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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"Les États disent ne plus défendre des politiques de classe, ni de gauche ni de droite, mais des politiques ciblées pour chaque genre social particulier (les femmes, les corps différenciés de salariés, les retraités, les migrants, etc.) et chaque genre particulier de pays (il y a des tyrannies avec lesquelles on s’accommode et d'autres qu'on bombarde, etc.)."

18 avril 2018

Dans son stade actuel, que j’appelle le capitalisme de rente, les antagonismes sociaux n'opposent pas directement et horizontalement des « exploiteurs » et des « exploités », l’État jouant le rôle d’intermédiation entre les deux tout en étant au service d'une classe. L'État, aujourd’hui, est aux mains de politiciens aventuriers dont le suffrage universel récompense la démagogie et les mensonges.

Au plan international non plus. Le monde n’oppose plus un camp de dominés à un bloc de dominants (l’impérialisme). Dans les pays riches, la société est verticalement divisée en autant de corps rentiers urbanisés qui apparaissent sans relation entre eux – les salariés, les retraités, les femmes, les jeunes, les artistes, les défenseurs de l’environnement, les gens de couleur, les assistés, les banlieusards, les « périphériques » – Pierre-Noël Giraud définit une nouvelle catégorie d’« hommes inutiles » – etc. – qui s'entrecroisent dans différents espaces de protestation autour d'une même stratégie : obtenir plus de l’État qui, de son côté, veut capturer plus du reste du monde.

Selon les circonstances, chaque pays joue « perso » et varie ses alliances pour mieux s’approprier les rentes internationales, qu’elles soient monétaires (comme les États-Unis), économiques, financières et fiscales (comme le Luxembourg) ou relevant de la charité internationale (comme l’Autorité palestinienne).

Pour les pays dominants, ceci exige une affirmation récurrente d’un statut de puissance capable de punir les récalcitrants qui pourraient changer d’usage monétaire, ne pas payer les redevances des brevets ou diversifier leurs acheteurs et fournisseurs. En 2007, le président français a ainsi mis fin à une ancienne tradition diplomatique de distance vis-à-vis de l’Otan, pensant que, dans la globalisation rentière nouvelle, il était de l’intérêt de la France de s’appuyer sur les États-Unis pour faire face aux nouveaux périls (Chine, islamismes orientaux ou africains, etc.). Le président actuel décide de s’associer aux États-Unis pour « punir » le régime syrien, coupable d’insoumission pour s’être inféodé à la Russie.

Après des bombardements le 14 avril 2018 sur la Syrie, il déclare le lendemain à la télévision : « Nous avons regagné de la crédibilité au regard des Russes ». Le but est donc de réaffirmer un statut de puissance que d’autres avaient cru pouvoir marginaliser. C’est ce que j’ai appelé une réactualisation de la cryptie pratiquée par la rentière Sparte à l’égard des ilotes qu’elle dominait.

Faute de proposition de dépassement dialectique vers un monde « radieux », comme le faisaient les communistes, l’expression idéologique des antagonismes, aussi bien internes qu’externes, s’appuie sur des discours de légitimation ayant le plus souvent recours à la haine : au lieu d’être représentée comme une opposition politique objective, la différence entre catégories corporatisées ou pays est subjectivée en haine personnelle et ramenée à la vieille distinction de genre entre civilisés et barbares.

La haine est entretenue aussi bien vis-à-vis d’« aliens », comme on qualifie les russophones en Lettonie, ou, dans plusieurs pays, entre les sexes, ou entre hétéros et homos, entre salariés et assistés, ou entre civilisés et barbares auteurs de crimes de différentes sortes. D’un côté les défenseurs de valeurs humanistes et démocratiques, de l’autre des pervers ou assassins ennemis de ces valeurs et du mode de vie civilisé et démocratique. Au dessus, un État ou une communauté internationale qui sont au service des premiers. Ils n’apparaissent plus comme États de classe mais États de genre. Pour se faire élire en 2016, le président Trump n’a-t-il pas promu l’idée d’un État américain de mâles, blancs, dominant femmes et autres bronzés de la planète?

Plus généralement, les États disent ne plus défendre des politiques de classe, ni de gauche ni de droite, mais des politiques ciblées pour chaque genre social particulier (les femmes, les corps différenciés de salariés, les retraités, les migrants, etc.) et chaque genre particulier de pays (il y a des tyrannies avec lesquelles on s’accommode et d'autres qu'on bombarde, etc.).

Ceci semble nous éloigner de Marx et nous rapprocher plutôt de Shakespeare. Dans Le Marchand de Venise, Shakespeare décrivait déjà la violence de la société de statuts. Ce qui intéresse le marchand juif, c’est qu’on ne le considère pas comme genre particulier – un Juif – mais qu'on lui rende justice comme tout monde, qu’il soit traité à égalité de condition. La haine de genre ne peut se substituer au droit.

Dans ce capitalisme globalisé, les différentes catégories sociales se corporatisent. Elles s’allient parfois mais le plus souvent sont compétitrices entre elles dans le partage des retombées de la souveraineté nationale que le pays tire de la mondialisation – d’où le nationalisme corporatiste – et qu’une armature financière et militaire permet de centraliser dans le pays.

Les revendications ne visent souvent que l’État. Elles cherchent à défendre un statut – des droits et des rentes rattachés à une seule catégorie sociale corporatiste ou verticale. De ce fait, une violence statutaire de type shakespearien se substitue à la violence de classe de type marxiste.

Entre le haut et le bas, entre salariés protégés et précaires, entre femmes et hommes, entre migrants et nationaux, entre défenseurs de la nature ou zadistes et les autres, entre jeunes et vieux, entre pays centralisant les rentes, monétaires notamment, et les autres. Chaque corps cherche à se doter d’un statut, même de victime, lui conférant des droits et avantages au détriment des autres, à le sauvegarder ou à l’améliorer.

Les États agissent de même. La violence militaire permet à certains d’entre eux d’acquérir ou de garder un statut pourvoyeur de rentes. Qui pourrait refuser d’accepter le dollar en paiement ou de payer des redevances pour l’usage de Windows ? Mais, souvent, les dominants s’épargnent d’utiliser cette violence.

Le camp des dominés est tellement émietté entre demandeurs d'avantages particuliers ou groupes (ou pays) en quête d’aide. La représentation du monde selon une opposition de genre entre riches et pauvres conforte ces demandes de redistribution. On disserte davantage sur le creusement des inégalités que sur l'intensification de l'exploitation de classe dans les entreprises. Dans tout cela, les capitalistes sont oubliés.

Les libéraux comme les progressistes ou révolutionnaires croyaient à la promotion sociale de type moderne – se faire soi-même sans assassiner autrui. On peut même dire qu'il a existé un refus de la violence statutaire. Il ne s’est jamais agi, comme dans une tragédie shakespearienne, de supprimer physiquement la classe des patrons en prenant leur place. Ni de les haïr. On voulait les combattre politiquement pour changer leur système. En lisant deux textes significatifs de Karl Marx comme Le manifeste communiste ou Le programme de Gotha, il est entendu que les prolétaires sont exploités et qu’on doive leur rendre leur dû (la valeur qu’ils produisent), que c’est la propriété juridique des moyens de production qui est en cause et non la personne du capitaliste. Les prolétaires ne sont pas du tout invités à devenir des rentiers profitant du travail d’autrui mais travailler davantage encore pour faire venir la société d’abondance pour tous.

La fin de l'Histoire, consécration de la modernité marxienne, est l'abolition de toute souveraineté et de tout statut par dépérissement de l'État. Il s’agit de faire advenir une situation où chacun aura un devenir individuel libre. Il ne s’agit pas de se faire reconnaître au détriment d'autrui une place mieux pourvue mais de travailler pour autrui et devenir l’Humanité.

 On sait qu’une telle représentation n’a plus cours. Ceux qui se proclament aujourd’hui défenseurs de la classe ouvrière – M. Trump l’est – sont des politiciens dits populistes, souvent nationaux-autoritaires. Ils veulent lui conférer un statut par sa nationalité et non par sa position de classe. Ce statut fait espérer aux salariés et autres citoyens un monopole en leur faveur exclusive des diverses rentes mondiales que centralise le pays, autrement dit un enfermement dans un entre-soi de genre (mâles, blancs, etc.) où, « inutiles », on bénéficierait de rentes à vie. On ne lutte plus pour sortir de ce statut et s’affirmer comme humain mais pour y rester. En conséquence, s’exacerbent le chauvinisme suprémaciste et les antagonismes entre catégories sociales corporatisées.

  Source :  Le blog de ahmed henni 

 

Ahmed Henni est l'auteur de Le capitalisme de rente. De la société du travail industriel à la société des rentiers, 2012, Paris

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