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Publié par Saoudi Abdelaziz

Obsèques à Gaza, le 7 avril 2018, du journaliste Yasser Murtaja, tué la veille par un tir israélien

Obsèques à Gaza, le 7 avril 2018, du journaliste Yasser Murtaja, tué la veille par un tir israélien

Par Jean-Pierre Filiu*, 22 avril 2018

 

La mobilisation pacifiste de la « marche du retour » à Gaza s’est imposée au Hamas, qui s’y est rallié pour ne pas être débordé par ce mouvement.

La propagande israélienne martèle que les manifestants de Gaza ne sont que des marionnettes du Hamas, voire tous des membres de sa branche militaire, les brigades Qassam. Le ministre israélien de la Défense a ainsi accusé, sans apporter le moindre début de preuve, le journaliste Yasser Murtaja, tué alors qu’il accomplissait son travail de presse, d’appartenir aux brigades Qassam.

Un tel déni de réalité vise naturellement à justifier une répression dont la brutalité a fait, depuis le 30 mars, au moins 38 tués et plus de deux mille blessés dans les rangs de manifestants pourtant pacifiques. Il n’en est que plus urgent de comprendre comment la société civile de Gaza a imposé son mode de mobilisation et ses mots d’ordre au Hamas, très inquiet de perdre le contrôle de la situation dans un territoire à bout de souffle.

LE « CAUCHEMAR DANS LE CAUCHEMAR »

Les milices du Hamas ont expulsé de la bande de Gaza l’Autorité palestinienne du président Abbas, en juin 2007, après une explosion de violence aux relents de guerre civile. Le siège imposé depuis lors à ce territoire palestinien par Israël, mais aussi par l’Egypte, loin d’affaiblir le pouvoir du Hamas, lui a permis de resserrer son emprise sur deux millions de Palestiniennes et de Palestiniens.

Cette oppression au quotidien a été décrite, entre autres, par la féministe Asmaa Alghoul, dans son poignant témoignage « L’Insoumise de Gaza ». Dès décembre 2010, un « manifeste de la jeunesse de Gaza » dénonçait le « cauchemar dans le cauchemar » que représente la domination du Hamas sur fond de blocus et d’offensives d’Israël. En mars 2011, des militants de même sensibilité avaient mobilisé des dizaines de milliers de manifestants sur le seul slogan de la « fin de la division » entre la Cisjordanie et Gaza.

Les intérêts multiples que trouvent les dirigeants du Hamas et du Fatah au maintien de leur pouvoir sur leur territoire respectif ont conduit à l’échec les tentatives successives de réconciliation inter-palestinienne. Cette aspiration à l’unité nationale n’en reste pas moins profondément populaire, sans doute plus encore à Gaza qu’en Cisjordanie, tant elle est associée à la fin d’un isolement terriblement pénible. Elle s’accompagne désormais d’un refus de la lutte armée, du fait de son caractère contre-productif face à Israël, d’une part, et des surenchères miliciennes qu’elle encourage entre factions palestiniennes, d’autre part. C’est sur ce terreau que les inspirateurs de la « marche du retour » ont obtenu le ralliement du Hamas et du Fatah, ainsi que d’autres groupes palestiniens, à un mouvement dont le seul drapeau est celui de la Palestine, et non les emblèmes de tel ou tel parti.

Cette aspiration à l’unité nationale n’en reste pas moins profondément populaire, sans doute plus encore à Gaza qu’en Cisjordanie, tant elle est associée à la fin d’un isolement terriblement pénible. Elle s’accompagne désormais d’un refus de la lutte armée, du fait de son caractère contre-productif face à Israël, d’une part, et des surenchères miliciennes qu’elle encourage entre factions palestiniennes, d’autre part. C’est sur ce terreau que les inspirateurs de la « marche du retour » ont obtenu le ralliement du Hamas et du Fatah, ainsi que d’autres groupes palestiniens, à un mouvement dont le seul drapeau est celui de la Palestine, et non les emblèmes de tel ou tel parti..

L’ENJEU DE LA NON-VIOLENCE

Ahmed Abou Artima, un militant pacifiste de 34 ans, est crédité de la responsabilité intellectuelle de la « marche du retour », après un post sur Facebook où il rêvait d’une marche de dizaines de milliers d’habitants de Gaza vers le mur israélien de clôture du territoire. Abou Artima, comme l’écrasante majorité de sa génération, n’est jamais sorti de Gaza, sauf pour deux visites à sa mère dans la partie égyptienne de la ville de Rafah, juste de l’autre côté de la frontière. Il n’a jamais été engagé dans une formation palestinienne ou une autre, tant sa démarche non-violente se nourrit d’un sentiment d’échec collectif, aggravé par la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par les Etats-Unis, en décembre 2017.

Un Palestinien de 20 ans, interrogé par le quotidien israélien « Haaretz », résume bien l’état d’esprit dominant chez la jeunesse de Gaza: « La situation ici se détériore constamment et les gens savent que le combat violent n’a aucune chance. Nous voulons simplement faire entendre nos voix. Nous voulons faire savoir qu’il y a des êtres humains qui vivent ici, comme partout ailleurs, avec des rêves, comme partout ailleurs ».

C’est cette impasse collective, tragiquement ressentie à Gaza, qui alimente la dynamique de la « marche du retour », et non une obscure manipulation par le Hamas. Dans le même ordre d’idées, les mobilisations pacifistes en Cisjordanie valent tout autant défi à l’occupation israélienne que désaveu de l’Autorité palestinienne.

Le Hamas, confronté à la menace d’un débordement par la « marche du retour », a bien sûr tenté de récupérer le mouvement, de l’infiltrer et de s’attribuer au moins une part de son indéniable popularité. Une attitude différente serait inconcevable pour le parti islamiste, qui dirige d’une main de fer la bande de Gaza depuis plus d’une décennie. L’alternative est désormais simple: veut-on faire le jeu du Hamas en lui assimilant tous les manifestants non-violents? ou souhaite-on desserrer l’étau du Hamas à Gaza en y favorisant une voie alternative? Même si le gouvernement Nétanyahou privilégie ouvertement la première option, il serait désastreux pour le Moyen-Orient d’enterrer la seconde.

Source : Blog de Jean-Pierre Filiu

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris).

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