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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Débat de l’Observatoire citoyen algérien de l'énergie

"L’énergie qui était un facteur de développement et d’harmonie sociale est devenue un facteur de division, de régression et d’inégalité sociale»

Par Nadjia Bouaricha, 2 juillet 2018

Pour Abdellatif Rebah, spécialiste de la question énergétique, l’absence de consensus est visible dans la «contestabilité» des décisions liées aux choix que l’on fait pour le secteur de l’énergie.

La transition énergétique s’avère jour après jour bien plus que nécessaire mais vitale. S’y acheminons-nous, ou bien restons-nous à la traîne d’une révolution que le monde a déjà entamée ? Les conférences se suivent sur le sujet et le constat qui en est fait aujourd’hui est sans appel : un long chemin reste à faire, mais encore faut-il trouver la volonté politique réelle de s’y engager.

L’Observatoire citoyen algérien (OCA) a organisé, hier au siège du PST, une rencontre autour de ce que pourrait être la transition énergétique en Algérie dans une situation marquée par beaucoup d’incertitudes. «Nous sommes face à une situation qui dépasse le seul cadre de l’énergie, ou bien de l’économie ou de la politique, il s’agit d’une problématique de système»,  estime Abdellatif Rebah, spécialiste de la question énergétique en notant que le consensus énergétique national s’est ébranlé et fissuré.

Le conférencier et invité de l’OCA souligne que le signe de cette absence de consensus énergétique est visible dans la «contestabilité» des décisions liées aux choix que l’on fait pour le secteur. Un secteur fragilisé car il est à la fois confronté à une crise de compétitivité externe et à une crise d’hégémonie économique et sociale sur le plan interne.

«Le secteur qui était à prospérité partagée ne l’est plus. Nous avons vécu une mutation du statut des hydrocarbures depuis 1980 et cette transformation a débouché sur une situation où l’énergie de bien à prédominance productive devient un bien à prédominance de consommation. Le besoin en énergie des couches consommatrices à des fins non productives pèse depuis 20 ans sur l’allure générale de l’énergie. Ponctionnant les ressources et les réserves de change… L’énergie qui était un facteur de développement et d’harmonie sociale est devenue un facteur de division, de régression et d’inégalité sociale», affirme M. Rebah

et indique que si transition énergétique il y a, elle devrait être l’œuvre de tous, des communes, des daïras et des citoyens et non pas des décisions qui viennent d’en haut. Il faut passer, soutient l’analyste, du schéma : énergie-accumulation-pouvoir à celui d’énergie-démocratie-progrès. «Nous sommes dans une situation où les économies se décentralisent en impliquant une autre organisation de la société. L’énergie étant un secteur vital a fortiori pour l’Algérie dont c’est l’unique ressource de développement doit rester du domaine de la compétence nationale», estime M. Rebah. Le spécialiste de l’énergie indique que la centralité pétrolière et sa conception en enjeu de souveraineté nationale date de l’indépendance.

«A l’indépendance déjà, la part du pétrole dans le PIB était de 48%. Les hydrocarbures représentaient déjà 60% des exportations et 60% des investissements. Et aujourd’hui, on est passé à une hégémonie totale. Il faut savoir qu’en 50 ans, le secteur a engrangé 1000 milliards de dollars de recettes des exportations et 600 milliards de dollars de recettes fiscales. L’or noir a constitué l’assise matérielle du système et le climat politique et social s’est greffé au baromètre des prix du baril. Mais qu’avons-nous fait de tout cet argent ?»

35% de la consommation va au transport routier

Le conférencier répond en notant que le rythme des importations a augmenté plus vite que les recettes à la fin des années 90’ et 2000. Les usages de la ressource ont changé suivant les périodes et les choix de «classes». Dans les années 2000, le gros des investissements est allé dans les infrastructures et la pierre qui sont des placements extrêmement énergivores. «La route n’était pas nécessaire au détriment du rail. La baril est allé enrichir des rentiers et a été détourné au profit de richesses privées non productives», soutient M. Rebah en détaillant la structure de la consommation nationale d’énergie.

35% pour le transport routier (tous les véhicules particuliers ou autres), 33% pour le résidentiel (les grands consommateurs d’énergie sont les propriétaires de grands domaines et grandes maisons équipées de plusieurs appareils consommant l’énergie, créant une inégalité sociale croissante), 9% pour les matériaux de construction et 9% pour le secteur tertiaire (commerces et services).

L’industrie a un bien maigre taux de consommation avec 2% de consommation pour l’industrie agroalimentaire, 2% pour l’industrie de l’acier, 1% pour la chimie et 1% pour l’agriculture.

Les secteurs productifs consomment le moins d’énergie, ce qui veut dire qu’ils ne produisent que très peu. «Le secteur routier, quant à lui, occupe 31% de la consommation finale en Algérie. Un taux très élevé si on le compare à celui du Maroc (27%), de l’Espagne (23%), de l’Allemagne et de la France (23%), pourtant ce sont des pays qui ont des industries automobiles», indique M. Rebah. «En Algérie, 97% du transport des voyageurs se fait par route. Il y a une orientation sur la route au détriment du rail et une orientation sur les carburants déficitaires ; notre parc automobile est composé de véhicules majoritairement diesel», regrette le conférencier en notant qu’entre 2000 et 2016 pas moins de 27 milliards de dollars ont été dirigés vers l’importation de véhicules et 26 milliards de dollars pour l’achat de carburants.

27 Milliards de dollars pour l’importation de véhicules

«C’est un luxe insensé ! Le carburant le plus propre et le plus abondant qui est le GPL ne représente que 3% du mix carburant, soit 270 000 véhicules seulement sur 6 millions que compte le parc automobile. On ne peut plus continuer comme ça.» Abdellatif Rebah réfute en outre les affirmations selon lesquelles la consommation énergétique nationale est comparable à celle des pays développés.

«Nous sommes à la 92e place sur 143 pays en termes de ratio de consommation énergétique. C’est dire que notre consommation est très modeste et cela tient au fait que nous avons une économie non industrialisée», affirme encore le conférencier en notant que le ratio exportation-consommation est passé respectivement de 80% -20% dans les années 80’ à 65%-35% aujourd’hui.

«C’est une situation de tassement et de fléchissement durables que nous vivons aujourd’hui alors que les marchés pétroliers sont au cœur d’une reconfiguration guerrière, violente et chaotique de l’ordre mondial», avertit M. Rebah en soulignant que l’Algérie est devenue un acteur marginal dans cette équation mondiale.

«A prédominance gazière, l’Algérie s’intéresse aux débouchés pour son gaz après la fermeture du marché américain à l’importation et qui est devenu exportateur, et notre débouché traditionnel qui est l’Europe occidentale et latine consomme aujourd’hui moins de gaz. Avec la concurrence russe et du Qatar, ce marché est aussi de plus en plus accru.

Devant cette situation, les contrats se trouvent remis en cause et nous nous retrouvons donc mis en difficulté par cette restructuration du marché international. On est obligés de nous tourner vers la vraie géographie gazière qui est en Asie, notamment la Chine et l’Inde qui sont appelés à exploser économiquement. Mais on est loin de ces marchés où il y a des prétendants puissants comme le Qatar, la Russie et l’Australie.

Nous restons malheureusement aux balbutiements du développement de notre stratégie d’exportation vers l’Asie», constate l’expert en indiquant qu’avec l’absence de consensus national énergétique, la crise de gouvernance du secteur avec les changements de PDG de Sonatrach, la perte de sens et l’absence de stratégie n’encouragent pas à sortir de la crise. Surtout que les niveaux de production de brut et de condensat connaissent un déclin, soutient-il.

«Le secteur des hydrocarbures doit créer les conditions de son propre dépassement à travers un pilotage national : la transition énergétique en misant sur l’accroissement des réserves, explorer encore et encore, et opter pour un mix énergétique basé sur un effort qualitatif national», soutient M. Rebah en notant qu’aucun pays n’abandonnera le caractère national et souverain de ses ressources, et ce, quelle que soit la nature de son système politique. «Il faut sortir de la posture de l’élève de l’auto-école qui a tous les leviers, mais la commande reste ailleurs» estime M. Rebah en proposant la création d’un Observatoire citoyen de l’énergie.

Source : El Watan

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