre ce plaisir à Paris, à cent mètres de l'Elysée ?  

Et est-ce à ce signe qu'il faut apprécier la restauration de l'autorité de l'Etat ?  

De deux choses l'une. Ou la torture est admise par le Nouveau Régime. Et c'est une information.  

Ou elle est pratiquée bien qu'elle soit interdite. Et c'est une information plus importante encore.  

Oui, beaucoup plus importante. De quoi est-il donc fait ce pouvoir, fièrement revendiqué et fièrement assumé, s'il cesse d'exister sitôt qu'il prétend se manifester ?  

Les hommes qui nous gouvernent ne sont pas des monstres. Certains ont connu dans leur propre chair la suprême offense. Au moins, ils ont vu de leurs yeux, ils ont entendu de leurs oreilles le martyre de leurs camarades suppliciés. Et ils trouvent le sommeil, et ils travaillent, et ils mangent, et ils participent au Conseil des ministres avant de s'être assurés personnellement, définitivement, qu'aucun Français ne torture aujourd'hui avec l'approbation du gouvernement, c'est-à-dire avec LEUR approbation ?  

Mais on dit cela, on écrit cela, parce qu'un petit livre blanc est venu nous éclater à la face. Que quelques jours passent et les remous, si faibles déjà, s'apaiseront. Ceux qui ont de la torture une vue abstraite - quelque chose de sale, que font de sales gens parce que nous vivons une sale époque - on comprend qu'ils préfèrent ne pas trop y penser.  

Déjà, nous sortîmes blasés. Gangrenés.  

Peut-être parce que, selon Helvétius, "les hommes sont si bêtes qu'une violence répétée finit par leur paraître un droit". 

Source : L'Express.fr

(1) La Gangrène, témoignage de cinq étudiants algériens. Edité par les Editions de Minuit. Mis en librairie le 16 juin 1959. Saisi par ordre du gouvernement le 19 juin.

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