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Publié par Saoudi Abdelaziz

30 novembre 1981. François Mitterrand à Alger. Photo DR

30 novembre 1981. François Mitterrand à Alger. Photo DR

Par Ramdane Mohand Achour, 12 avril 2018

Depuis l’adoption par le congrès extraordinaire du FLN de juin 1980 des critiques et orientations du bilan de la politique économique et sociale de la décennie 1967-1978 élaboré par le ministère de la Planification et de l’Aménagement du territoire (MPAT) dirigé par le libéral Abdelhamid Brahimi, les critiques à l’égard du « socialisme », de l’étatisme, de la bureaucratie, de l’économie rentière n’ont cessé un seul instant de pleuvoir.

On le constate encore aujourd’hui où le mot d’ordre « Non à la bureaucratie » est psalmodié sur tous les tons dans les médias, à l’occasion de l’élaboration en cours de la nouvelle loi sur les hydrocarbures.

En 38 années, près de deux générations d’Algériens ont été allaités, élevés, « soignés », formatés aux thèses néolibérales. Celles-ci sont systématiquement martelées dans les médias traditionnels ou « sociaux ». Des médias « libres » et « indépendants » qui ne le sont certainement pas de l’argent de leurs propriétaires privés dont certains sont devenus de véritables oligarques aux méthodes de gestion sociale aussi archaïques qu’expéditives : refus de tolérer l’existence de sections syndicales, ententes pour briser les grèves, licenciements arbitraires et refus d’appliquer les décisions de réintégration de la Justice… Ces thèses néolibérales sont également reprises jusqu’à la nausée par les journalistes, « experts » et autres invités des médias publics qui les relaient avec le zèle des nouveaux convertis.

Que dire des enseignants des Ecoles de management, de marketing tant vantés qui constituent autant de centres de formation à l’idéologie néolibérale ? Comme l’explique Omar Aktouf : 

« Ce nouveau clergé dédié aux intérêts des faiseurs d’argent (money making), fabriquera deux grandes idéologies présentées comme sciences : l’économie néoclassique-néolibérale et le management. S’entre-alimentant sans cesse à tour de rôle, ils ne sont qu’auto-renforcement tautologique de pseudo savoirs : des techniques, habiletés et théories du «  comment faire plus d’argent  » présentées comme des connaissances.

«Ce clergé a ses gourous : Drucker, Simon, Porterses messes : congrès, colloques, ses prédicateurs : animateurs-vedettes et experts des médias (propriétés de membres du clergé), ses fanatiques, intégristes, et dogmes… (J. Stiglitz, La grande désillusion, 2002) auxquels il faut croire […]. Ces dogmes sont marché autorégulé, libre concurrence, croissance infinie, justesse scientifique d’enrichissement illimité des riches (surhumains leaders, héros, génies, qui le méritent). Ils sont produits de temples : facultés d’économie néolibérale, écoles de business, instituts, avec leurs lieux sacrés : Harvard, Sloan, Wall-Street.

«En pleine connivence avec les milieux d’affaires (sauf rares exceptions tels des Musk ou Cascades) ces temples fournissent les savoirs et les élites (nouveaux clercs) dont nos  » États » (en fait comités de gestion des intérêts des dominants) se gavent : hauts commis, consultants, conseillers, éminences grises. Les milieux finance-business téléguident lois et décisions étatiques. Il faut toujours davantage socialiser les coûts et privatiser profits et privilèges (James O’connor, The Fiscal Crisis of the State, 1973) pour maintenir richesses des uns et pouvoir des autres. »1

Pourtant et en dépit des immenses moyens mis en œuvre par le dispositif néolibéral, on constate, en revenant à notre pays, que les bilans comparatifs esquissés dans les médias (articles, émissions de télé ou de radio…) tournent systématiquement en faveur de l’Algérie des années 1970. Quel que soit le domaine abordé, cette période s’avère incontournable et les néolibéraux ne parviennent pas à masquer la régression énorme subie par notre pays depuis qu’il s’est engagé, il y a 40 années, sur la voie de l’économie de marché (infitah).

Il y a cinquante ans, l’Algérie disposait d’un projet de développement souverain et s’était donné les moyens de le mener à bon port. Ce projet avait-il des limites, des contradictions, des failles ? Il en avait incontestablement, mais il était doté d’une cohérence certaine, d’une dynamique d’intégration répondant au besoin de donner une assise matérielle à l’indépendance arrachée par la lutte armée face au colonialisme français.

Or, aujourd’hui, que constate-t-on ? La part de l’industrie dans le Produit intérieur brut (PIB) est passée de 27% au début des années 1980, avant que la restructuration/destruction du secteur public ne soit entamée, à 4% en 2017. L’exemple de l’industrie textile s’avère significatif. Il y avait à l’époque 5 000 entreprises publiques et privées. Le secteur d’Etat en a perdu les 3/4 et le secteur privé les 4/5ème. Sur les 300 000 emplois de l’époque, il n’en subsiste que 50 000. Aujourd’hui, 96% des produits en textile, chaussures consommés en Algérie sont importés, le pays ne produisant plus que 4% de ses besoins…

L’outil de production a été cassé sur décision politique en vue de prioriser l’importation, confiée à des privés… Résultat : les entreprises n’ont pu résister à la concurrence étrangère et ont fermé une à une ou se sont reconverties, pour certaines d’entre celles du secteur privé, dans l’importation.

Le gouvernement parle de relance, « relance » et non pas création car ce secteur existait et était en pleine expansion dans les années 1970. Mais la main d’œuvre qualifié a disparu, le savoir-faire aussi… La mise à mort officiellement assumée de l’enseignement technique public autrefois si performant a constitué une arme de destruction massive pour tous les secteurs de l’industrie. A l’époque honnie de l’économie planifiée, l’Algérie ambitionnait de maitriser puis de produire sa propre technologie. Désormais, on se contente de transformer les usines restantes (tracteurs, moissonneuses…) ou en voie de construction (automobile, ciment, textiles…) en appendices de multinationales qui réfléchissent et agissent à l’échelle globale.

Alors que le gouvernement et les cadres dirigeants du secteur de l’énergie exécutent une danse du ventre pour aguicher les multinationales du pétrole et du gaz car « nous ne pouvons nous passer de leur savoir-faire et de leur technologie pour exploiter nos réserves», les dirigeants, ingénieurs, cadres, techniciens et ouvriers algériens, pourtant bien moins nombreux, outillés et formés à l’époque, relevaient en 1971 le défi posé par le boycott du « pétrole rouge » algérien par le gouvernement français et le départ précipité de l’encadrement des sites de production.

La même incapacité s’affiche depuis des années dans la gestion des services publics. Après l’épisode de la gestion des sociétés des eaux par des entreprises étrangères, le gouvernement va adopter très prochainement un décret de délégation de la gestion des services publics (DSP) par le biais du « magique » partenariat public-privé. Inspirée par l’Europe et l’OCDE dans le cadre du Programme d’appui de l’accord d’association passé avec l’UE qui a tant « profité » à l’Algérie (12 milliards d’euros d’exportation vers le Vieux continent contre 195 milliards d’euros d’importation en provenance de ces pays), cette DSP s’opèrera sous la forme de « concession, d’affermage, de régie ou de gérance », selon les termes du code des marchés publics de 2015 qui permettra de brader des infrastructures sanitaires, sportives et autres au profit du privé national et étranger. Il est loin le temps du compter sur soi…

Aujourd’hui, les patrons et leurs porte-paroles critiquent l’Etat mais lui demandent de baisser les impôts, d’octroyer des prêts, de former des ouvriers professionnels et des techniciens… Pourtant, tout ce beau monde n’a pas bougé au moment où, dans les années 2000, le gouvernement détruisit le fleuron national que constituait l’enseignement technique.

Que ce soit en matière de lutte contre la désertification ou de cinéma, on repart toujours de la période honnie des années soixante et soixante-dix. A l’époque, les citoyens participaient massivement à des campagnes de reboisement avant que les appelés du service national et les djounoud de l’ANP ne lancent le Barrage vert, précurseurs dans la lutte contre la désertification des sols et l’avancée des sables du Sahara vers le Nord. Ils construisaient la route de l’unité africaine, lointain ancêtre continental de la gigantesque nouvelle route de la soie lancée par la non moins gigantesque Chine en vue de dynamiser le développement et l’intégration des économies d’Asie centrale, du Sud maritime de l’Asie et de l’Afrique (chemin de fer traversant le continent à l’horizontale de Port-Soudan et de Djibouti à Abuja au Nigeria)2. On ne parle donc pas de lancer mais de relancer le Barrage vert, en tirant bien évidemment les leçons de ses réalisations et des limites et erreurs dans sa mise en œuvre. Mais on ne part pas de rien et l’on revient toujours aux années 1970.

Sur le plan de la culture le cinéma illustre également la régression du pays. Créer en 1964, le Centre national du cinéma algérien (CNCA) était chargé de gérer les 458 salles de cinéma héritées de l’indépendance. Une école de formation dans les métiers du cinéma voyait le jour, mais elle sera suspendue dans les années 1990. 

"Au début des années quatre-vingt, on autorisa l’octroi des salles de cinéma en location gérance à des particuliers sans que cette autorisation ne soit accompagnée par des mesures de régulation. Beaucoup de ces salles ont été détournées de leur fonction première : nombre d’entre elles ont été transformées en ‘’salle vidéo‘’, quand d’autres sont devenues des salles de spectacles ou de cérémonies. Optant pour la voie de la facilité, ces salles s’équipaient en matériel vidéo permettant des projections pirates de films de seconde zone voire même à caractère pornographique, sans qu’il y ait le moindre contrôle ni paiement de droits ou de taxes. »3

Il ne s’agit pas ici de faire dans la nostalgie, mais de rétablir quelques vérités en comparant objectivement les réalisations de la « période socialiste » des deux premières décennies de l’indépendance à celles des bientôt quatre décennies de la « période libérale ». Cette dernière a passé plus de temps, à ce jour, à tenter de briser ce qui avait été réalisé durant la mise en œuvre du projet de développement souverain qu’à construire un projet alternatif sérieux que personne n’est capable de déceler aujourd’hui dans les politiques des gouvernements qui se sont succédé depuis 1980. Le seul projet et la seule réalisation à l’actif de ces derniers a consisté à faire émerger une classe d’affairistes, d’importateurs, de « capitaines d’industrie » relais d’entreprises étrangères qui ont bâti des fortunes sur le dos de l’Etat et qui ont profité de la grande braderie ayant abouti à un transfert – un holdup plus exactement – de propriété au détriment du peuple algérien.

La destruction de la dynamique de développement national et l’amarrage, en situation de soumission, à l’économie capitaliste mondiale, voilà le véritable bilan des partisans de la « rationalité économique universelle ».

 NOTES

1-Omar Aktouf : Les gourous du management : clergés de l’ultralibéralisme ?

2-Jean-Raphaël Chaponnière :Quand la Chine construit des trains en Afrique : le précédent du Tazara

3-Fayçal SahbiAlgérie : Un cinéma sans cinémas est-il possible ?

 Source : Libre-Algérie

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