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Publié par Saoudi Abdelaziz

L’ETAT RENTIER  empêche le développement national, selon la revue Naqd

L’état rentier vu par Naqd

Le 36e numéro de la revue de critique sociale démonte la mécanique de la rente

 

Par Mustapha Benfodil, 21 avril 2018

Sous le titre : «Economie de rente et culture rentière», le 36e numéro de la revue Naqd, qui vient de paraître, s’attache à disséquer un mal profond de notre système politico-économique : sa dépendance organique de la rente pétrolière, avec ses inséparables sœurs jumelles : la corruption et l’hégémonie politique.

«Parmi les problèmes les plus importants que nos sociétés ont à résoudre, c’est la prégnance de l’économie de rente dont la persistance finit par avoir un effet dans la culture dominante. Tout semble se passer comme si, depuis des générations, une part importante des populations des Etats rentiers vit d’un revenu sans équivalent travail», écrit Daho Djerbal dans la présentation de ce nouveau numéro de la revue d’études et de critique sociale.

Le directeur de Naqd poursuit : «La dépendance des Etats de ressources provenant de réserves naturelles, minières ou autres, et leur dépendance par rapport aux marchés extérieurs finissent par avoir un effet dévastateur sur les modes de production et d’échange des richesses.» «L’économie-monde, la globalisation de la production et de la commercialisation des biens ont des conséquences telles que, dans les Etats rentiers, l’échange marchand généralisé devient pour l’essentiel un échange sans équivalent travail.

La valeur-travail s’y perd et laisse place à des dérives de toute sorte, dont la corruption et le clientélisme, l’absence de libertés et la violence sociale ne sont pas les moindres conséquences», diagnostique l’historien.

Ce 36e numéro est structuré en trois parties. Dans la première partie, intitulée «Histoire et théorie de la rente», on pourra notamment lire l’analyse très pointue de Smaïl Goumeziane : «La résurrection des rentiers». Dans cette contribution, l’économiste met l’accent sur les liens entre économie rentière, autoritarisme et mal-développement en plaidant pour un «système productif démocratique».

Sous le titre : «Global South : transition vers le capitalisme contre la rente», Hartmut Elsenhans, éminent économiste allemand, démontre «l’ubiquité de la rente». «L’objectif prioritaire de cette contribution est de démystifier la rente afin de surmonter ses conséquences néfastes sur les plans politiques et sociaux», écrit-il.

Et d’ajouter : «Dans cette perspective, la tâche actuelle des forces du progrès dans les pays du Sud Global est la transition vers une économie de marché d’Etat providence. Autant de marché que possible et autant de planification que nécessaire.

Le capitalisme de monopole et les capitalismes financiers apparaissent dans cette perspective comme des dérives anticapitalistes dues au manque d’encadrement politique et social de l’économie de marché.»

Pour sa part, l’économiste Youcef Benabdallah décrit en profondeur comment l’Etat algérien a rapidement abandonné ses ambitions «développementistes» pour s’orienter vers un management de type «rentier clientéliste».

«Classes moyennes, rente et stagnation»

Dans la deuxième section de ce numéro, «La rente dans tous ses états», on pourra apprécier deux études tout aussi pertinentes. La première, signée Rachid Ouaïssa, politiste, professeur à l’université de Marbourg, en Allemagne, se décline sous le titre : «Classes moyennes algériennes, rente et stagnation politique». «Les raisons psychologiques peuvent certes expliquer le calme relatif des Algériens qui semblent assimiler l’ouverture politique au chaos et aux risques d’éclatement social, surtout que le ‘‘printemps arabe’’ n’a apporté aucun résultat encourageant.

Cet article se veut une analyse des raisons de la réticence de la population algérienne sous un autre angle. L’hypothèse ici suivie est que les classes moyennes algériennes continuent à former le socle du régime et constituent un facteur essentiel dans le maintien du statu quo», résume l’auteur.

L’autre contribution de cette deuxième partie est l’œuvre du sociologue Rachid Sidi Boumedine qui s’est penché sur «la rente dans l’urbanisme et l’immobilier» en montrant comment les instruments d’urbanisme eux-mêmes se révèlent générateurs de rente. La troisième et dernière partie de ce numéro explore les liens entre «violence, clientélisme et corruption».

Deux études se déclinent sous cette thématique. La première est de Hannes Warnecke-Berger : «Globalisation de la rente et montée de la violence». Enfin, retenons ce texte d’un politologue russe, Serguei Vladimirovich Biryukov, qui parle de la culture rentière en Russie : «Rente et clientèle dans la Russie du temps présent».

 

La revue Naqd à la librairie L’Arbre à dires

Le dernier numéro de la revue Naqd fera l’objet d’une présentation, aujourd'hui à 16h, à la librairie l’Arbre à dires (immeuble 48, Sidi Yahia).

Outre le numéro 36 de la revue de critique sociale, Daho Djerbal et ses collaborateurs présenteront par la même occasion le numéro 35 de la revue Naqd consacré à la violence faite aux enfants, et dont nous avions rendu compte lors de sa parution (voir : «Quand les enfants deviennent des punching-balls» in El Watan du 28 octobre 2017).

«Il est à noter qu'en plus de la présentation, nous organiserons une table ronde avec la présence de plusieurs intervenants : Karima Lazali (psychanalyste), Dalila Iamarene (sociologue) et Tchirine Mekideche ( psycho-sociologue de l'éducation) pour le n°35 et Youcef Benabdallah (économiste financier) et Rachid Sidi Boumedine (sociologue urbain) pour le n°36», précise l’équipe de la librairie L’Arbre à dires sur sa page Facebook. M. B

Source : El Watan

Smaïl Goumeziane : «L’autoritarisme rentier est à l’origine du mal-développement».

Pour un «système productif démocratique» contre l’emprise de la rente

Par Mustapha Benfodil, 21 avril 2018

En ouverture de ce 36e numéro de la revue Naqd, une contribution de Smaïl Goumeziane, «La résurrection des rentiers», balise habilement le sujet en opérant une judicieuse mise en perspective historique.

L’ancien ministre du Commerce sous Hamrouche (1989-1991) fait d’emblée ce constat : «La rente, sous ses diverses formes, modèle à sa guise le monde contemporain. Elle gangrène l’activité économique et politique et, au-delà, tout le corps social. Sur fond de mondialisation triomphante, elle est à la fois le symbole de la toute-puissance des rentes financières et du recul démocratique dans les pays capitalistes, et celui du mal-développement et de la toute-puissance du système rentier dans les pays à régimes autoritaires.»

Pour Smaïl Goumeziane, «le système rentier est ‘‘congénitalement’’ autoritaire, de sorte qu’on pourrait aussi l’appeler ‘‘l’autoritarisme rentier’’». Il explique : «L’autoritarisme rentier suppose la mise en place et la détention de monopoles, voire d’oligopoles, politiques et économiques (ou même religieux) pour le contrôle de la création et de la distribution des rentes, à travers des organisations et des institutions formelles et officielles, notamment en termes d’autorité, mais aussi informelles. Pour assurer ce contrôle, il utilise principalement des règles et procédures administratives bureaucratiques et contraignantes, des réseaux informels et des pratiques corruptrices multiformes.»

M. Goumeziane a consacré une bonne partie de son étude à l’examen clinique du cas algérien.

«Couplé à un régime autoritaire plus ou moins homogène, écrit-il, ce système rentier, qui s’est développé depuis les premières années de l’indépendance, a réussi à contrecarrer et à dévoyer les deux grandes stratégies de développement d’une économie nationale productive et diversifiée, formellement affichées par les tendances ‘‘productivistes et non rentières’’ du régime autoritaire : celle des industries industrialisantes des années 1970 et celle de la fin des années 1980 dite des ‘‘réformes démocratiques’’.

Et à en phagocyter, progressivement, les fruits au bénéfice de la tendance rentière et de ses clientèles, tout en aggravant les inégalités économiques et les injustices sociales.»

«Le règne de la chkara»

L’auteur de Le Pouvoir des rentiers (EDIF2000, Alger, 2003) énumère le triste palmarès de l’Algérie au titre de divers classements peu glorieux : «Pour ces raisons, après plus de 50 ans d’indépendance, l’Algérie est toujours en situation de mal-développement comme le montrent ses différents classements internationaux dans de nombreux domaines : 93e place pour le développement humain (mais dernière place des pays pétroliers !) ; 153e position pour le climat des affaires ; 110e place pour la compétitivité ; 136e place pour la liberté d’entreprise ; 141e place pour la liberté de la presse ; 105e place pour la corruption ; 117e place pour l’égalité des sexes… Tout cela est largement connu et explique les larges mobilisations populaires récurrentes de ces dernières années pour l’emploi, pour le logement, pour la santé ou l’éducation.»

Considérant l’évolution du revenu moyen par habitant, l’économiste dresse une comparaison saisissante avec la Corée du Sud et révèle : «Après 50 ans d’indépendance, est-il normal, pour un pays pétrolier comme l’Algérie, de disposer d’un revenu moyen annuel par habitant de quelque 7200 dollars, quand un pays comme la Corée du Sud – ayant aussi connu un régime autoritaire –, ne disposant d’aucune ressource pétrolière et aussi pauvre que l’Algérie en 1962, caracole aujourd’hui avec un revenu moyen annuel par habitant de l’ordre de 27 000 dollars ?»

Smaïl Goumeziane souligne que «les rentes dominent largement les profits et les salaires ; les revenus informels dominent les revenus réels ; la fraude et l’évasion fiscales s’étendent chaque jour davantage… Le bon sens populaire appelle cela le règne de la ‘‘chkara’’».

Et de marteler : «Comment pourrait-il en être autrement quand le territoire national est dominé par un quadruple marché combinant de façon plus ou moins anarchique marché public administré, marché oligopolistique privé, marché concurrentiel plus ou moins administré et marché informel ? Ce dernier imposant de plus en plus son mode de fonctionnement et de régulation aux trois autres.»

«Comment pourrait-il en être autrement dans une société où 50% de la masse monétaire circulent hors des banques et où trois instruments essentiels d’une économie moderne continuent d’être superbement ignorés : la facture, le chèque et le bilan ?»

«Libérer les Algériens après avoir libéré le pays»

L’auteur de La tiers mondialisation (Charles Corlet, Paris, 2005) regrette également le sort fait aux cadres algériens et la mauvaise utilisation des compétences nationales :

«Que sont devenues les générations de cadres et de travailleurs qui s’étaient engagées avec conviction et dévouement dans la ‘‘bataille du développement’’ des années 1970 ? Que sont devenues celles des années 1980 qui ont bousculé le système rentier et secoué le régime autoritaire, exigeant à la fois davantage de libertés individuelles et collectives – particulièrement dans les domaines politique et culturel – et une véritable autonomie dans la gestion des entreprises, au point de les contraindre, dans la douleur d’Octobre 1988, à des réformes démocratiques vite étouffées ?»

M. Goumeziane le dit avec conviction : «Sans cette logique rentière infernale, les immenses ressources du pays auraient largement permis de rembourser la dette externe sans se mettre sous les fourches caudines du FMI et des banques internationales, d’investir dans la production agricole et industrielle hors hydrocarbures, dans l’éducation et la recherche, de diversifier la production nationale et les exportations du pays, de mobiliser à nouveau toutes les potentialités humaines, naturelles, organisationnelles, techniques et financières du pays afin d’améliorer sensiblement et durablement le niveau et la qualité de vie des populations. En un mot : de libérer les Algériens après avoir libéré le pays.»

Il préconise de «modifier en profondeur les choses et d’envisager des alternatives politiques et économiques, de façon pacifique et démocratique, afin de passer d’un ‘‘autoritarisme rentier’’ à un ‘‘système productif démocratique’’.

Et pour cela, mobiliser, au-delà des sempiternelles échéances électorales, et où qu’elles se trouvent (…), toutes les forces vives de la nation soucieuses de réhabiliter l’économie productive nationale dans le respect des libertés de chacun et de tous».

Source : El Watan

 

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