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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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A l'occasion du 8 Mars, je propose un article écrit par Nazanin Armanian et publié dans Público, un mois après le décès de Fatima Ibrahim survenu le 12 septembre 2017. Samir Berkas.

Par Nazanin Armanian.

Après 70 ans d'une lutte passionnante pour le socialisme, Fatima Ibrahim, une des pionnières du féminisme en Afrique, nous a quitté à l'âge de 84 ans. Fatima fut une des activistes des droits de la femme les plus précoces du Proche Orient. Petite fille d'un imam de mosquée, fille d'une mère licenciée et un père maître d'école, elle a fondé à l'âge de 14 ans l'Association des Femmes Intellectuelles, alors qu'elle étudiait au lycée, et organisé la première grève de femmes au Soudan contre la décision de l'administration de supprimer les disciplines scientifiques pour les remplacer par "travaux" et "matières familiales".

Son pays, appelé alors "Soudan Anglo-Egyptien", se trouvait en plus sous le contrôle des colonialistes britanniques, et elle et ses compagnes ont dû combattre simultanément sur divers fronts. Après le lycée, son père, un fanatique, l'empêcha d`étudier à l'université (malgré son admission) pensant peut-être qu'ainsi il pourrait contenir sa fille subversive. Et que fît-elle ? Adhérer au Parti Communiste Soudanais. A ses 19 ans, le PCS, qui fut à l'avant-garde des partis soudanais en accueillant des femmes dans ses rangs, lui donne l'opportunité d'être la voix des propositions pour la libération des femmes soudanaises qui devaient révolutionner l'Afrique: le droit de vote et de participer au pouvoir, égalité de salaire, d'accès à l'enseignement, changer le code de la famille et éradiquer la pratique cruelle de l'ablation.

Ses revendications heurtèrent de front, non seulement la droite politique gouvernante, mais aussi la droite fondamentaliste du Front de l'Engagement Islamique (Jabihat El Mithaq El Islami), qui prétendait installer une théocratie, toujours médiévale.

En 1952, Fatima fonda, conjointement à d'autres compagnes, l'Union des Femmes Soudanaises, et consciente qu'une transformation sociale est impossible sans une puissante publication progressiste, elle lance la revue Voix de la Femme (Saout El Maraa). Les efforts du peuple connurent une certaine récompense: en 1965, Fatima s'est convertie en la première femme députée du parlement soudanais et de son siège exigea le droit de vote pour la femme, la fin des mariages d'enfants et des mariages forcés, l'égalité des salaires.

Ainsi, quand Djaafar El Noumeiri prit le pouvoir en 1969 avec l'appui du PCS, il entreprit quelques réformes d'orientation socialiste, comme adopter des lois qui garantissaient les droits de la femme à la participation politique, et l'abolition de lois comme celle qui obligeait l'épouse à retourner auprés du mari violent. C'est alors qu'apparurent des femmes avocates, médecins, et institutrices. Cette même année les Officiers Libres libyens, dirigés par le colonel Mouamar El Khadafi prennent le pouvoir et installent le "socialisme arabo-islamique", et en même temps que la juste répartition du pain, de la santé et du logement, établissent l'éducation obligatoire pour les deux sexes et facilitent l'entrée de la femme  dans tous les domaines qui leur étaient interdits.

Le début du déclin du Soudan

Le virage à droite de Noumeiri et la transformation de son régime  en une dictature provoqua des protestations populaires massives et un coup d'état avorté du PCS le 19 juin 1971. Fatima fut arrêtée et son époux, le dirigeant syndicaliste Al Chafi Ahmed Cheikh, fut emprisonné, torturé, et exécuté en même temps que des centaines de communistes, civils et militaires. Après avoir passé quatre mois en prison, Fatima fut mis en résidence surveillée, jusqu'au coup d'état de 1991 perpétré par Omar Al Bachir du Front Islamique National (un parti de la droite fondamentaliste); elle fut libérée grâce à la solidarité internationale et réussit à s'exiler en Grande Bretagne.

Le régime de Bachir compléta l'assaut contre les droits des citoyens et aux succès féministes acquis après de dures années de lutte et impulsa un nouveau Code de la Famille qui rétablissait la domination de l'homme au sein de la famille, obligeait les femmes à porter le hidjab, à demander au père ou au mari l'autorisation pour se déplacer, et les excluait des postes publiques.

Dans sa propagande, la dictature de Bachir accusa d' "occidentalisées" et "moralement corrompues" les vétéranes féministes combattantes anti-colonialistes, qui prétendaient détruire les traditions soudanaises sacrées et contaminer les femmes vertueuses de la "communauté". L'obscurantisme religieux taxa de "blanc" et impérialiste le féminisme ( la doctrine de l'universalité des droits de la femme), dans le but d'empêcher le progrès et maintenir la structure tribale-misogyne de son système politique.

Le féminisme de Fatima défia tout type de violence qui s' exerce contre la femme, le racisme, la haine, et les mauvais traitements que les traditions perpétuent à travers les normes et pratiques religieuses et mît en avant les valeurs positives de la culture soudanaise.

Une fois en exil, Fatima fonda la branche britannique de l'Union des Femmes Soudanaises en 1991 et dirigea la Fédération Démocratique Internationale des Femmes.

Fatima eut la chance de pouvoir retourner à son pays en 2005, grâce à la pression internationale qui forçat la dictature militaro-religieuse de Bachir à engager un processus de réconciliation nationale. Elle occupa un siège au parlement en représentant le PCS. La présence des femmes dans la direction des organisations de la société civile soudanaise est telle que même les partis religieux se vantent d'avoir des femmes (intégristes) dans leurs rangs, comme c'est le cas de Sara Nogd Alla, la secrétaire politique du Parti Oumma.

En 2007, Fatima se retire du premier rang, passant le témoin à la nouvelle génération d'hommes et de femmes pour qu'ils continuent de construire un monde décent.

Aujourd'hui, la situation a empiré

Depuis que le Soudan a été démembré en 2011 à l' intérieur du projet américain de Nouveau Proche Orient, la région du Sud vit une des crises humanitaires les plus sévères du monde, provoquée par l'intervention des puissances mondiales et régionales qui recherchent ses réserves d'hydrocarbures. Les Etats-Unis ont brisé la République Islamique du Soudan (RIS), créant un Soudan du Sud qui renferme les 75% du pétrole de la RIS, et de grandes ressources minières, déjà sous le contrôle des grandes compagnies étrangères.

Pendant ce temps, les soldats et bandes armées sponsorisées par divers états ont détruit la vie de millions de soudanais: près de 3,5 millions ont fui leurs foyers, 7,5 millions (45% de la population) affrontent une famine extrême, et des dizaines de milliers sont atteints de maladies comme le choléra ou le typhus causées par l'ingestion d'eau contaminée. Des milliers de femmes et fillettes ont été violées collectivement et agressées sexuellement avec des bâtons et des objets pointus (y compris devant leurs enfants et proches), souffrant de lésions physiques terribles et dommages psychologiques. Beaucoup de celles qui ont survécu à cette barbarie, ont de plus,  été rejetées par leur mari et leur famille car leur maudit "honneur" a été sali.

Fatima a réalisé son ultime acte de rébellion contre la guerre et la dictature lors de ses propres funérailles auxquelles ont assisté des milliers de personnes à Khartoum: les femmes présentes ont expulsé de la cérémonie le Premier Ministre et d'autres hauts responsables opportunistes du gouvernement, car criminels et hypocrites.

Adieu compagne !

Article original : Fátima Ibrahim, la feminista revolucionaria sudanesa

Traduction de l'espagnol par Samir Berkas

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