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Publié par Saoudi Abdelaziz

Jacques Rancière, philosophe. Photo DR

Jacques Rancière, philosophe. Photo DR

"On a longtemps pensé que la théorie donnait des armes. Malheureusement, la théorie ne donne pas d’armes, la théorie donne des explications. Et les explications ne donnent pas d’armes, contrairement à ce qu’on a cru pendant un bon siècle. Depuis trente ou quarante ans, on se rend même compte que les explications donnent plutôt des armes pour ne rien faire, ou des armes pour subir et consentir à ce qui est. Les redescriptions, elles, ne donnent pas des armes, mais des moyens de se sentir moins seul, moins acculé, moins pris dans des situations de défaite ou de désespoir".

"Qui peut œuvrer aujourd’hui à l’échelle de la planète, si ce ne sont les maîtres de la planète ? Il n’y a pas d’internationale communiste, pas d’internationale ouvrière, mais il y a une internationale capitaliste. Il faut partir de cette situation-là, et donc se déplacer par rapport aux hiérarchies marxistes ou progressistes traditionnelles de la totalité et de la partie. C’est à partir de lieux, de temporalités, de moments construits spécifiquement que les combats contre l’ordre dominant se mènent".

Jacques Rancière: «Macron est le pur et simple représentant du capital»

22 juillet 2018. Interview réalisée par  Joseph Confavreux et Lise Wajeman.  Mediapart

EXTRAITS

(...)

Vous ouvrez votre texte, Les Temps modernes, en vous en prenant à l’usage du mot « réforme » devenu un « signifiant maître » de notre époque. Plus loin, vous explicitez les leurres et les confusions existant autour du mot « crise », en rappelant que pour Marx, la crise « était la révélation concrète de la contradiction qui habitait un système et qui devait l’emporter », alors qu’elle « est tout autre chose aujourd’hui. Elle est l’état normal d’un système gouverné par les intérêts du capital financier ». Existe-t-il un vocabulaire trop dévoyé pour être politiquement inutilisable et qu’il faudrait abandonner ?

Jacques Rancière : Je ne dis pas qu’il faut l’abandonner. La politique est fondée sur des signifiants qui, précisément, sont flottants et utilisés par les uns et les autres. J’ai toujours dit par exemple qu’il fallait garder une utilité au mot « démocratie » alors qu’un tas de gens voulaient l’abandonner, parce que c’est le mot qui désigne ce pouvoir des égaux que nos gouvernants veulent rendre invisible. La bataille sur les mots est aussi une bataille sur les choses elles-mêmes.

« Crise » désigne actuellement un concept de l’ennemi. C’est une manière de décrire l’état du monde qui permet aux gouvernants de se légitimer en tant que médecins de ces maux. « Réforme » est, de même, une manière pour eux de justifier la privatisation généralisée en la présentant comme l’adaptation à une nécessité objective. Il y a toujours une bataille sur les mots, il y a des mots qu’il est utile de reprendre, et d’autres non. La politique, ce n’est pas un choix qu’on fait une fois qu’on a établi une description de la situation, c’est d’abord la bataille sur la manière de la décrire.

Vous expliquez que « l’action politique, la science sociale ou la pratique journalistique usent de fictions, tout comme les romanciers et les cinéastes », en rappelant que « la fiction n’est pas l’invention d’êtres imaginaires », mais « la construction d’un cadre au sein duquel des sujets, des choses, des situations sont perçus comme appartenant à un monde commun, des évènements sont identifiés et liés les uns aux autres en termes de coexistence, de succession et de lien causal ». Quel est alors le processus fictionnel de l’action politique contemporaine ?

Il existe une bataille entre fictions. Il y a une fiction dominante qui est une fiction de l’explication globale du monde : c’est une reprise d’une fiction largement partagée par la droite et la gauche, par les forces conservatrices et les forces qui se voulaient révolutionnaires, à savoir la fiction de la nécessité historique à laquelle il est vain de vouloir s’opposer. Ce qui s’oppose à cette fiction aujourd’hui, c’est la création de fictions locales qui, en tel ou tel point, à tel ou tel moment, proposent d’autres manières de décrire les situations, de définir les acteurs d’une action et les possibles d’une situation.

(...)

Pourquoi a-t-on le sentiment que les brèches dans le temps de la « gestion experte du présent » ne parviennent guère à s’élargir, comme l’a par exemple montré la mobilisation pour la défense du service public articulée à la réforme de la SNCF ? Il s’agissait pourtant là de lutter contre Macron « et son monde », comme à Notre-Dame-des-Landes on luttait contre l’aéroport « et son monde. » Mais quelque chose ne prend pas, bien que l’idée qu’on se trouve dans des conflits de mondes soit présente. Comment l’expliquez-vous ?

Il y a constamment des petites brèches. Il y a des batailles à chaque fois que l’ordre dominant essaye d’avancer un pion en plus. Mais il est clair qu’on paie aujourd’hui toutes les formes de confiscation de la pensée émancipatrice par la pensée dominante. On pourrait évoquer ces multiples formes de consentement « progressiste » à l’ordre dominant, par exemple en 1995, l’adhésion de toute une partie de l’intelligentsia de gauche au discours dominant, au motif qu’il fallait penser à l’avenir, ne pas rester accroché aux « privilèges » du passé. Cela rencontrait le vieux discours marxiste à l’encontre des artisans et des classes en déclin qui s’accrochent au passé.

On est ainsi arrivé à ce paradoxe qu’à chaque fois qu’il y a un mouvement ouvrier qui se bat, et qui se bat contre le monde de la privatisation intégrale, il y a une forte opinion progressiste dominante qui pense que ces gens-là se battent pour des causes qui sont perdues et qui, étant perdues, sont forcément réactionnaires.

Si on pense aussi à ce qu’a pu signifier l’idéologie républicaine comme retournement d’un certain type de valeurs progressistes, on saisit une conjonction de formes de captation d’idéologies qui se voulaient progressistes ou révolutionnaires par la logique dominante, la formation d’une « gauche de droite » qui a accompagné les avancées du capitalisme absolutisé.

On a donc encore des mouvements sociaux de type classique, mais ils sont menés par des groupes qui sont devenus minoritaires sociologiquement. Et du fait qu’ils sont minoritaires sociologiquement, on pense qu’ils sont attardés historiquement.

Nous ne sommes pas en face du capitalisme, mais dans son monde, expliquiez-vous dans En quel temps vivons-nous ? Quelle prise avons-nous, du coup, pour affronter ce que vous désignez par le capitalisme absolu ?

Pendant très longtemps, l’ordre dit néolibéral, c’est-à-dire l’ordre du capitalisme absolu, a été géré par des gens qui pensaient représenter un camp, mais avoir à gérer un système d’équilibre entre les forces sociales et politiques. Il y avait donc des choses qu’ils jugeaient impossibles, impensables ou trop risquées. Pensons à ce qui s’est passé en 2006 avec la loi sur le contrat de première embauche (CPE). Il y a un moment où la droite a fini par craquer face à la mobilisation, par juger impossible d’imposer aux jeunes une loi déjà votée qu’ils refusaient.

Ce qui spécifie Macron, c’est d’être débarrassé de cette préoccupation d’équilibre des forces. Il agit comme le pur et simple représentant du capital, ce que la gauche ne pouvait pas faire directement. Peut-être qu’il fallait ça en France, parce que ce qui a été fait par la droite en Angleterre ou aux États-Unis ne pouvait pas être fait par la droite française. Ce ne pouvait être fait que par un type qui ne représente, finalement et littéralement, rien en dehors de la logique du capital.

En quoi vivons-nous un conflit entre différentes temporalités, entre différents « temps modernes » qui s’affrontent ou s’excluent les uns les autres ?

Il y a toujours eu un conflit sur l’idée de « temps modernes » parce que l’idée dominante de modernité a été en partie inventée par des gens hostiles à cette modernité. Elle a représenté un mélange entre le récit progressiste, qui est le récit des Lumières, d’une histoire qui, petit à petit, fait triompher la raison parmi les hommes, et le récit de la contre-révolution, qui est celui d’un monde moderne, caractérisé par la dissolution des liens sociaux, de l’ordre symbolique et donc la déréliction d’un monde voué au malheur de l’individualisme et de la démocratie.

Le récit dominant sur les temps modernes mélange donc les récits, comme on le voit encore plus aujourd’hui, où l’ordre dominant a repris le récit du progrès et de la marche nécessaire de l’histoire. Alors qu’au contraire, les récits qui se veulent alternatifs reprennent largement la vision d’un monde moderne comme décadence. Toute une part de l’opinion qui se veut de gauche, révolutionnaire, marxiste, a assez largement endossé une vision heideggérienne du monde, la vision d’une essence de la technique conduisant l’humanité à sa perte en dissolvant les liens entre les humains.

On se trouve donc dans ce paradoxe d’avoir un discours dominant, fondé sur ce qui a été, hier, la pensée du progrès et de l’histoire en marche, et des discours alternatifs, qui sont très largement des discours de la déréliction moderne, de la démocratie comme règne de l’individualisme, à quoi viennent se mêler les discours de la catastrophe et de la planète menacée.

Ces alertes sur la planète menacée relèvent évidemment de tout autre chose que du catastrophisme contre-révolutionnaire. Mais il y a une conjonction entre plusieurs interprétations du monde et un brouillage des repères qui sont peut-être plus importants que jamais.

Ne peut-il pas y avoir de catastrophisme « éclairé » ?

Le catastrophisme a toujours été une manière de montrer qu’on était éclairé. En général, dans l’Occident moderne, être éclairé a voulu dire : être du côté de ceux qui savent. Ceux qui savent ont longtemps été ceux qui savaient pourquoi la révolution allait advenir. Maintenant, on les trouve souvent du côté de ceux qui prétendent savoir pourquoi elle ne va pas avoir lieu.

On peut appeler à prendre en considération toute une série de dangers et de menaces sans pour autant prendre ses repères sur un discours de la catastrophe imminente. Aujourd’hui, tout discours globalisant sur l’état du monde est un discours renvoyant à la capacité de ceux qui gèrent l’état du monde. Là où il y a des contre-discours et des contre-temporalités, c’est précisément dans un certain nombre d’actions qui disent : « On tiendra ici et maintenant sur ce qui est fait à la terre, sur ce qui est fait aux populations, à cet endroit et à ce moment précis. »

Qui peut œuvrer aujourd’hui à l’échelle de la planète, si ce ne sont les maîtres de la planète ? Il n’y a pas d’internationale communiste, pas d’internationale ouvrière, mais il y a une internationale capitaliste. Il faut partir de cette situation-là, et donc se déplacer par rapport aux hiérarchies marxistes ou progressistes traditionnelles de la totalité et de la partie. C’est à partir de lieux, de temporalités, de moments construits spécifiquement que les combats contre l’ordre dominant se mènent.

Pouvez-vous préciser ce que signifie le fait que le temps sépare les hommes, peut-être davantage que les conditions matérielles ?*

Je n’oppose pas le temps aux conditions matérielles, parce que la première condition matérielle est de vivre dans le temps. Avoir travaillé longtemps sur l’histoire ouvrière m’a effectivement appris que la première infériorité subie est celle de ne pas avoir le temps. J’ai relié cela à ce passage de La République où Platon explique que quand on est artisan, on n’a pas le temps de faire autre chose que son travail. C’est tout un ordre du monde qui est condensé là. Il est impossible d’opposer les souffrances dites réelles ou matérielles à celles de vivre dans le temps de l’exclusion, le temps de gens qui n’ont pas le temps.

Cette hiérarchie a fonctionné depuis des millénaires entre les hommes passifs, qui travaillent toute la journée, et les hommes actifs, qui peuvent goûter le loisir, dont le temps n’est pas marqué par la nécessité, parce qu’ils ont le loisir de l’action, le loisir du loisir, le loisir de la pensée ou de la culture.

Le temps c’est ce qu’il y a de plus matériel dans la vie des humains. Comme j’ai pu partir en guerre contre ceux qui disent que les mots et le réel sont séparés, j’ai toujours essayé de plaider pour une idée de la matérialité un peu plus large que le salaire et la nourriture du jour.

(...)

On vous lit aussi pour s’outiller, comme avaient pu le faire les intermittents, récupérant le titre d’un de vos livre, Le Partage du sensible, comme slogan. À qui ou à quoi vos livres sont-ils destinés ?

Je propose une redescription des situations, du champ des possibles ouverts par une situation. Je ne prétends pas apporter plus que des possibilités de figurer la marche du temps, de figurer autrement ce que les gens font, leur rapport à la domination, le sens de ce qu’ils font contre l’ordre dominant, le rapport entre un présent et une conception plus large du temps. J’ai essayé de transmettre une conscience du lien entre des actes singuliers de reconquête d’un espace, d’un temps, de possibilités de vivre, de formes de vie, et des manières de penser l’action, de penser l’avenir de l’action.

J’ai beaucoup travaillé pour montrer que ce qu’on appelait « mouvement ouvrier », qu’on traitait comme une espèce de grosse masse globale, s’ancrait en fait dans une multitude de formes de réappropriation du temps, aussi bien au niveau individuel qu’au niveau collectif. La grève n’est ainsi pas seulement une bataille entre des gens qui ont des intérêts opposés, mais aussi la création d’un autre temps ; de même pour l’occupation. J’ai travaillé pour essayer de briser le partage entre le politique et l’esthétique, le partiel et le global, l’instantané et le long terme.

On a longtemps pensé que la théorie donnait des armes. Malheureusement, la théorie ne donne pas d’armes, la théorie donne des explications. Et les explications ne donnent pas d’armes, contrairement à ce qu’on a cru pendant un bon siècle. Depuis trente ou quarante ans, on se rend même compte que les explications donnent plutôt des armes pour ne rien faire, ou des armes pour subir et consentir à ce qui est. Les redescriptions, elles, ne donnent pas des armes, mais des moyens de se sentir moins seul, moins acculé, moins pris dans des situations de défaite ou de désespoir.

On a quand même le sentiment que le temps de l’internationale capitaliste, aujourd’hui, s’accélère, avec les Trump, Orbán ou Salvini : le temps du capitalisme absolu se double d’un temps de nationalisme de plus en plus absolu. Est-ce que vous sentez cette accélération du temps d’en face ?

Peut-on parler d’accélération ? Ce qui est significatif, et qui a commencé au temps de Reagan, c’est précisément la dissociation interne du modèle progressiste de concordance des temps. Au moment du 11 septembre 2001, les Américains se demandaient comment il était possible que des gens calés en informatique soient en même temps des fanatiques d’Allah. Cela fait ricochet, en rappelant qu’il y a toujours un peu de Ku-Klux-Klan derrière la modernité capitaliste. Il y a toujours une passion meurtrière de l’ordre propriétaire, qui est une chose extraordinairement forte, derrière les déclarations sur la grande libération des énergies mondiales.

On peut percevoir aujourd’hui que l’ idée selon laquelle toutes les grandes idéologies se sont noyées dans les eaux glacées du calcul égoïste est fausse. Le calcul égoïste fait son chemin à travers des idéologies nationalistes, des passions propriétaires, des passions racistes…

C’est pourquoi le terme de néolibéralisme est tellement trompeur : on n’est pas du tout dans le monde que l’on nous décrit, à droite comme à gauche, dans un monde où l’ordre de la marchandise serait aussi celui de la libéralisation, de la permissivité absolue. C’est pour cela que la plupart des analyses de l’ordre dit néolibéral sont aussi nulles. Elles font comme s’il y avait adéquation entre l’avancée du capital, le développement d’une démocratie de masse, le règne d’une petite bourgeoisie mondiale partageant toutes les valeurs libérales ou libertaires.

Mais ce qu’on voit avec Trump ou Salvini, c’est qu’il n’y a aucun lien entre les progrès historiques. Le fond de la domination capitaliste du monde, ce n’est pas la libération des énergies individuelles et individualistes, c’est la furie de l’ordre propriétaire, au niveau individuel comme au niveau national…

Cette férocité, quand on a lu la littérature américaine et vu le cinéma américain, on la connaît : on sait que derrière la grande épopée du capitalisme niveleur, créateur de la petite bourgeoisie universelle, il y a une férocité absolument monstrueuse.

On redécouvre ça de manière quelque peu ahurie. Tout se passe comme si on redécouvrait , avec Trump, à quel point Chaplin voyait juste en transformant Hitler en pitre – un pitre qui est, bien sûr, un animal féroce.(...)

Texte intégral : Mediapart

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