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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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5 janvier 2018. Par le Comité pour l'annulation de la dette CADTM.

Nous nous concentrerons, dans cette partie, sur les premiers jours du gouvernement Tsipras, durant lesquels Yanis Varoufakis s’est empressé de mettre en œuvre sa stratégie de négociation avec les créanciers européens. Nous verrons que cette stratégie était vouée à l’échec, car Varoufakis se refusait à entrer dans une confrontation avec la BCE, qui, elle, avait décidé d’asphyxier la Grèce.

Les débuts du nouveau gouvernement Tsipras

Le futur gouvernement dirigé par Syriza serait asphyxié financièrement par la Troïka. Varoufakis raconte qu’au cours des derniers jours de la campagne électorale, Alexis Tsipras a reçu un message envoyé par Jörg Asmussen |2|, un conseiller de la direction du SPD, membre de la grande coalition dirigée par Angela Merkel. Il se proposait pour aider un futur gouvernement Syriza dans les prochaines négociations avec les institutions européennes. Il indiquait qu’il serait possible de prolonger le mémorandum en cours afin de donner au gouvernement le temps de poursuivre la voie des réformes prévues par le mémorandum de la Troïka et d’arriver à un nouvel accord.

Jörg Asmussen recommandait à Tsipras et à son équipe de chercher à collaborer avec Thomas Wieser (social-démocrate autrichien), qui jouait (et joue encore) un rôle clé dans l’Eurogroupe et pourrait constituer un allié du gouvernement grec lors des futures négociations. Le courriel de Jorg Asmussen comprenait une pièce jointe rédigée par Thomas Wieser.

Tsipras et Varoufakis ont ainsi appris que, selon Thomas Wieser, la BCE ne comptait pas reverser à la Grèce les profits réalisés sur les titres grecs qu’elle détenait, et ce, en contradiction avec les promesses faites en 2012 |3|. Le montant auquel la Grèce avait droit et qu’elle ne recevrait pas s’élevait à un peu moins de 2 milliards €, ce qui constitue une somme considérable pour un pays de la taille de la Grèce.

Cela correspondait à l’estimation du coût total des mesures humanitaires que Syriza avait promis de réaliser (voir l’encadré sur le Programme de Thessalonique). Ils apprenaient également de manière officieuse que la Troïka ne verserait aucune des sommes encore promises dans le cadre du 2e mémorandum qui arrivait à échéance le 28 février 2015. Il s’agissait de versements que le FMI et le FESF étaient censés réaliser avant la fin du 2e mémorandum |4|. L’avertissement était donc très clair : le futur gouvernement dirigé par Syriza serait asphyxié financièrement par la Troïka.

Dans ce document reçu avant les élections, Thomas Wieser présentait comme une occasion à saisir, le fait de prolonger le 2e mémorandum pendant une période à déterminer.

Varoufakis a envoyé une réponse en insistant pour que la somme due à la Grèce sous la forme des bénéfices réalisés par la BCE sur les titres grecs soit bel et bien versée.

Dans le même temps, selon Varoufakis, la perspective de prolonger le mémorandum au-delà du 28 février était une perspective à saisir.

Ensuite les évènements vont très vite. Les élections du 25 janvier sont remportées par Syriza. Le gouvernement Syriza – ANEL se met en place le 27 janvier.

Varoufakis ne prend pas la peine de décrire la composition du gouvernement. Il se concentre sur quelques points qui le concernent directement, Varoufakis indique qu’il a eu une première difficulté avec Alexis Tsipras. Varoufakis souhaitait que ses alliés, Euclide Tsakalotos |5| et George Stathakis |6|, soient désignés aux deux postes ministériels directement reliés au ministère des Finances.

Or Tsipras avait décidé de désigner à l’un de ces deux postes Panagiotis Lafazanis, dirigeant de la plateforme de gauche au sein de Syriza, partisan de la suspension unilatérale du remboursement de la dette et favorable à la préparation de la sortie de l’euro.

Varoufakis écrit : « Lafazanis à la tête du ministère du Redressement productif. C’était une catastrophe ». Il poursuit : « Avec Lafazanis à la tête d’un ministère aussi important et Euclide – qui approuvait notre pacte – hors du gouvernement, ma stratégie de négociation était carrément mise à mal. » .

Selon Varoufakis, Tsipras a refusé de déboulonner Lafazanis en avançant l’argument suivant : « J’ai besoin de Lafazanis au gouvernement, à la tête d’un ministère économique, pour éviter qu’il nous emmerde de l’extérieur. Si je lui retire son poste alors qu’on prête serment demain, il sera encore plus remonté contre moi. La Plateforme de gauche sera vent debout contre nous. » 

Pour rappel, par la suite, Lafazanis s’est opposé à la capitulation de juillet 2015, a démissionné comme ministre, en tant que député a voté contre le 3e mémorandum, a quitté Syriza avec une vingtaine de députés et de nombreux militants pour constituer Unité populaire, une nouvelle organisation politique.

Finalement, Varoufakis a convaincu Tsipras de proposer à Tsakalotos le poste de vice-ministre des Affaires étrangères chargé des questions économiques, de manière à ce qu’il puisse participer aux négociations avec les créanciers et à tous les déplacements à Bruxelles.

Il met en évidence ce qu’il appelle le cabinet de guerre (il semble que ce soit le terme qui était utilisé aussi par Tsipras et ceux qui en faisaient partie), c’est-à-dire le cercle des ministres et des responsables directement relié à la stratégie de Tsipras. Voici ce que dit Varoufakis, de ce cabinet de guerre :

« Lorsque ses membres se trouvaient en Grèce plutôt qu’à Bruxelles ou ailleurs, le cabinet de guerre se réunissait tous les jours. En faisaient partie Alexis Tsipras, le vice-Premier ministre Dragasakis, l’alter ego d’Alexis, Nikos Pappas, moi-même, Euclide Tsakalotos et Spyros Sagias, le secrétaire de cabinet. Se joignaient souvent à nous Chouliarakis, président du Conseil des économistes, et Gabriel Sakellaridis, le porte-parole du gouvernement  » .

Les premiers jours de Varoufakis comme ministre

Varoufakis explique que dans les trois premiers jours de ses fonctions comme ministre, il s’est attelé à organiser la direction de son ministère, mettre au travail son équipe de collaborateurs, estimer les liquidités dont le gouvernement disposait pour le paiement de la dette et le fonctionnement de l’État (paiement des retraites et des salaires des fonctionnaires publics…). La réponse qu’on lui a fournie sur cette dernière question : entre 11 jours et 5 semaines.

Varoufakis explique également que son ministère avait été largement affaibli par la Troïka : trois services qui lui étaient reliés échappaient en partie au pouvoir du ministre : l’organisme qui était chargé de la recapitalisation des banques privées (le FHSF), l’organisme chargé de la privatisation (le TAIPED) et l’administration des recettes fiscales qui avait à sa tête une directrice provenant du privé.

Il ajoute qu’il s’est rendu compte le 30 janvier que Dragasakis et Tsipras avaient pris la décision d’affaiblir un peu plus son ministère en lui retirant toute compétence concernant les banques. Alors qu’il affirme dans son livre qu’il avait obtenu l’accord de Tsipras-Pappas et Dragasakis pour proposer aux créanciers européens de prendre possession des banques grecques, il accepte d’abandonner ce projet dès le début de ses fonctions.

Voici comment il relate cet épisode : « Le dernier sujet de notre réunion nocturne était les banques grecques. Je leur ai demandé des idées pour préparer la confrontation qui aurait lieu le jour où je soumettrais ma proposition pour les « européaniser » en les rattachant à l’UE. Quand soudain Wassily [Kafouros]  m’a interrompu.

– Les carottes sont cuites, Yánis, dit-il en me tendant un arrêté arrivé dans la soirée.
Il venait du bureau du vice-Premier ministre et était dûment cacheté par le secrétariat du cabinet. L’arrêté stipulait que la juridiction de tout ce qui concernait les banques avait été déplacée du ministère des Finances au bureau du vice-Premier ministre.
– Ne me dis pas que je ne t’avais pas prévenu, m’a lancé Wassily. Dragasakis prend ses copains banquiers sous son aile pour les protéger des mecs comme toi.

Il avait sans doute raison, hélas, mais je n’avais pas le choix, sinon d’accorder le bénéfice du doute à Dragasakis. » 

Comme je l’ai souligné très clairement dans la première partie de cette série, cette proposition de transfert des banques aux créanciers européens était inacceptable du point de vue des intérêts du peuple grec. Mais il est frappant de constater que Varoufakis, qui avait fait de cette question une des six conditions sine qua non pour accepter de devenir ministre des Finances, y a renoncé dès les premiers jours de son ministère.

C’est le début précoce d’une longue suite de renonciations de la part de Varoufakis.

Varoufakis explique qu’avec ses collaborateurs, il a planché sur plusieurs projets très concrets. Certains sont tout à fait intéressants : la possibilité de mettre en place un système parallèle de paiement en cas d’affrontement avec les créanciers, la remise en cause d’une décision du gouvernement antérieur de développer les jeux de hasard pour augmenter les recettes publiques, certains dispositifs pour lutter contre la grande fraude fiscale… D’autres projets étaient plus que douteux, voire tout à fait inadmissibles. Il s’agit notamment d’un projet d’amnistie fiscale que Varoufakis présente de la manière suivante : « Je devais également annoncer que dans les quinze jours à venir, le site du ministère des Finances ouvrirait un portail sur lequel tout citoyen pourrait officiellement enregistrer des revenus jamais déclarés jusqu’ici pour les années 2010-2014. Seuls 15 % de ces sommes seraient requises à titre d’arriérés fiscaux, payables par carte de crédit ou sur Internet. En échange, le payeur aurait un reçu électronique qui lui garantirait l’immunité contre toute poursuite pour fraude antérieure ».

Ou bien cette autre initiative plus que douteuse : « débusquer les centaines de milliers d’opérations de petites fraudes et infliger un traitement de choc à la société grecque pour corriger ses mœurs ».

L’image radicale de Varoufakis

Le 30 janvier, à Athènes, la conférence de presse qui a suivi la première rencontre de Varoufakis avec Jeroen Dijsselbloem, le ministre socialiste hollandais qui présidait l’Eurogroupe à l’époque, a largement contribué à donner une image très radicale de Varoufakis dans l’opinion grecque et étrangère. Toutes les télévisions du monde ont montré l’affrontement visuel entre Varoufakis et Dijsselbloem. Varoufakis rebelle face à Dijsselbloem arrogant et manifestement grossier dans son rapport à un ministre auquel il rendait visite.

Les médias dominants ont attaqué Varoufakis, mais le comportement des représentants de la Troïka est tellement celui de dignitaires étrangers se comportant comme en terrain conquis et incapables de supporter des signes de résistance que Varoufakis est apparu comme le symbole d’un gouvernement anticonformiste qui résiste à l’injustice des puissants. (...)

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