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Publié par Saoudi Abdelaziz

Tableau de Aurelija Kairyte

Tableau de Aurelija Kairyte

Tu me dis que tu te sens déjà partie car on t’a annoncé un mauvais cancer. Personne n'est parti avant d'être définitivement parti. Les preuves en sont les émotions que nous continuons à ressentir, la souffrance morale ou physique à apprendre cette terrible nouvelle, les regrets ou les nostalgies qui nous viennent par vagues, les derniers désirs et les derniers mots d'amour que nous voudrions prononcer, ceux que nous n'avons pas adressés parce qu'on les croyait vains ou qu'on craignait indésirables.

Aucune personne n’est en train de partir tant qu'elle regrette d'avance la lumière ou la mer ou cet air translucide des montagnes ou les aurores de toutes les teintes de rouge ou les crépuscules qui nous ramènent parfois comme une paix de la résignation.

Aucune personne n'est encore partie tant qu’elle s'étonne de l'obstination de certains oiseaux à chanter toute la nuit quitte à attirer la menace, mourir plutôt que ne pas chanter, mourir plutôt que ne pas aimer ou taire son amour.

Aucune personne n'est encore partie si une dernière douleur lui évide encore le cœur et les tripes car l'aimé(e) est parti(e) et qu’elle reste suspendue entre la peur de mourir de ce cancer et le désir de ne mourir que de celle qu'on aime ou de celui qu’on aime dans ton cas de femme. Au-delà des milliers de kilomètres qui nous séparent, toi que je n'ai jamais rencontrée, je voudrais venir vers toi et te tenir la main face à notre destin d'hommes : mourir, c'est cela notre destin à tous mais moi je veux mourir en aimant ce qui nous reste à vivre. Je sais bien que ce n'est pas possible aux heures de l'agonie, alors je veux l’aimer dans chacun de ses instants, en pensant que c’est certainement le dernier et l’aimant encore plus pour cette raison.

Si je pouvais, je viendrais te prendre la main, et dans nos tristesses mêlées nous regarderions la mort par ce cancer, mais est-il plus maudit que les autres causes de la mort ? Oui, il est plus maudit que les autres causes de la mort mais pas plus, au fond, que le diabète, ou le cœur, ou la simple vieillesse. Les autres maladies sont tout aussi les mauvais côtés de toute mort. Et tous sont maudits et seules sont bénies les morts d'amour, quand on meurt pour une cause, pour un pays, pour un peuple, quand on meurt d'amour et avouons-le, mon amie atteinte aujourd'hui, toi qui m'a tant aidé quand j'ai eu mal, avouons-le, qu'elles sont plus belles les morts jeunes des jeunes héros.

Non, nous ne sommes pas partis tant qu'au milieu de nos peurs et de nos douleurs, surgit comme une surprise ou un mystère, une tendresse pour les premiers boutons d'un rosier, pour un soleil plus chaud en décembre, un ciel plus clair en février, une larme plus résignée pour un être aimé qui nous quitte.

Restons alors à regarder ce reste de lumière sur la grève, regardons nos amours passagères partir avec le ressac, dans tout ce tumulte des désirs, regardons les partir avec un pointe de dépit, avec un grand regret de ne pas avoir tout vécu des plaisirs rêvés et des désirs, avec, comme tu me l'as écrit, une fois, la nostalgie de ce que nous n'avons pas vécu. Il restera pour toi Mohamed-Charif parti trop tôt dans tes bras, si près de toi et si loin de sa Syrie aux verbes magiques ; il restera pour moi, deux eaux aurorales, deux eaux d'un chant de montagne, deux eaux d'amour qui se nourrit de l'aimé et le nourrit.

Que chacun de nous, toi et moi, chante le chant permanent, le chant éternel de son grand amour. Alors sur la grève, en face de notre grande sœur la mer, celle à qui nous confions nos peines et à qui nous apportons nos chagrins, nous allons toucher les étoiles, elles si proches en été, tu as remarqué ?, si proches qu'on les toucherait du doigt et que la pleine lune semble être sur nos têtes ou sur les toits. Nous reviendrons à nos âges d'enfants, mon amie, à nos âges des larmes et des contes, à nos âges d'avant les lassitudes, à nos âges d'émerveillement et tu me diras ton grand soleil d'été et je te dirai les yeux de poudre de mes nuits de veille.

Nous partirons de toute façon, mon amie, mais nous aurons eu l'immense privilège d'aimer, car seul aimer nous met sur les chemins de notre humanité, et nous aurons eu le privilège d'avoir de vraies larmes pour de vrais bonheurs et de vraies larmes pour de vraies souffrances.

Alors oui, le cancer, nous en attendrons ses heures difficiles qui nous mèneront vers la mort ou la guérison, mais nous aurons tant de joie à nous parler, à regarder le ciel, à attendre les rosiers, à aimer l'heure des jasmins, à tourner un regard fatigué mais ému vers un enfant qui naît, à entendre une chanson venue de loin, à nous rappeler des légendes, à avoir une pensée pour toutes ces merveilles qui vont venir. Même si nous n'arrivons pas à nous rencontrer, nous nous dirons toutes ces choses et quand nous serons partis, nous serons partis comme deux voyageurs amoureux des étoiles.

Mohamed Bouhamidi, Le 3 février 2018

Source : Facebook

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