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Publié par Saoudi Abdelaziz

Sghaier Salhi auteur de « Le colonialisme interne et le développement inégal : le système de marginalisation en Tunisie comme modèle » Photo DR

Sghaier Salhi auteur de « Le colonialisme interne et le développement inégal : le système de marginalisation en Tunisie comme modèle » Photo DR

"La classe qui a conduit l’indépendance, forme une élite qui, tout compte fait, n’a pas été brillante écrit Sghaier Salhi. Il y a tout d’abord un problème de consanguinité, la plupart ont fait pratiquement le même parcours : le lycée Sadiki puis Paris, où ils ont étudié soit la langue arabe soit le droit (...). De l’indépendance jusqu’à nos jours, aucun d’eux n’a produit un ouvrage de référence qui présente un projet politique ou économique pour le pays, ils n’ont écrit que leurs mémoires. Si bien que l’économie tunisienne n’a fait que voguer entre l’économie coloniale, puis l’économie sociale, pour ensuite passer à une économie de marché, qui n’était en vérité qu’une économie de Makhzen. Aucune direction véritable n’a été adoptée".

Interview avec Sghaier Salhi: Les non-dits de la Tunisie postindépendance

Propos recueillis par malek Lakhal 5 avril 2018

Sghaier Salhi est l’auteur d’un ouvrage publié en 2017, aujourd’hui épuisé, intitulé « Le colonialisme interne et le développement inégal : le système de marginalisation en Tunisie comme modèle » (en arabe). Il y démontre le caractère systémique des inégalités de développement entre les régions en Tunisie, arguant qu’une partie du pays colonise l’autre partie. Nous avons souhaité discuter avec Sghaier Salhi des tensions entre le récit national tunisien et les mémoires particulières de certaines régions et groupes sociaux, à l’heure où l’Instance Vérité et Dignité (IVD) est attaquée par des historiens et des politiciens pour son traitement de l’histoire de l’indépendance.

 

Nawaat : Nida Tounes critique l’IVD car elle serait en train de « diviser le peuple », comment peut-on comprendre ce reproche ?

Sghaier Salhi : Tout simplement, il y a des gens qui ne veulent pas voir certaines réalités. Il y a une mémoire officielle qui a été entretenue par l’Etat pendant des décennies, et on ne veut pas que cette version officielle de l’histoire soit touchée de quelque manière que ce soit. Cette version est un pilier de la domination, parce que la domination est en premier lieu culturelle. Althusser disait qu’il est moins coûteux de contrôler les gens à travers leur conscience et leur culture qu’à travers la force.

Et c’est là que le reproche prend sens. Il s’inscrit dans une volonté de sauvegarder une culture dominante qui justifie le passé et veut donner une légitimité à un futur qui constitue la suite parfaite du passé. On a là la défense statu quo.

Et donc, pour vous, il y a un vrai conflit qui est en train de se jouer entre les différentes mémoires de la Tunisie depuis les années 40.

Oui, il y a, comme je viens de le dire, la version idéalisée, officielle de l’histoire tunisienne. Celle où Bourguiba a tout fait : celle où il est chef de tout le mouvement, à l’origine de toutes les initiatives. Mais il y a bien évidemment d’autres versions : celle de ceux qui ont fait la lutte armée, celle des youssefistes, celles des zeitouniens, celle des agriculteurs, celle de l’entourage du Bey… Il y a aussi l’histoire des régions, chaque région a sa version de l’histoire.

Il y a plein de versions, et jusqu’à maintenant, on n’a retenu que la version qui place Bourguiba au centre de tout. Il n’y a pas de version qui rassemble l’ensemble de ces lectures pour donner une version acceptée de tous. L’IVD contribue à rétablir certaines vérités. Elle peut enrichir le débat sur certaines questions qui ont été très peu remises en question. En vérité, l’histoire de la Tunisie postindépendance n’a pas encore été écrite.

Comment interprétez-vous la polémique suscitée par la publication par l’IVD de documents attestant des privilèges octroyés aux entreprises françaises à l’indépendance ?

Objectivement, personne n’a contesté la véracité de ces documents. L’ambassade de France s’est exprimée pour dire qu’ils sont déjà connus de tous. En soi, ces documents ne sont pas très importants, mais le fait qu’ils suscitent un tel émoi ne me semble pas anodin. Les historiens clament que tout cela, « C’est connu ! » ; oui, c’est bien connu pour eux mais ce n’est pas connu pour tout le monde. Ce qu’a fait Sihem Ben Sedrine, c’est apporter cette connaissance à tout le monde. Leur problème est là : par rapport aux règles classiques de fonctionnement, Ben Sedrine s’est mise en faute. Certaines choses doivent être connues « entre nous » mais ne doivent pas être divulguées à tout le monde. Ces historiens qui prennent position contre l’IVD, au lieu de s’ériger en juges de ce qui doit et ce qui ne doit pas être connu de tous, devraient plutôt se consacrer à la production d’un ouvrage académique de référence sur la période de l’indépendance.

Après 60 ans d’indépendance, la bibliothèque nationale ne dispose toujours pas d’un tel ouvrage. Leur réaction confirme une de mes convictions fondamentales, qui est que les élites en Tunisie, qu’elles soient intellectuelles ou économiques, sont beaucoup trop proches du pouvoir et refusent toute lecture différente de celle du pouvoir.

Pourquoi le projet de décentralisation est-il perçu par de nombreux acteurs politiques comme une menace à l’unité nationale ?

Il y a deux dimensions à cette peur. Il y a une peur sincère, qui ne fait que confirmer la fragilité de l’Etat. On a là des gens qui reconnaissent au fond d’eux-mêmes que nous sommes dans un « Etat de groupes ». Mais cette peur, quand elle émane de partis politiques, dit quelque chose de différent. On a là des gens qui veulent maintenir le statu quo, parce que la centralité de l’Etat n’est pas quelque chose de neutre, vu des régions. C’est l’outil par lequel le groupe dominant fait passer son pouvoir aux autres groupes, c’est un outil de domination.

Donc si on affaiblit cet outil de domination, certainement leurs privilèges historiques vont être réduits. Les partis font en somme un calcul assez simple entre pertes et profits. Cette décentralisation va affaiblir l’outil d’exploitation qu’ils ont entre les mains.

Peut-on considérer que la Tunisie forme une nation ?

Je pense que contrairement à ce qu’on dit, la nation tunisienne ou l’Etat tunisien est constitué de groupes sociaux peu homogènes. Parfois, même dans la version officielle, on parle de fragilisation du pays. Pourquoi ? Parce que les groupes ne sont pas intégrés.

La question de savoir comment intégrer ces différents groupes dans un ensemble n’a jamais été traitée. Ce travail a été peu fait voire mal fait par ceux qui nous ont conduit à l’indépendance et ont pris le pouvoir après. On ne le dit pas, mais la classe qui a conduit l’indépendance, forme une élite qui, tout compte fait, n’a pas été brillante. Il y a tout d’abord un problème de consanguinité, la plupart ont fait pratiquement le même parcours : le lycée Sadiki puis Paris, où ils ont étudié soit la langue arabe soit le droit.

Quand vous trouvez des gens qui ont pratiquement la même formation, avec des origines sociales assez homogènes, c’est déjà très problématique. Ce n’est pas parce que le pays manquait d’autres profils, c’est un groupe – et là on revient à la notion de « groupe d’Etat » – qui a considéré qu’il avait la légitimité de gouverner tout le pays. Ce même groupe était dénué de toute vision en économie politique. L’économie a continué à fonctionner sur les mêmes bases que celles de l’économie coloniale et ce, jusqu’en 1963. De l’indépendance jusqu’à nos jours, aucun d’eux n’a produit un ouvrage de référence qui présente un projet politique ou économique pour le pays, ils n’ont écrit que leurs mémoires.

Si bien que l’économie tunisienne n’a fait que voguer entre l’économie coloniale, puis l’économie sociale, pour ensuite passer à une économie de marché, qui n’était en vérité qu’une économie de Makhzen. Aucune direction véritable n’a été adoptée.

Qu’est ce que vous appelez le colonialisme interne ?

Le colonialisme en tant que concept ne vient pas forcément de l’étranger. Si on le décompose, le colonialisme c’est une domination politique, qui donne lieu à une exploitation socio-économique et qui va être justifiée par une culture dominante. En Tunisie, nous avons un groupe dominant, basé sur une origine régionale, qui a pris le pouvoir pour dominer d’autres régions.

Il y a plusieurs modèles d’économie coloniale, et on les retrouve en Tunisie. Il y a d’abord la spécialisation spatiale : certaines régions en Tunisie ont été vouées à fournir une main-d’œuvre peu qualifiée : les travaux publics, le gardiennage, les travaux ménagers etc. Le second aspect c’est l’exploitation des ressources naturelles : l’eau, le phosphate, les céréales. La dernière dimension a trait à la sécurité : les zones colonisées jouent un rôle de tampon sécuritaire aux frontières et c’est dans ce cas-là que l’on autorise aux régions frontalières de faire de la contrebande, ou d’exploiter les forêts de manière un peu illégale. Cette marge octroyée aux habitants de ces régions permet de fixer ces populations afin d’assurer la sécurité sur les frontières. C’est ce que j’appelle « l’intégration passive », que l’on retrouve à Ben Guerdane ou à Feriana.

Il y a enfin, les économies spécifiques, modèle dont le bassin minier de Gafsa est la meilleure illustration : Des régions entières dépourvues d’institutions favorisant le développement des ressources humaines, aucun centre de formation professionnelle, pas de bonne université ou de bon hôpital. A mon époque, il y avait un seul lycée à Gafsa, pour quatre gouvernorats ! Pourquoi ? Pour que la population se tienne à la disposition de cette entité qu’est la Compagnie des Phosphates de Gafsa (CPG). Du temps des français, même la monnaie était émise par la CPG : l’économie tournait en vase clos au profit de cette société.

Quand vous dites « groupe régional dominant », vous parlez de qui ?

Par souci de précision, je dirais que jusqu’en 1958, la composition du gouvernement était assez variée : plusieurs régions étaient représentées. Ensuite, il y a eu deux groupes : les Sahéliens et les Tunisois, qui étaient en conflit depuis 1954. Le conflit a pris fin en 1970 avec une victoire des Sahéliens, qui ont relégué les Tunisois à la seconde position. Par exemple, pendant la période de Bourguiba, le Sahel qui représentait 13% de la population avait 43% des postes ministériels. Sous Ben Ali, c’était un peu moins, c’est ce que j’appelle la « rationalisation de la domination » : il n’avait pas besoin d’arriver à 43%, il se contentait d’un tiers. Des postes clés revenaient aux Sahéliens, notamment le ministère des finances et celui de l’aménagement du territoire, soit ceux qui façonnent le développement dans le pays.

Source : Nawaat.org

 

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