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Publié par Saoudi Abdelaziz

Pour ce mardi, les taux de grévistes seront de 77 % pour les conducteurs. La statistique est inédite. 12 % des TGV circuleront. 13 % des trains intercités. 6 % des TER. Du jamais vu. Photo DR

Pour ce mardi, les taux de grévistes seront de 77 % pour les conducteurs. La statistique est inédite. 12 % des TGV circuleront. 13 % des trains intercités. 6 % des TER. Du jamais vu. Photo DR

Par Hubert Huertas, 2 avril 2018. Mediapart

EXTRAITS

La « convergence des luttes », comme disent les syndicalistes, n’arrive pas forcément du côté où on l’attend. Ces temps-ci, on guettait son accomplissement en regardant dans le rétroviseur de l’histoire sociale, comme si les événements d’autrefois, notamment Mai 68 dont on « fête » les cinquante ans, pouvaient se réincarner un demi-siècle après. Or, ce qui s’installe sous nos yeux n’est pas une répétition mais l’aboutissement potentiel d’une longue séquence.

Il y a peu de chances que le mouvement du 22 mars 1968 se redéploie à l'identique dans les universités d’aujourd’hui, que les grèves de 1995 reproduisent leur scénario vingt-trois ans plus tard, ou que l’esprit du « non » au référendum sur la Constitution européenne vienne souffler sur la France d’Emmanuel Macron.

Mais il se passe quelque chose d’imprévu. Un courant qui rassemble des secteurs jusqu’ici divisés, voire antagonistes. Les salariés d’une entreprise publique, la SNCF, d’une entreprise privatisée depuis 1999, Air France, et du premier employeur privé de France, Carrefour, expriment une même revendication derrière des réclamations diverses. Leurs conflits sont reliés par une impatience commune, et par un même refus. Ils s’opposent aux effets d’une politique installée comme une évidence, depuis une quarantaine d’années, sous couvert d’économie. (...)

 Arrivé au pouvoir avec un programme qui promettait de dépasser « les vieux partis de la droite et de la gauche », le jeune Emmanuel Macron a emballé cette machine quadragénaire. Ses projets de « réformes » se succèdent à un rythme si soutenu qu'il déboussole les observateurs les plus attentifs.

La réforme de la SNCF, par ordonnances pour l’essentiel, fait partie de cette espèce de frénésie, assenée comme les autres au nom de l’adaptation au monde moderne, de la lutte contre les déficits, ou de la promesse d’un monde meilleur dans lequel les chômeurs seraient moins nombreux, et le travail plus abondant parce que plus souple.

C’est ce discours-là qui se trouve contesté, ou qui indigne aujourd’hui, parce qu’il est usé jusqu’à la corde. Répété à l’infini depuis quatre décennies, comme le Graal de la raison et de l’efficacité, il a enfanté des inégalités vertigineuses entre les plus riches et la masse des autres, et conduit à une précarisation galopante, ainsi qu’à l’affaiblissement des sécurités collectives qui permettent aux citoyens de vivre et d’élever leurs enfants dans un minimum de sérénité.

Il faudrait être aveugle pour ne voir dans les mouvements sociaux du mois d’avril que le dernier spasme d’un quarteron de cheminots accrochés à leur statut. Ils sont certes en pointe, et leur vigueur nouvelle alerte l’Élysée. Pour ce mardi, les taux de grévistes seront de 77 % pour les conducteurs. La statistique est inédite. 12 % des TGV circuleront. 13 % des trains intercités. 6 % des TER. Du jamais vu.

Mais le « jamais vu » qui transparaît derrière ce mouvement du refus, c’est la fameuse « convergence ». Avec la SNCF, entreprise nationalisée depuis 1938, deux autres grandes sociétés sont secouées ces jours-ci par des conflits importants. Air France, nationalisée en 1999, et Carrefour avec 50 % de grévistes et plus de 300 magasins touchés. Carrefour, 20 000 salariés, pas fonctionnaires du tout, mais qui ne supportent plus que leur prime de participation passe de 610 à 57 euros, pendant que les actionnaires se partagent 356 millions d’euros de dividendes.

En ce mois d’avril, les « planqués » officiels, ceux du service public, rituellement moqués ou dénoncés depuis les années 1980, sont rejoints par les « ardents », les « souples », les « qui se lèvent tôt » du secteur privé, mis en avant pour culpabiliser les premiers. Ils n’ont pas les mêmes combats, pas forcément les mêmes attentes, mais ils éprouvent la même lassitude, les mêmes doutes, les mêmes colères.

C’est ici que se trouve impliqué le président de la République, à titre personnel. En se lançant à corps perdu dans un projet « libéral toute » (en avant toute…), alors que son programme présidentiel promettait, par opposition à celui de François Fillon, une dimension « libérale et en même temps sociale », Emmanuel Macron a pris un risque, qui se concrétise en ce mois d’avril. Il croyait se distinguer de ses prédécesseurs, mais il répète la faute de François Hollande et de Nicolas Sarkozy : avoir dit une chose en campagne, et en faire une autre au pouvoir. (...)

Un mouvement social, même profond et enraciné dans quarante ans d’histoire, doit trouver un débouché politique, s’il ne veut pas s’anémier. Or, si Macron est isolé face aux exaspérations, il n’est pas menacé sur le plan politique. Les institutions le protègent, la droite et l’extrême droite ne savent plus à quel chef se vouer, et la gauche est divisée comme jamais.

Ce qui se jouera à partir de demain sur le plan politique ne sera pas donc pas le visage du pouvoir, mais son style et sa puissance. Si ça passe pour Macron, il aura les mains libres et sa tendance à décider de tout se déploiera sans frein. Mais si ça casse pour lui et pas pour les grévistes, il devra remballer ses certitudes au musée des monologues, et revenir sur la terre ferme.(...)

Source : Mediapart

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