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Publié par Saoudi Abdelaziz

Transmissions générationnelles : Fictions politiques et Politique fiction – Par Salima Ghezali

Libre Algérie, 5 février 2018

EXTRAITS

La mort du Père et le trouble jeté sur la transmission sont au cœur de ces deux romans. Mais, L’Effacement, de Samir Toumi,(1) et 1994, de Adlène Meddi,(2) n’ont en commun que d’être des récits, publiés à quelques mois d’intervalle, qui traitent, chacun à sa manière, la question de la transmission.*

Le titre du roman de Samir Toumi, n’expose ni ne désigne d’emblée le propos politique derrière le motif romanesque. C’est la littérature qui s’en charge. Dans un renversement sémantique remarquable L’Effacement restitue, au travers d’une narration à la première personne et d’un syndrome imaginaire, une problématique bien réelle. Celle de la futilité politique   d’un milieu bourgeois « offshore », enfermé dans un complet autisme social, qui le condamne à la disparition. Insérée en jouisseuse geignarde, dans un monde qui ne lui ferme aucune frontière, auréolée des gloires de la guerre d’indépendance dans laquelle elle s’est installée en rentière du pouvoir et de ses privilèges, cette caste échoue à se constituer en classe économique et sociale. Le procédé romanesque, servi par une écriture sobre, est proprement bouleversant quand il est ramené aux terribles enjeux de l’Histoire. Aussi bien qu’une analyse politique argumentée, L’Effacement, illustre sur le mode de la fiction cette posture que Frantz Fanon dénonçait déjà dans « Les dérives des bourgeoisies nationales. » Le « je » dont le reflet disparait face au miroir, le frère parasite, la mère trompée qui devient folle, la fiancée hystérique, l’ex-maitresse du père qui se fane dans la solitude, le collègue obséquieux et la mécanique stérile d’un travail sans finalité productive, dessinent un univers enclos sur lui-même et voué à l’évanouissement. Un simple déplacement du narrateur en dehors du ghetto algérois se transformera en une échappée à vocation quasi thérapeutique, et met en scène des personnages hauts en couleurs, mais plus vivants, plus solidement ancrés dans la société et dans la séquence historique trouble en cours. Kada le taxieur, la demi mondaine reconvertie en femme d’affaires et la foule bigarrée des nuits oranaises. Sans prétention à la totalité, le récit reprend l’antienne de l’échec du pays, ressassée dans toutes les conversations, et en restitue la dimension d’échec de caste.

Dans Miroirs déformants, Suzana Borrows (3)montre comment Zola récupère le motif de La foule criminelle et dégénérée, en vogue depuis Michelet dans le discours « sécuritaire » des médias et des théoriciens de droite, pour le retourner et en faire, dans Germinal, une classe laborieuse en lutte pour ses droits. Samir Toumi, dans L’Effacement retourne le motif de l’échec des indépendances en échec de ceux là mêmes qui s’en gargarisent, à commencer par une bourgeoise offshore, et invite à…se regarder dans le miroir.

C’est d’abord le titre du roman, 1994, de Adlène Meddi, qui trahit l’arrière-plan politique de la fiction et stimule l’attention du lecteur. Quand on a lu Quatre vingt treize de Victor Hugo ou 1984 de Georges Orwell, on est en droit d’attendre d’un roman, fût-il écrit, et fort bien écrit, dans un style proche du polar ou du roman noir, qu’il restitue la lourde charge politique du marqueur temporel.

1994, c’était effectivement l’année où Réda Malek, reprit à son compte la formule de Bigeard « La peur doit changer de camp ». Et de l’offensive médiatique de l’OJAL, de l’OSRA et autres groupuscules d’ultras anti islamistes, qui répondait par la terreur à la terreur des groupes islamistes. Mais 1994 c’est aussi la réponse immédiate de Hocine Aït Ahmed : « La peur doit disparaître ! ». Et toute l’énergie déployée par le FLN de Abdelhamid Mehri, le FFS de Hocine Aït Ahmed, le MDA de Ben Bella, La LADDH de Ali Yahia Abdennour,le P.T. de Louisa Hanoune, Ennahda de Djaballah, des milliers de militants de RAJ, de Cheikh Bouslimani à la tête d’une organisation caritative, El Irchad oua el Islah, et de diverses autres personnalités qui s’étaient investies dans la lutte contre le dérapage dans la violence. 1994, c’est la première rencontre des signataires de la Plate-forme pour la Paix, en Novembre à Rome, sous les auspices de la Communauté de Sant Egidio, laquelle avait déjà à son actif plusieurs initiatives de paix, dont celle ayant mis fin à la guerre au Mozambique.

1994, c’était également l’arrivée du Général Liamine Zeroual à la tête de l’Etat dans un frémissement de discours réconciliateur des autorités du pays. Le roman, 1994, ne restitue rien de tout cela, et le titre en devient faussaire. L’intrigue aurait pu être mieux servie en s’annonçant pour ce qu’elle est, un récit qui mêle et oppose dans la violence, des généraux, des gangsters et des islamistes. Un motif essentiel, et douloureux, sur la « main courante » de la guerre, mais qui ne peut prétendre illustrer à lui seul, comme le suggère le titre, la complexité des enjeux et des positions en évacuant l’arrière-plan politique. Sauf à se faire le chantre des guerres sans fin. Qui commencent et se perpétuent dans l’exclusion de toute référence à une solution politique.

Le   récit, qui met en scène le basculement dans la guerre d’un groupe de jeunes lycéens, est aussi celui d’une omniprésence de la violence. Ici, l’autisme politique n’est pas raconté. Il est à l’œuvre. Il faut lire le livre bouleversant de Hugo Horiot, L’Empereur, c’est moi, (4)qui raconte son enfance en autisme, pour saisir dans 1994 la frénésie descriptive des rues d’El Harrach, l’obsession pour l’armement et la paranoïa des s’rabess. Et la répétition délirante du mot de Cambronne (m…) comme pour marteler qu’il s’agît bien d’un « shithole country » qui ne laisse de place qu’au meurtre, à la folie et à l’exil.

La mise en abyme de la guerre des fils avec celles des pères, et les réponses paradoxales qu’elles suscitent, mettant le père moudjahid sous la menace de ses frères « tueurs du FLN », après un attentat de l’OAS pendant la guerre d’Indépendance, et envoyant en 1994 le fils, qui vient d’assassiner un islamiste, se réfugier auprès du milieu corse de Marseille aux côtés d’un ancien de l’OAS, qui lui fournira l’arme avec laquelle il va froidement exécuter, en France, des années plus tard, un autre algérien, déroulent les séquences historiques en chiasmes vertigineux et troublants. Le procédé n’est pas neutre et appelle une lecture fine du traitement, par la fiction, de la transmission intergénérationnelle.

Dans sa préface à l’édition de 2001 de son livre, Les crimes de l’armée française, Pierre Vidal Naquet  rappelle sous la formule « Opération Catharsis » comment l’Etat français avait procédé à l’enfouissement de la vérité sur les crimes commis en Algérie entre 1954 et 1962, en jugeant avec force tapage médiatique, et des polémiques tonitruantes, quelques cas de torture pour saturer l’opinion publique. Ce qui permettra d’éluder le débat sur L’Etat colonial et sa postérité dans l’éloge des « bienfaits de la colonisation », aussi bien que dans le développement des doctrines sécuritaires sur l’ennemi intérieur. Préludes aux guerres sans fin qui se déploient sous nos yeux.

C’est dire qu’en matière de transmission et de mémoire, rien ne pourra remplacer un consensus politique clair, qui restitue à la société les instruments de sa reconstruction, en ce domaine comme en d’autres, sur des bases assainies des scories du défaitisme, de la division et de la violence. Par delà tous les Brutus, passés, présents et à venir. Par delà les ressassements douloureux, les révisionnismes honteux et les multiples castes prisonnières du miroir.

Smail Goumeziane, rappelle dans son article sur les Générations de l’Indépendance, que notre Histoire n’est pas faite que de coups de Jarnac, qu’il faut savoir dépasser les fractures intra-générationnelles et intergénérationnelles, et prendre appui sur l’échéance de 2018 pour renouveler l’exploit de Zeddine. Et amener les algériens à se donner un projet collectif à même de les propulser en acteurs de leur destin dans le 21ème siècle.

NOTES

1- Samir Toumi, L’EFFACEMENT, éditions Barzakh, Alger 2016

2- Adlène Meddi, 1994, éditions Barzakh, Alger 2017

3- Barrows (Susanna), Miroirs déformants. Réflexions sur la foule en France à la fin du XIXème siècle, Paris, Aubier, 1990

4- Hugo Horiot, L’Empereur, c’est moi, Une enfance en autisme, Le Livre de Poche, Paris 2013

Texte intégral : Libre-Algérie

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