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Publié par Saoudi Abdelaziz

Soumettre le populisme à Une « enquête d’histoire conceptuelle ». C’est ce que propose le philosophe Gérard Bras* dans Les Voies du peuple, un ouvrage que viennent de publier les éditions Amsterdam et qui éclaire d’un nouveau jour les empoignades récurrentes sur la notion de populisme. Ci-après quelques extraits de la note de lecture que lui a consacré Joseph Confavreux dans Mediapart sous le titre Populisme: une enquête philosophique sur un concept insaisissable.

Editions Amsterdam. 20 euros, 368 pages. Paru le 23 janvier 2018

" Chez ses contempteurs, « qui sont aussi ceux qui font un usage inflationniste du terme », le populisme « exprime l’irrationalité du peuple, son ignorance et son caractère velléitaire », en poursuivant une tradition philosophique bien ancrée puisque le populisme serait « l’expression politique du point de vue des foules (Le Bon) ou de la populace (Hegel), voire du gros animal (Platon) »

Le chercheur comprend la tentation qu’ont certains d’abandonner un terme trop souvent piégé ou usité à mauvais escient.  « La tentation est grande, écrit-il, de se passer de ce mot bruyant plutôt que pensant, expressif du mépris dans lequel le politiquement correct dominant tient les dominés. »

"Gérard Bras défend l’idée de continuer à parler de populisme en dépit de la confusion qui l’entoure, « prendre au sérieux cette impossibilité de définir le populisme, moins pour brocarder la “populologie” que pour comprendre de quoi elle est elle-même le symptôme : la réalité d’un problème qui insiste ».

"Pour le chercheur, à partir du moment où « populisme nomme le “peuple” en tant qu’il ne se laisse pas ramener à sa représentation », sans doute « faudra-t-il admettre que le “populisme n’est pas une pathologie de la démocratie, mais en est une expression nécessaire. Autrement dit, qu’il n’y a pas de démocratie sans populisme ».

"Gérard Bras pose ainsi l’hypothèse que le populisme est d’abord « la réponse “savante que la démocratie représentative, à l’époque du néolibéralisme économique, oppose à sa mise en cause par des forces identitaires, nationalistes, pour qui l’ennemi c’est l’étranger, indifféremment le “capitalisme financier mondial” et “les immigrés” d’une part, et par celles qui résistent à la destruction des droits sociaux, des acquis sociaux, d’autre part, sans préjuger de la possibilité de rencontres entre ces deux forces hétérogènes ».

 « Le populisme est inhérent à l’invention politique moderne du peuple  »

"La notion recouvre en effet au moins trois sens, même si le partage entre eux n’est pas toujours strict : « Un sens politique ou juridique, celui que recouvre le latin populus : il est l’ensemble des citoyens, ceux qui ont voix au chapitre dans la délibération publique » ; un sens « social, soutenu par le latin plebs, pour lequel le peuple est la partie inférieure de la société assujettie à une autre fraction de la communauté sociale, et soupçonné de toujours menacer l’ordre public » ; un sens « ethnologique, enveloppé dans la signification étymologique de “nation”, par lequel une communauté cherche à affirmer une identité collective, en raison d’une “origine” commune, ou des traditions partagées en commun, qui correspond à l’ethnos grec ».

"À ces sens consacrés, il faut encore « en ajouter au moins un autre, qui les hante tous : le grand nombre, le plethos grec », que l’on retrouve dans le terme de multitude. Pour comprendre comment « peuple » est devenu et demeure, avec des métamorphoses historiques, un nom central de la politique, Gérard Bras refuse donc de partir de la question de la définition ou de l’essence du peuple.

« L’épuisement de deux matrices principales qui formaient l’imaginaire politique »

"Cela lui permet de repenser la question du populisme, devenue centrale dans les questionnements contemporains, parce que, comme l’avait montré Laclau, nous sommes dans un contexte historique marqué par « l’épuisement de deux matrices principales qui formaient l’imaginaire politique », à savoir le communisme et la social-démocratie.

"Pour le philosophe, derrière le « débat sans fin » entre ceux qui pensent que l’on peut faire un usage émancipateur de la notion de populisme et ceux qui soutiennent qu’il faut refuser de se servir d’un tel mot, vecteur du mépris « savant » à l’endroit du peuple, se situe le nœud des apories des démocraties modernes.

"Or la crise actuelle est triple, puisqu’elle touche en même temps à la représentation, à la participation et au statut des conflits au sein de la société civile et politique : « Crise de légitimité de la représentation, qui voit les gouvernants de plus en plus clairement coupés des gouvernés ; crise de la participation, dont l’abstention croissante aux consultations électorales n’est que la part la plus visible, mais dont la réalité est la faiblesse de la délibération publique sur les questions majeures, concernant le juste et l’injuste ; crise de la conflictualité sociale du fait, entre autre, de l’absentement de l’État qui se met en situation de ne plus pouvoir jouer le rôle de médiateur entre les groupes sociaux en conflits et qui développe l’idéologie du consensus. »

"Face à cette crise tridimensionnelle, il ne suffit pas « d’invoquer, comme en une incantation propitiatoire, les “valeurs de la démocratie”, en maintenant le flou sur l’ambiguïté du terme ». Mais la notion de peuple, si l’on reconnaît les tensions qu’elle inclut en son sein, peut contribuer, non pas à la résoudre, mais à la prendre en charge politiquement.

"En effet, pour Gérard Bras, « parce que peuple nomme en même temps les classes inférieures, dominées, et l’ensemble des citoyens agissant collectivement à égalité chacun avec chacun, il est seul à même de poser la question de cet écart interne à la communauté ».

"Pour Gérard Bras, le réel du peuple se situe donc « dans la manière avec laquelle un litige est posé, là où la gestion administrative, “policière” cherche le consensus avalisant une distribution inégalitaire ».

"Gérard Bras s’insurge donc contre le « discours sur la crise de la démocratie réduite à celle de la représentation, conjuguée au règne de l’individualisme et au risque du “populisme” ». Mais l’intérêt de son mouvement de pensée, dans le contexte actuel, est de considérer que la question du peuple et du populisme se situe au centre, sans pour autant négliger les risques afférents à une telle vision de la politique. « L’histoire a bien montré, détaille-t-il, que la puissance insurgeante du peuple-social, de la plebs, n’est pas nécessairement exempte de tentations ou de tendances nationalistes, de recours à la rhétorique identitaire, portées justement par l’imaginaire du peuple-nation. »

"Cette enquête sur le peuple aboutit donc à son véritable enjeu, à savoir la nature de la démocratie et ses trois apories qui, prises au sérieux, « ne peuvent trouver la solution qui ouvrirait la règne glorieux de la démocratie enfin conforme à son essence, du peuple coïncidant avec lui-même ».

"Elles doivent plutôt faire place à la division de la cité contre elle-même, dans le cadre d’un droit « qui ne s’octroie pas, mais qui se prend », en redonnant pour cela au peuple sa « puissance d’insoumission » et son « pouvoir de dire non », sans lesquels le pouvoir d’approuver ne serait rien ou pas grand-chose…

Source : Mediapart

*Gérard Bras, directeur de programme au Collège International de Philosophie (2001-2007) et président de ­l’Université populaire des Hauts-de-Seine, est désormais professeur honoraire de philosophie en première supérieure. Il est l’auteur de Hegel et l’art (P.U.F.), Pascal, figures de l’imagination (en collaboration avec J.-P. Cléro, P.U.F.) et de Les ambiguïtés du peuple (Pleins feux).

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