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Publié par Saoudi Abdelaziz

 Notre Dame de Santa Cruz surplombe la ville d'Oran depuis l'an 1604. Photo DR

Notre Dame de Santa Cruz surplombe la ville d'Oran depuis l'an 1604. Photo DR

Le journal français le Point  publie aujourd'hui une longue interview de l'évêque d'Oran, sous le titre : Mgr Jean-Paul Vesco : « On nous ment quand on nous dit que la religion est une frontière »

Le 6 avril 2018. Propos recueillis par Hassina Mechaï

EXTRAIT

Vous êtes préposé au diocèse d'Oran. Sur quelle base ou spécificité est construite l'Église d'Algérie ?

Je dirige l'un des quatre diocèses du pays. C'est le plus petit, d'ailleurs, d'entre ceux d'Alger, Constantine et l'immense diocèse du Sahara qui fait quatre fois la superficie de la France avec peut-être moins d'une centaine de chrétiens. Cette Église d'Algérie tire un second acte de naissance de l'appel du cardinal Duval en 1962 à des prêtres et religieuses pour rester en Algérie. Il avait l'intuition qu'il y avait place pour une église, même sans chrétiens, dans la construction de cette société algérienne. Depuis 1962, il y a évidemment une activité auprès de chrétiens du pays. Ceux-ci ont été différents au fil du temps : coopérants, chrétiens d'Europe de l'Est et Égyptiens coptes venus travailler dans le pays. Désormais, il s'agit des chrétiens venus de la zone subsaharienne. Beaucoup d'étudiants et des migrants de passage. Au début, beaucoup d'hommes et désormais des femmes et donc des enfants.

L'Église d'Algérie n'est pas prosélyte. Commet définit-elle sa mission ?

Les musulmans sont multiples, les chrétiens aussi. À l'intérieur des confessions, les sensibilités sont multiples. Je pense que l'Évangile ne se transmet pas par prosélytisme mais par témoignage de vie, par implication dans la société, par amitié. Cette transmission ne conduit pas forcément à un changement de religion. Il me semble que pour un musulman, changer de religion est aussi changer de culture. C'est complexe. Le propos de l'Église n'est pas d'essayer de convertir les musulmans. Mais nous accueillons les personnes qui le font. Pour les Algériens qui deviennent chrétiens, il arrive qu'ils se sentent alors comme exclus de leur pays, de leur culture, de leur société. Tout notre travail est alors de leur dire qu'ils sont d'autant plus frères, amis, citoyens qu'ils sont devenus chrétiens. Ce qui m'importe, ce n'est pas qu'un musulman devienne chrétien, mais qu'une personne fasse une expérience spirituelle. Je suis en Algérie au nom de ma foi au Christ, mais aussi pour montrer qu'on peut vivre comme frères et sœurs, entre religions différentes. Je considère que l'Église doit être citoyenne.

DR

Comment l'Église vit-elle en environnement musulman ?

On ne pourrait pas œuvrer en Algérie sans relation de confiance avec les autorités. Mais on est vraiment une Église livrée, c'est-à-dire qu'on est peu de chose. Si on voulait rendre impossible notre vie, ce serait très simple. L'Église est aussi de plus en plus considérée comme une entité étrangère. Pourtant, juste après l'indépendance, le cardinal Duval avait espéré que l'Église soit une composante de l'Algérie, les écoles avaient continué à fonctionner, les effectifs avaient explosé, les classes avaient été doublées pour accueillir les élèves. On avait connu un moment tel que celui-là pendant la décennie noire. Le fait de partager de tels risques avait tissé des liens. Mais aujourd'hui, en Algérie comme en France, les abîmes s'écartent. On est un peu marginalisés désormais. Pour l'immense majorité des Algériens, l'Église est peu visible. En revanche, on fait sens et signes autrement, par le contact et la solidarité. On travaille avec la société civile sur les bibliothèques, migrants, patrimoine. Je revendique le droit d'exercer nos devoirs de citoyen. Il s'agit de témoigner du Bien et du Beau qui se passent en Algérie et faire avancer les choses. En France, les responsables musulmans le font aussi dans le cadre de la laïcité qui est pour moi le cadre politique par excellence, même si la laïcité ne doit pas devenir une religion. Dans ce cadre, chacun peut apporter le meilleur de sa foi pour faire sens. J'observe cela chez les responsables musulmans qui œuvrent ici, de la même manière que j'œuvre en Algérie.

La reconnaissance du martyr des moines de Tibhirine, d'autres religieux et religieuses aussi, et de votre prédécesseur Mgr Claverie est-elle aussi la reconnaissance de cette action de l'Église en Algérie ?

Tout à fait. C'est là une forme de témoignage évangélique qui est ainsi mise en avant. Mais aussi une forme de relation entre chrétiens et musulmans. C'est là la grande valeur de ce premier pas vers la béatification, car cela ne va pas de soi, y compris dans l'Église catholique. Mais cette béatification peut comporter autant de sens que de contre-sens. Certains ont de bonnes raisons de rejouer l'Hégire et les Croisades. Ce qui est terrible est que cette position apparaît comme une modernité. Le prosélytisme traverse autant l'islam que le christianisme. Pour moi, la conversion d'une religion à une autre se joue par porosité, pas par prosélytisme. Il ne faut pas avoir peur de cette porosité, dans un sens et dans l'autre. Je suis en Algérie au nom de ma foi, je n'ai pas peur de la confesser. Mais je me réjouis de me nourrir de la foi d'autres. C'est là l'esprit de cette béatification. Je ne vous cache pas qu'il y a des craintes autour de ces béatifications.

Lesquelles ?

Est-ce que le procès en béatification ne va pas être compris comme la mise en avant de ces 19 morts alors que par ailleurs plus de 100 imams sont morts pendant la décennie noire pour s'être opposés aux terroristes ? Puis cette guerre civile a fait, selon certains chiffres, 200 000 morts. Chacun d'eux est aussi martyr de cette tragédie. Certains pensent que cette béatification risque d'arriver trop tôt. Mais quand sera-ce le bon moment ? D'autres pensent qu'il vaut mieux le faire ailleurs qu'en Algérie. Je crois qu'il faut comprendre cette béatification comme le témoigne d'une Église qui a voulu, au nom de sa foi et de sa solidarité, vivre l'épreuve avec les Algériens. Ce ne sont pas des chrétiens qui ont été tués par des musulmans, mais des chrétiens qui ont été tués avec des musulmans. C'est là le fond de la question. C'est dans cet « avec » qu'il faut avancer. Ces 19 personnes ne sont pas des victimes. C'étaient des vies offertes, un risque assumé. On ne leur a rien pris qu'ils n'avaient offert. Dans mon église, je côtoie tous les jours des personnes qui ont pris ces mêmes risques.

En quoi ce message est-il utile aujourd'hui ?

Il l'est dans le sens que des deux côtés de la Méditerranée, dans le monde entier, il faut en tirer des leçons, sans attendre demain. Il est certain que cette béatification nous place à la croisée de toutes les blessures entre la France et l'Algérie, entre les chrétiens et les musulmans. Ce qui s'est passé en Algérie il y a vingt ans s'est mondialisé aujourd'hui. Il faudra faire que cette rencontre entre chrétiens et musulmans soit au centre et il faudra que l'Algérie en sorte honorée dans ce qu'elle a vécu. Ceux qui ont mis fin à cette horreur ont été les Algériens. Ces 100 imams tués car il refusait de cautionner la violence, qui le sait en France ? Qui sait que le 8 mai 1994, quand le frère Henri Vergès et la sœur Paul-Hélène Saint-Raymond ont été tués dans leur petite bibliothèque de la Casbah, l'imam du bas de la Casbah a dénoncé ces assassinats et a été tué à son tour ? Qui le sait ? Ces béatifications seront soit l'occasion de se rapprocher ou alors seront considérées comme une offense de plus. Le problème est qu'on ne le saura qu'après. Je me sens une grande responsabilité. Il y aura de part et d'autre volonté d'envenimer les choses, mais j'aimerais que l'Algérie, les Algériens, les chrétiens d'ici et d'ailleurs y voient une façon d'œuvrer ensemble.

Texte intégral : Le Point.fr

 

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