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Publié par Saoudi Abdelaziz

Soldat français au Mali, octobre 2017. © Reuters

Soldat français au Mali, octobre 2017. © Reuters

Pour le chercheur Marc-Antoine Pérouse de Montclos, auteur de L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ?, il n’y a pas de djihad interconnecté de l’Orient à l’Afrique et menaçant l’Europe. Il souligne en revanche l’inefficacité des interventions militaires occidentales au Sahel, française en tête. Entretien.

Directeur de recherche à l’Institut de recherche pour le développement (IRD), Marc-Antoine Pérouse de Montclos signe aux éditions La Découverte un livre aussi déroutant que bienvenu : L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? Dans cet essai très documenté, enquête au plus près des leaders musulmans, des combattants, des responsables des services de sécurité et s’appuyant sur des données économiques, sociologiques, politiques, pas seulement religieuses, ce spécialiste de l’Afrique déconstruit les idées reçues et les discours dominants concernant le djihad en Afrique.

Il démystifie notamment cette idée d’un djihad global, interconnecté de l’Orient à l’Afrique, menaçant l’Europe, et éclaire d’un jour nouveau les mouvements insurrectionnels qui se développent en Afrique sous la bannière du Coran, principalement les trois grandes mouvances djihadistes : les Chebab en Somalie, Boko Haram dans le bassin du lac Tchad et Al-Qaïda au Maghreb islamique (AQMI) dans le nord du Mali. Marc-Antoine Pérouse de Montclos critique également les interventions militaires occidentales au Sahel, la France en première ligne, « inefficaces », « inadaptées » : « Elles reviennent à utiliser un marteau pour essayer de tuer une mouche dans l’immensité du Sahara. » Entretien.

Mediapart : Quel bilan faites-vous de la situation aujourd’hui au Sahel ? L’Afrique est-elle une nouvelle frontière du djihad en Afrique ? 

Marc-Antoine Pérouse de Montclos : Non, l’Afrique subsaharienne n’est pas une nouvelle frontière du djihad. Pour deux raisons au moins. La première est que s’y sont historiquement développés des djihads fort anciens, en l’occurrence depuis le XVIIe siècle. Ceux-ci ont parfois abouti à la constitution de proto-États islamiques. Ensuite, on tend aujourd’hui à qualifier de « djihadistes » des groupes insurrectionnels qui disent se battre au nom du Coran mais dont les motivations sont tout autres et dont les liens avec le monde arabe sont ténus.

La principale thèse de mon livre est que les dynamiques locales des Chebab [en Somalie – ndlr], de Boko Haram [dans le bassin du lac Tchad – ndlr] et de la nébuleuse d’AQMI [Al-Qaïda au Maghreb islamique – ndlr] sont beaucoup plus déterminantes que les références de ces groupes à un modèle révolutionnaire global. Ce qui n’empêche pas d’observer des récurrences avec l’émergence de révoltes djihadistes dans des zones où l’État est faible, les frontières poreuses et la pauvreté dominante.

Vous démontez la théorie d’un « arc » djihadiste au Sahel reliant des insurgés en Afrique et en Orient et menaçant l’Europe. Pourquoi le « Sahelistan » est-il un fantasme ? 

Notons d’abord qu’aucun de ces groupes n’a commis ou revendiqué d’attentat en Europe ou en Amérique, qu’il s’agisse de Boko Haram, d’AQMI ou des Chebab. L’utilisation de néologismes comme « Sahelistan » ou « Africanistan » est extrêmement troublante, voire dangereuse. Elle renvoie en effet à un modèle, celui de l’Af-Pak (Afghanistan-Pakistan), qui ne correspond pas aux situations que l’on connaît au sud du Sahara. En Afghanistan, rappelez-vous, les Taliban ont pris le pouvoir à Kaboul en 1996 et ont laissé leur pays servir de base arrière aux membres d’Al-Qaïda qui allaient monter les attentats du 11 septembre 2001. Voilà un contexte qui avait effectivement une dimension globale justifiant une intervention militaire de la part des puissances occidentales. Appliquer ce scénario à l’Afrique subsaharienne, c’est donc légitimer le déploiement de forces internationales pour répondre à des menaces qui sont en fait très différentes.

Quant à la notion d’« arc de crise », elle favorise les amalgames et laisse à penser que les conflits djihadistes de Somalie, du Nigeria ou du Mali seraient tous interconnectés, voire qu’ils obéiraient à un fantasmatique commandement central.

Autre théorie que vous attaquez : celle d’une internationale islamiste en Afrique…

Oui, là encore, le narratif dominant ne correspond pas aux réalités du terrain. Il ignore les rivalités internes aux groupes qui disent combattre au nom du Coran ou aux prédicateurs salafistes qui se disputent l’interprétation des textes sacrés pour prétendre réislamiser tout le continent. Rappelons qu’il n’y a pas de pape pour écrire le dogme islamique : cela donne prise à de nombreuses dissensions…

Vous réfutez aussi l’idée répandue selon laquelle l’islamisation de l’Afrique serait le résultat d’une vaste opération de conversions forcées entreprises par quelques groupes radicaux…

Il y a très peu de conversions d’une religion à l’autre. L’Afrique subsaharienne s’est surtout christianisée au XXe siècle. Mais le temps des conversions de masse est révolu. À l’avenir, l’augmentation de la proportion de musulmans va se jouer du côté de la baisse de la mortalité infantile et du maintien d’une forte fécondité chez les femmes du Sahel.

Quel rôle joue vraiment la religion dans la motivation des différentes mouvances djihadistes en Afrique ? 

L’islam sert à légitimer, donner du sens et mettre en forme des révoltes animées par un sentiment d’injustice sociale, notamment à travers la revendication d’une extension de l’application de la charia. Mais l’islam est aussi un facteur d’ordre et de discipline. Il serait absurde à cet égard de parler d’une « radicalisation » de l’islam. « Instrumentalisation », oui. « Radicalisation », non : les grands djihads sahéliens du XIXe siècle ont été très violents, très sectaires, et ils ont été portés par des doctrines soufies que l’on présente aujourd’hui comme tolérantes face à la poussée des salafistes.

Les tentatives d’analyse sociologique des combattants engagés dans des groupes djihadistes démentent également l’importance donnée au rôle du religieux. Les entretiens que j’ai conduits avec des membres de Boko Haram, en prison ou en liberté, faisaient apparaître d’autres motivations. Mes conclusions ont été confirmées par des études plus larges des Nations unies. Elles montrent toute l’importance du sentiment de persécution communautaire, du désir de revanche pour venger des proches tués ou torturés par les forces de sécurité, sans oublier les contraintes économiques qui poussent des jeunes à prendre les armes pour se nourrir après avoir perdu leurs moyens de subsistance du fait de la stratégie de la terre brûlée des coalitions antiterroristes.

Vous dénoncez les interventions des armées occidentales, dont celles menées par la France en première ligne avec les opérations « Serval » en 2013 au Mali, puis « Barkhane », sans compter ses patrouilles aux côtés des armées des pays du G5 Sahel (Mauritanie, Mali, Niger, Tchad, Burkina Faso) car elles sont, selon vous, non seulement inefficaces mais elles aggravent les problèmes, nourrissent la menace. Pourquoi ces réponses militaires sont-elles contre-productives ?  

Elles sont inefficaces pour trois principales raisons. La première est qu’il est toujours très difficile de coordonner des armées, que ce soit dans des pays développés ou pas. Deuxièmement, la France fait reposer son effort militaire sur des armées africaines qui sont peu performantes et qui tuent des civils en toute impunité, en contradiction totale avec les attendus des stratèges de la contre-insurrection, qui recommandent de « gagner les cœurs et les esprits » de la population pour faire accepter la présence de troupes. Bien entendu, les exactions des forces armées nourrissent et légitiment le djihad. Cela vaut aussi pour les stratégies de la terre brûlée qui, aux abords du lac Tchad, prolongent le conflit, provoquent une crise humanitaire et exacerbent les souffrances des civils pris entre deux feux.

Enfin, les opérations militaires de la France ou des États-Unis sont inefficaces car elles sont inadaptées. Elles reviennent à utiliser un marteau pour essayer de tuer une mouche dans l’immensité du Sahara. Les insurrections djihadistes ne sont jamais qu’un symptôme de la crise des États africains. À moins d’envisager de se substituer à ces États et de recoloniser leurs territoires, l’action de la France ne peut être que limitée. La priorité aujourd’hui est d’améliorer la gestion des crises et la gouvernance des États africains, ce qui n’est pas exclusif d’un usage plus modéré et intelligent de la force. Ce n’est pas en maintenant le Mali sous perfusion militaire, humanitaire et économique qu’on l’aidera à se relever. C’est aux Maliens de construire leur État, pas à la France.

Cette militarisation, vendue comme la panacée et souvent décidée dans un silence assourdissant, comme ce fut le cas en France en 2013 lors du déploiement militaire français au Mali – le plus gros depuis la guerre d’Algérie ! –, est donc condamnée à l’échec ?  

Il est évident que le militaire ne peut pas tout résoudre. Le problème est d’abord politique et local. Arrêtons cinq minutes de mettre systématiquement les crises de l’Afrique musulmane et sahélienne sur le compte du wahhabisme saoudien, des manipulations de l’ancien colonisateur ou des interférences de la Banque mondiale et de ses économistes « radicaux ». C’est aux Africains de se prendre en main.

Pour vous, les racines du djihad en Afrique sont en revanche à chercher du côté de la grande misère et des défaillances des États africains, de leur mode de gouvernement autoritaire et de la corruption de leurs classes dirigeantes…

Oui, la mauvaise gouvernance, la corruption, l’impunité des forces de sécurité et le sentiment d’injustice sociale sont les principaux moteurs des insurrections djihadistes d’aujourd’hui. 

Vous dédiez ce livre à toutes les victimes du terrorisme et du contre-terrorisme. C’est peu commun pour cette dernière catégorie de personnes…

Je le démontre pour le Nigeria et le Cameroun avec mes collègues nigérians du projet NigeriaWatch. Les armées engagées dans des opérations antiterroristes tuent davantage que les groupes qu’elles sont censées combattre pour sauver des vies. On ne peut pas comprendre les atrocités des djihadistes si on ne les met pas en regard avec les atrocités commises par les forces armées. L’analyse de ces conflits mérite un traitement de l’information un peu plus équilibré : c’est aussi le message de mon livre.

Source : Mediapart

L’Afrique, nouvelle frontière du djihad ? de Marc-Antoine Pérouse de Montclos, La Découverte, 160 pages, 14 euros.

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