Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

Rosie Bsheer, professeur d’histoire à l’université Yale (États-Unis), spécialiste de la péninsule Arabique. Photo DR.

Rosie Bsheer, professeur d’histoire à l’université Yale (États-Unis), spécialiste de la péninsule Arabique. Photo DR.

«la jeune génération de souverains Al Saoud — représentée par le prince héritier récemment nommé, a créé l'illusion d'une ‘’nouvelle’’ Arabie Saoudite, définie par la jeunesse, la modération et la libéralisation», écrit la chercheuse américaine. Ammar Belhimer consacre sa chronique à l'article de Rosie Bsheer sur l'engouement médiatique occidental pour "MBS". Engouement qui "contraste avec la violence systémique du royaume qui écrase dans le sang toutes formes d'opposition politique, «y compris les forces mêmes de la modération qu'il prétend soutenir».

Image d’Épinal

Par Ammar Belhimer, 5 décembre 2017

Rosie Bsheer, enseignante d’histoire à l’Université américaine de Yale, publie dans le Washington Post un article sans concession sous le titre : Sur la rhétorique du prince héritier saoudien Mohammed bin Salmane — MBS.(1)

Elle remonte à l’annonce faite par le prince héritier le 25 octobre 2017 à Riyad de son intention de construire une mégapole mondiale sur la côte nord-ouest de l'Arabie Saoudite au cours des 10 prochaines années et son engagement à «revenir à un islam modéré qui existait dans le pays avant 1979» pour gagner la confiance des investisseurs. Aux yeux de l’auteure, le propos recèle à la fois «une promesse et une menace» : la promesse de faire reculer les idées extrémistes et de revenir à une Arabie Saoudite tolérante, la menace de faire payer à l’Iran ce qu’elle a fait pour «encourager l'Arabie Saoudite à radicaliser la pensée religieuse».

Plus fondamentalement, elle soutient que «la rhétorique libérale du prince dissimule des motifs bien plus sinistres».

Accordant peu de crédit à sa «guerre contre le terrorisme», elle s’attarde sur le second volet du discours. Dans lequel elle voit un surcroît de «problèmes pour la région» avec, principalement, un regain de tension avec l'Iran. Aussi, «que le Président Trump, le leader du monde prétendument libre, ait approuvé la répression intérieure du régime saoudien, l'escalade anti-Iran et la menace de guerre contre le Liban, cela n'a fait qu'encourager Mohammad».

L’auteure du pamphlet soutient qu’un «dirigeant incompétent et corrompu se cache derrière le libéralisme, la tolérance et la rhétorique anti-corruption». Un point de vue qu’elle estime partagé par les hauts dignitaires de la monarchie, les élites économiques et la population dans son ensemble, qui voient en lui un briseur du statu quo.

La fin prévue de l'interdiction de conduire pour les femmes dès juin 2018 lui est accordée comme une preuve de son engagement en faveur d'une réforme libérale, mais cela n’est que de la poudre aux yeux pour Rosie Bsheer : avide d'enrichissement personnel, MBS est en quête de nouvelles sources de revenus et de rien d’autre !

Par ailleurs, «le plan du prince héritier pour une Arabie Saoudite tolérante repose sur des appels sectaires résolument intolérants, rendant l'Iran (et l'Islam chiite) coupable de toute mauvaise chose», alors que 10 à 15% de la population saoudienne est chiite.

L’image que donne l’Occident du jeune et ambitieux prétendant au trône «ignore la répression violente et concertée du régime saoudien contre tous ses détracteurs, y compris les érudits religieux, les intellectuels laïques, les activistes chiites, les écrivains, les bureaucrates et l'establishment religieux lui-même.»

La rhétorique médiatique qui accompagne les purges de cette fin d’année 2017 vise en fait «à réduire au silence, voire à purger, les bureaucrates et les membres de la famille dirigeante qui détiennent le pouvoir économique et politique et ne sont toujours pas d'accord avec Salmane».

Plus fondamentalement, les arrestations annoncées profitent à ce dernier de deux façons : «Politiquement, elles renversent l'équilibre du pouvoir au sein du régime saoudien, le laissant face à peu de rivaux ; financièrement, elles facilitent la revendication des actifs de ses concurrents, dans le cadre d'un effort de consolidation du pouvoir économique sur deux ans.»

Le tout est orchestré dans un flot de louanges qui lui sont «positifs et favorables aux Etats-Unis».

Remontant aux origines, peu glorieuses, de la formation du royaume, Rosie Bsheer met l’accent sur «une lecture intolérante et anti-chiite de l'islam», avec une mention spéciale pour le roi Fayçal, au pouvoir de 1964 à 1975, «qui a consolidé l'Etat théocratique conservateur que nous connaissons aujourd'hui».

La vérité historique commande aussi d’ajouter que «cette consolidation n'était pas une réponse à la révolution iranienne, mais plutôt à des mobilisations nationales progressistes qui avaient menacé la monarchie saoudienne ainsi que les intérêts impérialistes américains dans les années 1960.»

Les monarchies réagirent au mouvement de libération nationale et sociale grandissant dans la région en instrumentalisant l’islamisme salafiste quiétiste dans le monde musulman, une stratégie grandement facilitée par l’augmentation spectaculaire des recettes pétrolières après 1973.

«Cette tendance est restée largement inaperçue de la gauche, profondément empêtrée dans ses propres conflits idéologiques et autres querelles internes. Il lui a fallu des décennies pour se rendre compte que l’islam radical était en train de devenir une idéologie populaire rivale majeure, en particulier chez les jeunes», nous rappelle une autre étude consacrée à l’expérience révolutionnaire du Sud-Yémen.(2)

L’extermination des critiques laïques, civiles, du régime a fini par donner une connotation religieuse aux luttes populaires, notamment après l'embargo pétrolier de 1973 : «Les islamistes sont devenus plus critiques à l'égard du régime à cause de ses excès financiers» et «leur mécontentement a culminé en novembre 1979, lorsque 100 islamistes wahhabites hors établissement ont organisé une prise de contrôle armée de la Grande Mosquée à La Mecque, un acte destiné à attirer l'attention sur les manières dont un régime saoudien corrompu avait érigé la religion et la violence en règle. Les mêmes conditions ont également alimenté les troubles civils pacifiques qui ont conduit à l'insurrection anti-régime dans la province orientale riche en pétrole ce même mois».

Le régime avait écrasé militairement deux mouvements structurellement différents hostiles à son autoritarisme et à son aveuglement pro-américain, sans qu’aucun média occidental en souffle mot.

La répression reste toutefois le lot du mouvement pacifique Sahwa, ou éveil islamique. Opposé «à l'autoritarisme étatique, à la guerre, à la corruption, à la mauvaise gestion économique et au mépris pour les civils», le mouvement repose sur une base sociale de plus en plus large et gagne une popularité sans précédent à la suite de la guerre du Golfe de 1991.

Rien ne lui est épargné aujourd’hui, aussi bien la coercition que la cooptation, l'emprisonnement ou l'intimidation.

Jugée à l’aune de ces fondamentaux, «la jeune génération de souverains Al Saoud — représentée par le prince héritier récemment nommé, a créé l'illusion d'une ‘’nouvelle’’ Arabie Saoudite, définie par la jeunesse, la modération et la libéralisation».

L’image d’Epinal qu’en dessinent les médias occidentaux contraste avec la violence systémique du royaume qui écrase dans le sang toutes formes d'opposition politique, «y compris les forces mêmes de la modération qu'il prétend soutenir».

«Cela ne veut pas dire que le changement en Arabie Saoudite n'est pas possible, ni réduire le mérite et les efforts de milliers de Saoudiens qui ont tant risqué pour améliorer leurs conditions de vie. Mais entre les mains de dictateurs implacables dans un contexte aussi autoritaire, le ‘’changement’’ est au mieux insaisissable», conclut Rosie Bsheer.

NOTES

(1) Rosie Bsheer, Don't be fooled by the comforting rhetoric coming from Saudi Arabia's crown prince, Washington Post, 8 novembre 2017.
(2) Helen Lackner, Quand le drapeau rouge flottait sur Aden, Orient XXI, 30 novembre 2017, http://orientxxi.info/ magazine/quand-le-drapeau- rouge-flottait-sur-aden,2152

Source : Le Soir d'Algérie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article