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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Entretien avec Matthieu Renault*

30 janvier 2018. Par Selim Nadi, membre du Parti des Indigènes de la République (PIR)

EXTRAITS

Selim Nadi : Après t’être intéressé à Frantz Fanon, à l’Amérique de John Locke et, plus récemment, à C.L.R. James, tu publies un ouvrage sur Lénine et les musulmans de Russie, comment en es-tu venu à écrire L'Empire de la révolution (Syllepse, 2017) ?

Matthieu Renault : Ce livre a une double origine. La première, c’est une petite enquête que j’ai menée il y a 3-4 ans sur le théoricien russe-tatar du communisme national musulman Mirsaid Sultan Galiev (1) qui, dès le lendemain de la Révolution de 1917, en avait appelé à traduire cette révolution pour les minorités musulmanes opprimées de l’Empire russe (représentant environ 10 % de sa population totale) et, au-delà, pour les peuples colonisés de l’ « Orient ». La seconde, c’est le travail que j’ai réalisé sur l’historien et militant marxiste caribéen C.L.R. James, auteur en 1938 des Jacobins noirs, une histoire de la Révolution haïtienne (1791-1804) (2). James a largement pris appui sur les écrits de Lénine sur la « question nationale et coloniale » afin de problématiser les luttes noires aux États-Unis ; il s’est également inspiré de ses dernières réflexions sur la Russie post-révolutionnaire, encore « arriérée », pour penser les conditions et les dilemmes de l’émancipation en Afrique (post)coloniale, dans le Ghana de Nkrumah tout particulièrement… et je passe sur d’autres formes d’influence de Lénine sur James, elles sont innombrables. Mais, ayant étudié la trajectoire et la pensée de Sultan Galiev, j’étais frappé par le fait que James, habituellement si sensible aux formes de domination nationale-raciale-coloniale, considérait essentiellement la Révolution de 1917 comme une Révolution russe, une révolution « blanche », passant ainsi sous silence le fait qu’elle avait, dès l’origine, été traversée par une prolifération, aux marges de l’Empire tsariste, de mouvements d’émancipation nationale, et pour certains, comme en Asie centrale (Turkestan), proprement anticoloniaux. C’était là quelque chose qu’il me semblait nécessaire de creuser.

Selim Nadi  : Tu centres ton ouvrage autour du rapport entre Lénine et les musulmans de l’Empire russe : comment Lénine a-t-il « rencontré » la question musulmane ? Les minorités musulmanes de l’Empire tsariste occupaient-elles une place autre que marginale dans la pensée de Lénine précédant la Révolution d’Octobre 1917 ?

Matthieu Renault : En un sens, on pourrait dire que ce problème a retenu l’attention de Lénine dès ses premiers écrits, notamment dans son grand livre de 1899, Le Développement du capitalisme en Russie. Mais c’est alors sous un jour peu flatteur. Il y thématise en effet la « colonisation intérieure » des périphéries de l’Empire russe, une expansion du capitalisme qu’il conçoit, de manière tout à fait orthodoxe, comme la condition de sa future abolition, le prélude à la transition au socialisme. Dans cette perspective, les minorités de l’ « Orient russe » n’ont pas voix au chapitre, elles demeurent quasi invisibles aux yeux de Lénine. Néanmoins, la Révolution de 1905 et ses répercussions à travers le Moyen-Orient et l’Asie vont radicalement changer la donne. Lénine prend peu à peu conscience que le destin de la révolution ne se décidera pas seulement à l’ « ouest », mais aussi à l’ « est » et que les musulmans de Russie sont appelés à jouer un rôle décisif dans ces processus de circulation révolutionnaire, une fonction si l’on veut de proxy. Il sait, ses textes sur l’autodétermination nationale en témoignent avec éloquence, que dans le monde non-occidental, la révolution endossera d’abord, et par nécessité, la forme de luttes de libération nationale contre les oppresseurs étrangers. Mais c’est le déclenchement de la Première Guerre mondiale, guerre impérialiste par excellence, qui va définitivement convaincre Lénine de la fondamentale interdépendance de la révolution socialiste et des révolutions nationales-anticoloniales, y compris à l’intérieur même de cette « prison des peuples » qu’était l’Empire russe.

 SN : Quelle place tient la question des musulmans dans l’analyse que fait Lénine de l’impérialisme ?

 MR : Vaste question, dont la réponse dépend étroitement de la conjoncture considérée. Pour le dire le plus simplement possible, Lénine n’était évidemment pas sans savoir qu’une majeure partie du Moyen-Orient et de l’Asie, sous domination coloniale, était de culture et de confession musulmanes, et qu’il aurait été absurde d’imaginer qu’une révolution puisse y éclater sans que ces peuples y jouent une part active, en tant que sujets politiques à part entière défendant leurs propres intérêts. Lorsque s’annonça le déclin de l’élan révolutionnaire en Europe occidentale et centrale, avec la défaite de la révolution allemande et la chute de la République des conseils de Hongrie, il devint impératif de forger une théorie et une stratégie pour la « Révolution en Orient ». Ce travail fut réellement amorcé au deuxième congrès de l’Internationale communiste en juillet-août 1920 et au congrès des peuples de l’Orient à Bakou, en Azerbaïdjan, le mois suivant. Mais Lénine n’avait pas attendu cette date pour comprendre qu’afin que l’exportation de la révolution soit couronnée de succès, il fallait que la Russie soviétique, elle-même héritière d’un immense empire, donne l’exemple, qu’elle œuvre le plus vite possible à sa propre décolonisation. En 1919 fut fondé, non sans heurts, la République socialiste soviétique autonome du Bachkortostan, à majorité musulmane. Mais c’est indubitablement au Turkestan russe, conquis dans la deuxième moitié du XIXe siècle et soumis à un régime colonial au sens le plus strict, que Lénine accorda en la matière la plus grande attention, le qualifiant à l’occasion d’ « Algérie russe ». Concevant le Turkestan comme, en quelque sorte, un laboratoire où étaient d’ores et déjà réunies les conditions de l’expérimentation d’une combinaison des luttes du prolétariat des nations oppressives et des masses exploitées des nations opprimées, il ne cessa de souligner la « portée historique mondiale » de la tâche incombant aux bolcheviks dans la région, dont les répercussions devaient s’étendre à tout l’Orient, et même au-delà ; la politique menée par les bolcheviks en Asie centrale devait selon lui « prouver dans les faits la sincérité de notre désir d’extirper tous les vestiges de l’impérialisme grand-russe en vue de lutter sans réserve contre l’impérialisme mondial. »(3)

 NOTES

 (1) Matthieu Renault, « L’idée du communisme musulman : à propos de Mirsaid Sultan Galiev (1892-1940) », Revue Période

(2)Voir Matthieu Renault, C.L.R. James. La vie révolutionnaire d’un “Platon noir”, Paris, La Découverte, 2016.

(3)Lénine, « Aux camarades communistes du Turkestan » [1919], Œuvres, t. 30, p. 134-135.

* Matthieu Renault est Maître de conférences en philosophie à l’Université Paris 8 Vincennes-Saint-Denis, membre du Laboratoire d’études et de recherches sur les logiques contemporaines de la philosophie (LLCP). Il est l’auteur de : Frantz Fanon. De l’anticolonialisme à la critique postcoloniale (Éditions Amsterdam, 2011) ; L’Amérique de John Locke : L’expansion coloniale de la philosophie européenne (Paris : Éditions Amsterdam, 2014) ; C .L. R. James : La vie révolutionnaire d’un « Platon noir » (La Découverte, 2016) et de L’Empire de la révolution (Syllepse, 2017).

Texte intégral : indigenes-republique.fr

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