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Publié par Saoudi Abdelaziz

Le 7 mars 2018.

L’historien et politiste Emmanuel Blanchard, auquel on doit notamment une importante étude sur "La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962" (Nouveau Monde, 2011) — qui replace la répression d’octobre 1961 dans une histoire plus longue —, publie une synthèse des plus nécessaires sur l’histoire de l’immigration algérienne en France au XXe siècle. Une immigration qui a commencé dans la période coloniale et s’est poursuivie au-delà.

On  lira ci-dessous l’introduction de l'ouvrage.

Emmanuel Blanchard, Histoire de l’immigration algérienne en France, 1900-1990, La Découverte, collection "Repères", 2018

Peut-on faire dans le même geste l’histoire des migrations de sujets français, « au temps des colonies », et celle de nationaux algériens régis par les politiques d’immigration postérieures à l’indépendance de 1962 ? Les statuts des personnes et des territoires étant différents, considérer que ces migrations sont toutes « filles du colonialisme » suffit-il à relier les expériences vécues?

Par-delà l’incommensurabilité apparente des situations vécues — celles des exilés victimes des violences postérieures à l’interruption du processus électoral en 1992 et ayant difficilement trouvé refuge en France comme celles des convoyeurs de bestiaux et des colporteurs kabyles qui traversaient la Méditerranée à la fin du XIXe siècle —, ce livre proposera des fils conducteurs en cherchant à comprendre si l’immigration algérienne est semblable à bien d’autres, ou si elle reste une immigration singulière, ancrée dans une histoire coloniale spécifique influant toujours sur le présent. Un détour par le football, creuset des milieux populaires et vecteur d’un « nationalisme banal » permet d’illustrer ces enjeux.

Une immigration singulière : l’exemple du football

En 1982, pour la première fois, la France et l’Algérie participaient de concert à une Coupe du monde. L’équipe de France emmenée par Michel Platini s’appuyait alors sur de nombreux enfants de l’immigration italienne et espagnole dont, parmi ces derniers, trois joueurs nés au Maroc et en Algérie. Le passé colonial de la France en Afrique du Nord était incarné, par des enfants de « rapatriés », mais nulle trace alors de descendants d’immigrés algériens, en revanche présents dans l’équipe algérienne, avec notamment Mustapha Dahleb.

Avant 1994 et la première sélection de Zinedine Zidane, un seul enfant d’immigré algérien joua un match sous le maillot de l’équipe de France : Omar Sahnoun, le « footballeur harki » — surnom donné en référence au passé militaire de son père et à ses propres prises de parole — sélectionné à six reprises en 1977-1978. De la fin des années 1970 à 2017, il n’a été rejoint que par cinq joueurs, les choix de sélection nationale des jeunes talents franco-algériens étant désormais scrutés avec attention et suspicion.

L’équipe de l’Algérie indépendante s’est construite sur les bases de la « Glorieuse équipe du FLN » qui écuma les pays amis de la cause indépendantiste entre 1958 et 1962. Fondée sur la fuite et le ralliement des meilleurs « Français musulmans » du championnat de France, elle comptait des joueurs (Mustapha Zitouni, Rachid Mekhloufi) promis à une place de titulaire dans le onze français qualifié à la Coupe du monde de 1958. Depuis le milieu des années 1930, une dizaine de colonisés d’Algérie les avaient précédés en équipe de France. À l’inverse, entre 1968 et 2002, sous l’action notamment de l’Amicale des Algériens en Europe (AAE), une quarantaine d’enfants d’émigrés jouèrent pour les « Fennecs » algériens. À partir des années 2000, l’équipe d’Algérie fut même majoritairement composée de joueurs formés en France. Lors de la Coupe du monde 2010, 17 des 23 sélectionnés étaient nés en France ou titulaires de la nationalité française. Cette proportion de joueurs « issus de l’émigration » était la même, quatre ans plus tard, lors du Mondial brésilien. Elle souleva les critiques de certains commentateurs dont les plus virulents dénoncèrent une « équipe [de France] B » : en Algérie aussi, les liens entre football et immigration sont porteurs de réflexions sur les contours de la nation [Archambault et al., 2016]. La composition de l’équipe d’Algérie révèle en effet le présent inextricablement mêlé de deux pays loin d’avoir été séparés par l’indépendance de 1962.

Le seul match ayant jamais opposé les sélections française et algérienne, en octobre 2001, a d’ailleurs débouché sur une controverse politique : la Marseillaise avait été copieusement sifflée au Stade de France, avant que la rencontre ne soit interrompue suite à l’envahissement du terrain par des supporters de l’Algérie. Au nombre des répercussions politico-législatives de cette rencontre, on compta notamment l’adoption, en mars 2003, du délit d’outrage à l’emblème et à l’hymne nationaux (art. 433-5-1 CP du code pénal).

Cet exemple est loin d’être anecdotique et illustre le fait que les Algériens et leurs descendants restent une « obsession française ». Depuis des décennies, au travers de multiples enjeux et polémiques, ils apparaissent centraux dans les processus de définition de la nationalité française et des « frontières de “l’identité nationale” » remodelées en fonction des relations franco-algériennes.

Une longue histoire

Si l’on ne devait retenir qu’une spécificité de l’immigration algérienne, l’épaisseur de son inscription temporelle s’impose. Les dernières synthèses consacrées à l’histoire de l’immigration algérienne évoquaient déjà une histoire vieille de près d’un siècle. Les départs massifs vers la France liés à la recherche d’emploi et au différentiel de conditions de vie entre les deux rives de la Méditerranée datent en effet des années ayant précédé la Première Guerre mondiale. Sur le long terme, l’immigration italienne est la seule qui puisse être comparée à celle d’Algérie : un fort dynamisme migratoire et d’importants renouvellements régionaux l’ont également caractérisée pendant plus d’un siècle (années 1860-1970). Du milieu du XIXe siècle aux années 1960, des millions d’Italiens ont traversé les Alpes.

Depuis le début du XXe siècle, les départs depuis l’Algérie se mesurent aussi en millions, mais sans qu’il soit possible d’en donner une estimation globale. Parmi les principales immigrations actuelles, aucune ne plonge aussi loin et aussi massivement dans le passé.

Algériens et Portugais sont aujourd’hui les nationalités les plus représentées sur le territoire français avec environ 500 000 ressortissants pour chacun de ces deux pays. Dans le cas des seconds, ce nombre est essentiellement lié à l’histoire de l’arrivée de près d’un million de personnes en moins de deux décennies (de la fin des années 1950 au milieu des années 1970). Cette immigration, même irrégulière, fut encouragée par les pouvoirs publics français et donna lieu à peu de discours publics dépréciatifs. Dès les années 1920, l’arrivée des Algériens (alors de nationalité française…) fut au contraire considérée comme un problème, générateur de représentations et de pratiques hostiles.

Jusqu’en 1962, les tentatives de freiner les départs vers la métropole furent nombreuses mais peu décisives. Après l’indépendance, les deux États rivalisèrent d’initiatives en matière de contrôle de l’émigration-immigration. Au tournant des années 2010, les environ 500 000 Algériens de France — ne sont décomptés que les titulaires de la seule nationalité algérienne, à l’exclusion des binationaux dont le nombre est incertain mais sans doute proche du million— n’étaient d’ailleurs pas plus nombreux qu’au milieu des années 1960. Ce groupe a cependant été renouvelé par un flux régulier de nouveaux arrivants, alors que les naturalisés et la plupart des descendants d’Algériens, Français ou binationaux, disparaissaient des statistiques sur les étrangers.

Si l’on prend en compte les immigrés (à la fois les étrangers nés à l’étranger et les personnes nées à l’étranger ayant acquis la nationalité française), ce dynamisme migratoire est sensible : le nombre d’immigrés algériens a augmenté de plus d’un quart depuis 1975 pour dépasser les 750 000 en 2013.

Depuis la fin des années 1980, il s’agit à la fois du groupe immigré le plus étoffé (avec environ 13 % du nombre des immigrés — le total du Maghreb atteint 30 % — contre 10 % pour les Portugais) et le plus dynamique parmi les migrations anciennes. En 2013, les enfants d’Algériens (plus d’un million) étaient également les plus nombreux, parmi les « descendants d’immigrés », devant les quelque 900 000 descendants d’Italiens, pour moins de 700 000 Portugais. Au sens de l’INSEE, les « descendants d’immigrés » regroupent les personnes nées en France ayant au moins un parent immigré. Du fait de l’ancienneté de ces immigrations, les descendants des premières générations d’immigrés italiens ou algériens n’entrent pas dans la définition de l’INSEE et sont devenus invisibles dans la statistique publique, comme ils le sont d’ailleurs au regard d’une grande partie de la population.

Si l’on se place au niveau des régions de départ, une singularité algérienne transparaît : à la différence des Italiens qui ont essaimé vers de multiples régions (États-Unis, Amérique du Sud, Suisse, Allemagne, Australie…), l’émigration algérienne a longtemps été orientée vers une destination quasi unique.

Derrière la France, le flux actuellement le plus dynamique est tourné vers le Canada : de quelques centaines dans les années 1970, le nombre d’Algériens y a augmenté de façon exponentielle au cours de la « décennie noire » pour atteindre 40 000 en 2004. Il continue de s’accroître de 3 000 à 4 000 unités par an, soit, en valeur absolue, beaucoup moins vite qu’en France : chaque année, depuis le tournant des années 2010, environ 25 000 Algériens obtiennent un titre d’admission au séjour dans l’Hexagone.

À partir notamment de données électorales (plus de 800 000 Algériens de France sont inscrits sur les listes consulaires), on peut estimer qu’au moins les trois quarts des Algériens de l’étranger vivent en France. En dépit de la diversification récente des parcours migratoires, l’inertie historique est donc telle que l’Algérie reste au nombre des quelques pays, dont le Mexique, aux flux migratoires très majoritairement tournés vers une frontière historique, aujourd’hui très contrôlée, et symbolisant les fractures Nord-Sud.

Une histoire en cours

Restituer le pluralisme de l’immigration algérienne, ses stratifications et son historicité est l’objectif principal de cet ouvrage. La prise en compte des acteurs et des actrices d’une telle histoire est forcément partielle, et, à la suite d’Abdelmalek Sayad, il s’agira avant tout de mettre au jour des logiques et des « pensées d’État ». Des questions construites en intérêts scientifiques et politiques brûlants depuis plusieurs décennies, telles que l’intégration des individus ou les contours d’une « culture immigrée », ne seront cependant pas abordées en ces termes. Une perspective en termes d’histoire sociale « populaire », à laquelle ont contribué les Algériens et les Algériennes de France, sera privilégiée.

Au fil de ce parcours de près de deux siècles, des années ayant précédé la « prise d’Alger » en 1830 jusqu’à nos jours, une période d’une soixantaine d’années (1914-1974), caractérisée par une immigration de masse liée à la « situation coloniale » et à ses suites, sera privilégiée. Dans un déroulé globalement chronologique, six enjeux principaux seront successivement abordés : d’abord, le poids du choc de la colonisation sur le régime migratoire des habitants de l’Algérie (chapitre I, avant 1914). La question du « déracinement », selon le sens donné à ce terme par les contemporains et dans de nombreux travaux sociologiques sera ensuite abordée (chapitre II, années 1910-1930). Jusqu’à l’indépendance de l’Algérie, ces émigrants furent catégorisés comme des Français « musulmans » au triple sens statutaire, racial et religieux qu’avait ce qualificatif sous la colonisation française (chapitre III, années 1930-1960). L’opposition à cette dernière permettra de revenir sur les modalités de politisation, notamment nationaliste, en situation d’immigration (chapitre IV, années 1920-1980). La place de l’emploi — et de son absence — a été cardinale dans la construction de la figure, réductrice, du « travailleur immigré » (chapitre V, années 1950-1980). Elle a longtemps occulté l’importance des femmes et d’une immigration familiale, à laquelle les pouvoirs publics firent obstacle mais qui était amorcée de longue date (chapitre VI, depuis les années 1960).

*Emmanuel Blanchard, historien et politiste, est maître de conférences à l’université de Versailles-Saint-Quentin-en-Yvelines et à Sciences Po Saint-Germain-en-Laye. Chercheur au Centre de recherches sociologiques sur le droit et les institutions pénales (CESDIP), il est notamment l’auteur de La Police parisienne et les Algériens, 1944-1962 (Nouveau Monde, 2011).

Source : Histoire coloniale

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