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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Par Walid Kéfi, 18 mai 2018. Agence Ecofin

La cure d’austérité draconienne prescrite par le «Dr FMI» au patient égyptien a permis d’assainir les finances publiques. Elle a cependant eu pour effet secondaire une grave flambée de l’inflation, qui asphyxie aussi bien les plus démunis que les classes moyennes. Le taux de pauvreté est passé de 27,8% en 2015 à environ 40% actuellement.

La plupart des médias égyptiens n’ont pas fait dans la nuance pour encenser le président Abdelfattah al-Sissi suite au relèvement de la note souveraine du pays de «B-» à «B», annoncé le 11 mai par l’agence de notation financière Standard& Poor’s (S&P).

«Cet exploit est à mettre à l’actif du raïs, dont l’audace hors pair et la vision clairvoyante ont sauvé l’Egypte d’une descente aux enfers», s’est époumoné un chroniqueur connu pour sa proximité du sérail, sur les plateaux de l’une des chaînes d’Etat. D’autres thuriféraires zélés du régime ont poussé le bouchon plus loin, allant jusqu’à user de procédés grossiers et de sophismes abusifs pour qualifier la première amélioration du risque souverain du pays le plus peuplé du monde arabe, depuis 2011, de «genèse d’un miracle économique égyptien», de «reconquête de la gloire perdue de l’Egypte» ou encore d’«avènement d’une nouvelle ère de prospérité».

Au lendemain de la nouvelle évaluation de S&P, des centaines d'Egyptiens ont cependant manifesté dans plusieurs stations du métro du Caire pour protester contre le triplement des prix des tickets, décidé dans le cadre de la politique de réduction des dépenses du gouvernement. Trente personnes ayant participé à ces petites manifestations ont été écrouées. Elles seront jugées en vertu d’une loi liberticide qui interdit toute manifestation non autorisée par le ministère de l'Intérieur.

Sur les rives du Nil, les baïonnettes ont fait leur entrée dans la boîte à outils économique du régime depuis l’accession au pouvoir de l'ex-chef de l’armée en juillet 2013, à la faveur d’un coup d’Etat contre le président islamiste Mohamed Morsi.

A son arrivée au Palais d'Héliopolis, l'ex-maréchal, aujourd’hui âgé de 63 ans, a hérité d’une économie en lambeaux après trois décennies de mauvaise gouvernance de l’ère Hosni Moubarak et trois années d’une transition chaotique dans le cadre d’un printemps arabe, qui a rapidement viré à l'hiver islamiste. Le déficit budgétaire culminait alors à 13% du PIB tandis que les réserves en devises s’étaient sévèrement asséchées, pour se limiter 14,9 milliards de dollars.

Mais ce n’est qu’après trois années durant lesquelles il est s’est efforcé à asseoir son autorité et à placer ses fidèles dans les divers rouages de l’Etat, que le président Sissi s’est résolu à avaler la pilule amère que lui proposait le Fonds monétaire international (FMI), en lançant un programme drastique de réformes impopulaires que ses prédécesseurs avaient indéfiniment ajourné.

Les finances publiques reprennent des couleurs

En novembre 2016, le FMI a approuvé l’octroi d’un prêt de 12 milliards de dollars à l'Egypte en contre partie de réformes destinées à assainir les finances publiques et à redresser l’économie. Parallèlement, le Caire a décidé de laisser flotter sa monnaie qui a perdu la moitié de sa valeur par rapport à dollar, passant de 8,8 livres à 18 livres pour un billet vert. Dans la foulée, le gouvernement a réduit les subventions étatiques, notamment sur l'énergie et les carburants, ainsi que sur des biens de consommation jugés non prioritaires, et gelé les recrutements dans la fonction publique. Une taxe sur la valeur ajoutée (TVA) de 13% a été également instaurée pour la plupart des produits.

A en croire les chiffres du FMI, la thérapie fonctionne. Les comptes de l’Etat ont repris des couleurs. Les réserves de change ont atteint 44,029 milliards de dollars à fin avril dernier contre 19,041 à fin octobre 2016.

Le déficit budgétaire abyssal a été ramené sous les 10% du PIB. A la fin de l’exercice 2017-2018, qui s’achèvera le 30 juin, il devrait atteindre 8,5% du PIB. Le montant global des flux financiers provenant de l’étranger ont par ailleurs atteint 120 milliards de dollars depuis la libéralisation de la livre. Ces flux comprennent notamment les recettes touristiques, les revenus provenant des exportations, les transferts des migrants et les investissements étrangers.

Cette embellie des indicateurs macro-économiques a valu les satisfécits répétés de la part du FMI, au régime du président al-Sissi, qui s’est fait réélire pour un second mandat avec un score stalinien de 97,08% des suffrages, en mars dernier, après avoir embastillé ses principaux adversaires. Lors de leurs séjours au Caire, les différentes escouades de l’institution issue des accords de Bretton Woods n’ont pas tari d’éloges envers les autorités égyptiennes.

«L'Egypte a commencé à récolter les fruits de son programme de réformes économiques ambitieux et politiquement difficile», a commenté Subir Lall, le chef d’une mission du FMI qui a séjourné au Caire du 2 au 17 mai, tout en remerciant les autorités et les équipes techniques de la Banque centrale pour leur «ouverture d’esprit » et leur «hospitalité».

Dans son nouveau rapport relatif à l’évaluation du risque souverain de l’Egypte, S&P n’a pas, quant à elle, hésité à faire remarquer que «la réélection du président Abdelfattah al-Sissi est de bon augure pour la stabilité politique et la poursuite des réformes économiques en cours».

 

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Inflation galopante et pauvreté rampante

Derrière ce discours plutôt suave du FMI et de l’agence de notation américaine, se cache une amère réalité : la potion préparée par le Fonds a eu de graves effets indésirables sur le plan social. L’inflation a enregistré une montée en flèche, passant d’une moyenne mensuelle de 10,3% en 2014 à 19,4% en novembre 2016, puis à 33% en juillet 2017 avant de tomber à 21,9% en décembre 2017 et à 13,3% en avril dernier. Les produits les plus touchés sont les denrées alimentaires.

Le prix du kilo de sucre est passé de 4 à 9 livres égyptiennes, le kilo de riz de 3 à 8, le paquet de thé de 7 à 20. Le kilo de viande est passé de 70 à 430 livres, tandis qu’un kilo d’amandes coûte désormais 350 livres, soit près du quart du salaire minimum !
Dans le même temps, la valeur internationale du salaire minimum, qui a été maintenu à 1200 livres par mois, est passé de 170 dollars en 2014 à 68 dollars en 2018.

Les poussées inflationnistes ont engendré une grande mobilité des classes sociales vers des catégories plus basses. Selon les économistes, le taux d’extrême pauvreté (moins de 2 dollars par jour et par personne) est passé de 27,8% en 2015 à environ 40% actuellement, soit environ 38 millions de personnes.

La classe moyenne inférieure (entre 2 et 4,9 dollars par jour et par personne) ne représente aujourd’hui que 52% de la population contre 61% en 2015, tandis que la classe moyenne supérieure est passée de 10 % à moins de 7% sur la même période.

 D’autre part, la récente baisse des prix à la consommation ne sera que de courte durée. Le pays devrait connaître prochainement une nouvelle vague inflationniste, vu que le projet de budget de l’Etat pour l’exercice 2018-2019 (juillet-juin) prévoit une nouvelle réduction des subventions des produits pétroliers et de l’électricité, respectivement de 26% et de 47% ainsi qu’une augmentation des prix des tickets de trains.

Sur recommandation du FMI, le gouvernement a tenté de mettre en place un «filet social» pour tenter d’éviter aux plus démunis de basculer dans la misère. Mais ce programme baptisé «Takaful Wa Karama» (Solidarité et Dignité) ne bénéficie qu’à 1,7 millions de familles nécessiteuses. L’aide allouée aux denrées alimentaires de première nécessité, en vigueur depuis les années 70, a été aussi maintenue. Cette aide de 50 livres est désormais créditée sur une carte à puce individuelle.

«Ces mesures ne sont que des analgésiques. Les gens réduisent leur consommation de nourriture et déscolarisent leurs enfants pour les faire travailler», constate Heba el-Laithy, professeur de statistiques à l'université du Caire.

Risque croissant d’une révolte d’affamés

La population, naguère prompte à manifester bruyamment contre la moindre hausse des prix, accueille jusqu’ici l’énorme baisse de son pouvoir d’achat avec une amère résignation. Quelques mouvements de protestation de faible ampleur éclatent de temps en temps ici et là, bravant l’impitoyable retour du bâton. Mais la majorité des Egyptiens préfèrent se résoudre au système D, en pratiquant souvent la sous-location ou en cumulant les petits boulots complémentaires, afin d’arrondir ses fins de mois difficiles.

Analyste senior à Arabia Foundation, un think tank américain dédié à l’étude des mutations socio-économiques et géopolitiques au Moyen-Orient, Abdallah Hendawy estime cependant que «la patience légendaire de la population pourrait s’épuiser d’ici deux ans si l’économie égyptienne n’atteignait pas un rythme de croissance vigoureux qui se traduirait par la création de centaines de milliers d’emplois chaque année».

Selon les prévisions du FMI, l’Egypte devrait enregistrer une croissance économique de 5,2% durant l'exercice 2017-2018 et de 5,5% au cours du prochain exercice. Ces taux sont en nette hausse par rapport à ceux enregistrés depuis la chute de Hosni Moubarak en 2011. Ils restent cependant insuffisants pour réduire un chômage endémique, qui touche 80% des jeunes âgés de moins de 29 ans.

«En Egypte, les pauvres constituent une majorité qui souffre énormément de l’inflation, et ce sont les plus susceptibles de descendre dans la rue car ils n’ont rien à perdre. Le prochain soulèvement ne serait pas motivé par des revendications relatives à la démocratie ou à la justice sociale. Il se produirait par ce que les gens sont fatigués, épuisés et désespérés. Et c'est beaucoup plus dangereux», avertit Abdallah Hendawy.

Même son de cloche chez Zeïnab Abul-Magd, professeure d'histoire du Moyen-Orient à l'Université d'Oberlin (Etats-Unis) et auteure du livre «Empires imaginaires: histoire de la révolte en Egypte et militarisation de la nation: armée, affaires et révolution 1952-2015» (Iagined Empires: A History of Revolt in Egypt et Militarizing the Nation: Army, Business, and Revolution 1952-2015) :

« le régime militaire est persuadé de pouvoir faire régner l'ordre et entend poursuivre des réformes économiques drastiques. Une confiance assise sur l'affaiblissement des partis politiques, la mise sous tutelle des leaders syndicaux et des poursuites intentées contre les militants des droits de l'homme, le tout pour éviter une redite de 2011. Reste que les classes moyennes déclassées et les classes inférieures plus fragiles que jamais n'ont pas besoin d'être encouragées par des professionnels de la politique pour descendre dans les rues».

Source : Agence Ecofin

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