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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Le 3 avril 2018

Son histoire pourrait commencer comme les vieilles légendes que les conteuses se transmettaient jadis. «Il y a près de mille ans, un prince venu du Sud découvrit au bord de la mer un endroit merveilleux et il décida d’y bâtir une ville ...»

C’est en effet au milieu du Xe siècle (quatrième siècle de l’Hégire), que Bologhine, fils de Ziri, roi d’Achir, fait construire sur les vestiges romains d’Icosium, peuplés par la tribu des Beni-Mezghana, une cité qui prend le nom d’El-Djazaïr, en raison des îlots qui parsèment sa baie.

Bien que de modeste importance, cette bourgade fortifiée, qui s’étage en gradins sur le flanc de la colline, suscite aussitôt toutes les convoitises. Dès le onzième siècle, les Almoravides s’y installent, comme l’atteste la Grande Mosquée qu’ils ont laissée en héritage. Puis ses voisins hafsides et zianides lui imposent alternativement leur loi, et lorsqu’enfin, au début du seizième siècle, la ville commence à prendre un peu d’indépendance, les Espagnols, qui poursuivent leur Reconquista après la chute de Grenade, viennent à leur tour la menacer. Mais en bâtissant leur Penon sur les îlots de la baie, ils n’imaginent guère que cette forteresse «plantée comme une épine dans la chair d’El Djazaïr», va être à l’origine de son prodigieux destin.

Car là encore l’histoire ressemble à une légende

Les fameux corsaires, Arrouj et Kheir-eddine Barberousse, volent au secours de la belle en danger. Ils la délivrent de ses ennemis et, forts de la protection du sultan ottoman, l’entraînent avec eux dans la grande aventure de la Course. En peu de temps, la petite cité fondée par Bologhine devient la capitale d’un Etat. Elle s’imposera pendant près de trois siècles sur la Méditerranée.

Trois siècles de gloire et de fortune, durant lesquels El Djazaïr ne cesse de croître et d’embellir. Sur les pentes du «djebel», la partie haute de la ville, les maisons se multiplient. Comme les écailles d’une pomme de pin, elles s’étagent de terrasse en terrasse et les ruelles en escalier serpentent sous les murs qui s’enchevêtrent comme des voûtes ou des tunnels. L’eau ruisselle sur les faïences des fontaines qui ornent chaque carrefour.

Les minarets des mosquées dressent leurs innombrables flèches dans l’azur, et, derrière leurs façades aveugles, les palais cachent aux regards curieux leurs patios ensoleillés, leurs colonnes sculptées et leurs cours pavées de marbre. Dans la grande rue des Souks, qui traverse de part en part l’«outa», la ville basse, une foule cosmopolite s’affaire bruyamment : bourgeois cossus, paysans des campagnes, femmes drapées dans leur haïk immaculé, janissaires armés jusqu’aux dents, esclaves chargés de fardeaux, corsaires et marchands étrangers qui font escale dans le port.

Dans les échoppes des orfèvres des tourneurs ou des potiers, on discute et on marchande en arabe, en kabyle, en turc, et même dans ce curieux sabir de la Méditerranée, qui est parlé dans tous les ports. Au-delà des remparts, dans les faubourgs populeux, où les nomades venus du Sud dressent leurs tentes, des troupes d’enfants déambulent parmi les ânes et les chameaux.

Sur les sentiers bordés d’aloès qui longent le rivage, les dévots font pèlerinage aux petites coupoles des sanctuaires. Autour de la baie, de jolies maisons de campagne se blotissent dans la verdure, un chapelet de forts hérissés de canons s’égrène le long de la côte et, au sommet de la ville, la vieille citadelle de La Casbah surveille le port.
Toutes voiles au vent, les chébeks partent en course.

El Mahroussa, El Djazaïr la «bien gardée», défie la mer !

Car c’est la mer qui, au long des siècles, l’a nourrie de sa substance. Ville de corsaires, ville d’invasions et de conquêtes, mais aussi ville de commerce et d’échanges, El Djazaïr a peu à peu absorbé tout ce que la Méditerranée lui avait apporté au cours de son histoire. Bon ou mauvais, elle l’a assimilé, emmêlé, confondu, et de ce tout elle a formé son vrai visage. En elle l’Orient et l’Occident se confondent. Elle s’enrichit de leurs contrastes ....

Mais à la fin du dix-huitième siècle, le mauvais sort s’abat sur la cité des corsaires. La peste, la famine, les tremblements de terre et les émeutes ont affaibli la ville que l’Empire ottoman n’est plus capable de protéger, et lorsqu’en 1830 l’armée française débarque à Sidi Fredj, les troupes vont la ruiner. Alors dans El Djezaïr envahie les destructions se succèdent. On éventre ses ruelles, on rase ses remparts, on démolit ses palais, on convertit ses mosquées, on transforme ses souks en «places d’armes»...

Amputée de toute sa partie basse, coupée de son port par les nouveaux boulevards, défigurée par des constructions qui lui sont étrangères, la ville mutilée se replie sur elle-même. Fière, elle attend l’heure de sa revanche. N’est-il pas symbolique qu’elle se confonde avec sa citadelle pour s’appeller désormais «La Casbah» ?  

Car de 1954 à1962, c’est bien une citadelle, secrète et impénétrable, qui, au cœur de la Révolution, offre au mouvement de libération le refuge de ses rues enchevêtrées, de ses passages souterrains et de ses terrasses communicantes. Malgré les barbelés qui la déchirent, malgré les fouilles et les perquisitions, La Casbah assiégée poursuit sa résistance. Avec une volonté farouche, elle redevient El Djazaïr...

La paix retrouvée et l’indépendance acquise, l’ancienne cité aurait dû retrouver tout son lustre. Mais il n’en a rien été. Noyée dans cet Alger moderne qu’elle a pourtant engendré, La Casbah n’est plus qu’un quartier populaire, livré à la foule rurale, qui s’est engouffrée dans ses murs.

Et la cité millénaire n’a plus la force de résister à cet ultime assaut. Le temps a miné ses fondements, l’histoire a ébranlé ses assises, l’oubli a englouti ses trésors. Affaiblie et usée, sa texture fragile s’amenuise à chaque instant sous la poussée violente des hommes et chaque jour s’écroulent sous nos yeux ces prestigieux vestiges que le temps et l’histoire n’avaient pas réussi à abattre.

Aujourd’hui l’histoire de La Casbah n’est plus une légende. La Casbah est en danger. Pour sauver ses murs délabrés qui conservent la mémoire de son peuple et les souvenirs du passé, La Casbah livre sa dernière bataille. Pour la gagner, elle ne demande qu’un peu d’amour et de respect.

 Source : El Watan

*C. Chevallier Historienne et auteure de plusieurs ouvrages sur La Casbah d’Alger

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