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Publié par Saoudi Abdelaziz

Ghania Mouffok, journaliste indépendante Auteure de  “Etre journaliste en Algérie, 1988-1995” (La Découverte) Photo DR

Ghania Mouffok, journaliste indépendante Auteure de “Etre journaliste en Algérie, 1988-1995” (La Découverte) Photo DR

Les bouches s'ouvrent. Contributions, tribunes et points de vue commencent à foisonner. Les motivations sont évidemment diverses, mais nous espérons qu'il y  aura du grain à moudre pour alimenter le mouvement de réhabilitation citoyenne qui émerge dans notre pays. Nous mettons en ligne la dernière partie de l'article intitulé Chaos debout en Algérie, 26 mai 2018. (Mondafrique)

 

Nous ne sommes pas des tubes digestifs

Nous sommes pourtant un peuple qui ne devrait pas avoir honte de son histoire. Nous sommes un peuple, et c’est exceptionnel, dont l’icône de sa libération est une femme : Djamila Bouhired, fille de la Casbah qui, torturée par les paras français en pleine guerre pour l’indépendance du pays (1954_1962), éclate de rire à la gueule de ses tortionnaires qui lui annoncent qu’elle va être guillotinée après la bataille d’Alger. Ce symbole presque magique n’est pas sorti du néant, il est arrimé à une longue histoire d’un pays de résistants à bien des despotes, romains, berbères, arabes, français, un peuple partie prenante de l’histoire de la Méditerranée, de l’Afrique et de l’humanité toute entière, comme n’importe quel peuple du monde. Ni plus, ni moins.

Et, « Vous assistez passivement à l’appauvrissement de votre pays. Tous les biens de votre pays sont dilapidés par des gens occultes que nous ne connaissons pas et qui se sont transformés en mafia. » nous a reproché un vieux monsieur, Brahim Chergui, il avait l’âge du PPA, du FLN, canal historique, venu au cinéma l’Algéria rendre hommage à un compagnon de lutte pour la libération nationale. Il faut cependant rendre justice aux exclus qui, en dépit de l’horreur traversée et à venir, se battent pour que leur citoyenneté soit respectée contre « ces gens que nous ne connaissons pas ».

S’organisant en comité de chômeurs, en comités de quartiers, en syndicats autonomes, tentant d’élire des délégués dans des conditions extrêmement difficiles, ils font grève, ils manifestent pour une redistribution équitable des logements, pour des routes, des hôpitaux. Ils font rendre justice aux fonctionnaires qui, à travers leur mouvement, en revendiquant des salaires décents, défendent quoiqu’on en dise, ce qui reste de service public, dans l’enseignement, la santé etc…

Il faut rendre justice à tous ces combats collectifs et individuels contre la corruption, le gaspillage d’argent public, à toutes ces résistances populaires qui, depuis le bas du monde, tentent de recréer des solidarités, de la fraternité pour retisser le tissu social décomposé par deux guerres menées, dans le même temps,aux algériennes et aux algériens : une guerre civile et une guerre économique.

Tentant de défendre leurs intérêts de classes dangereuses, dépossédées de leur droit à la citoyenneté mais insoumis, en révolte perpétuelle, ils protestent contre les mécanismes de domination écrasants, domination de classe quasiment armée et ils revendiquent le droit à se construire en opposition. Ils interpellent l’état qui demeure pour eux le grand organisateur du monde, il lui demandent d’être le garant de la justice sociale et de la justice tout court. Ils revendiquent le droit de s’organiser pour défendre leur droit au travail et le droit du travail. Ils sont la modernité de ce pays et non pas son chaos, car ils demandent des règles et des règlements qui s’appliqueraient à tous contre l’anarchie, le droit du plus fort, contre le mépris et pour la fierté.

« Mais si ces jeunes, ces marginalisés, écrivait encore Saïd Chikhi, ont indiqué la cible, ils ne peuvent en revanche, montrer la voie. (…) plus motivés par la rage d’appartenir au champ marginal que par des utopies de transformation sociale. » Nous en sommes là, les marges construisent de l’opposition mais sans être portées par des utopies de transformation.

Peuple de qualité cherche élite

Alors, oui, peuple de qualité cherche élite à sa hauteur. Le job est difficile, il demande des sacrifices, une grande opinion de la liberté, de la pensée et de l’engagement, une capacité critique à penser l’épaisseur du monde et peu d’avantages. Cette élite doit pouvoir se trouver dans les villes et les campagnes, les bourgs et les faubourgs, au sud comme au nord, dans la diaspora algérienne, dans les syndicats, dans les mouvements de protestations populaires, dans les universités bien que détruites, dans les mouvements de femmes, les mouvements des victimes de la guerre civile et de la guerre économique, chez les fonctionnaires, les ouvriers, les intellectuels, les artistes, dans les mosquées et les prisons, pour que les choses soient claires.

La feuille de route consiste à montrer qu’ « En réalité la cause structurelle de la crise est l’impasse d’un ordre social traditionnellement établi dans le pays et qui laisse toujours percer les contours de la permanence, de ce qui dure, de ce qui ne bouge pas au niveau de formes archaïques et sans cesse renouvelées de la domination politique et du contrôle social. » ( Saïd Chikhi, in Mouvement social et modernité, NAQD/ SARP 2001)

Et, d’ajouter que : « Cette situation résulte non pas de l’absence de différenciation au niveau économique et sociale mais du fait principal que la classe dirigeante interdit l’expression autonome de revendications opposées, refuse l’institutionnalisation du conflit social et réprime tout mouvement social pouvant servir de levier à la formation d’une action organisée en stratégie. »

En plus clair : « Autrement dit, la crise dont il s’agit n’est pas seulement le produit de la dérégulation économique ou l’effets de rapports sociaux capitalistes mondialement organisés. »(S.C)

Même, si « Ces paradigmes s’imposent mais non seulement ils ne suffisent pas pour expliquer totalement le système global mais ils risquent, en occultant, de servir d’alibis à toutes les stratégies politiciennes aussi contradictoires soient-elles. » (S.C)

Du genre : les foules sont manipulées par « la main étrangère » pendant que le pouvoir défend la « souveraineté nationale » alors que dans le plus grand secret, les puissances militaires s’installent à proximité de leurs intérêts stratégiques. En conséquence, pour construire collectivement des utopies de changement social, il faut revendiquer, haut et fort, le droit à « l’expression autonome de revendications opposées », « le droit à l’institutionnalisation du conflit social », contre la répression «  du mouvement social » et pour « une action organisée en stratégie » seule force « susceptible de conduire à un changement historique. »

La route sera longue et difficile car il s’agit d’inventer collectivement un nouveau calendrier, de construire de l’intelligence collective aujourd’hui émiettée, d’être créatifs, inventifs pour que les algériennes et les algériens soit égaux en droit, libres de choisir leurs représentants en fonction de leurs intérêts de groupes sociaux, en peuple souverain, tel un roi en son pays.

Ce n’est pas la lutte des classes mais c’est mieux que la lutte des clans, si nous voulons vraiment que l’heure du renouveau sonne, parce que l’alternative au chaos c’est d’abord nous…avec ou sans « elle ». Ce que nous voulons, m’a dit un jour un intellectuel au chômage, fils du désert : « nous voulons la paix et la démocratie, les deux, et sans violence parce que cette fois-çi, nous ne nous ferons pas avoir. » C’est là toute l’exigence algérienne que les autres ne comprennent pas car ils ne connaissent pas les chemins que depuis des siècles nous escarpons.

Texte intégral : Mondafrique

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