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Publié par Saoudi Abdelaziz

Manifestation de soutien à Israël, à Guatemala City, le 3 août 2014, lors de l'offensive contre Gaza.

Manifestation de soutien à Israël, à Guatemala City, le 3 août 2014, lors de l'offensive contre Gaza.

Sous le titre Le Guatemala, très encombrant allié d’Israël, Mediapart publie le 29 décembre une enquête de René Backman, qui note d'emblée : "L'amitié historique qui expliquerait la reconnaissance de Jérusalem comme capitale d’Israël par le Guatemala cache une relation moins avouable : les armes fournies par Israël et les conseillers israéliens ont joué un rôle majeur dans les opérations antiguérilla des dictateurs guatémaltèques qui ont coûté la vie, dans les années 1980, à près de 200 000 membres des communautés autochtones".

EXTRAITS

Pourquoi le Guatemala a-t-il été le seul pays – à ce jour – à imiter les États-Unis en reconnaissant Jérusalem comme capitale d’Israël et en annonçant le prochain transfert de son ambassade de Tel-Aviv à la Ville sainte ? Selon le premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, cette décision est intervenue à la suite d’une conversation avec son « ami », le nouveau président guatémaltèque, Jimmy Morales, ancien comique de télévision, élu chef de l’État en 2015 sur un programme d’extrême droite qui interdit l’avortement et défend la peine de mort.

Au cours de cet échange, le chef du gouvernement israélien aurait remercié son « ami » pour son vote favorable à Israël, le 21 décembre dernier, à l’Assemblée générale des Nations unies. Un vote sans surprise compte tenu des relations amicales nouées entre les deux pays depuis près de 70 ans. L’État d’Israël n’existait pas encore lorsque le Guatemala manifesta pour la première fois, en 1947, son soutien à ses créateurs. Leurs successeurs ne l’ont pas oublié.

Ambassadeur du Guatemala aux Nations unies, Jorge Garcia Granados appartenait alors à la commission ad hoc créée par l’ONU pour régler la question de la Palestine. Il y déploya un zèle remarqué, notamment auprès des délégations latino-américaines, en faveur du partage de la Palestine mandataire et de la création d’un État pour le peuple juif. Après l’adoption du plan de partage et la naissance d’Israël, il fut d’ailleurs, en 1954, le premier ambassadeur du Guatemala dans le nouvel État juif.

En rejoignant les neuf pays qui ont voté contre la résolution condamnant l’initiative de Washington sur Jérusalem, puis en annonçant la reconnaissance de Jérusalem comme capitale, Jimmy Morales a fait d’une pierre deux coups : il montrait qu’il restait fidèle à un engagement historique de son pays, et il adressait un témoignage de gratitude et d’allégeance à son modèle, Donald Trump, dont le gouvernement verse au Guatemala une aide annuelle de plusieurs dizaines de millions de dollars.

Mais il y avait peut-être aussi, derrière ce geste du président guatémaltèque à destination d’Israël, d’autres considérations, moins avouables mais tout aussi importantes, voire beaucoup plus concrètes pour les relations entre les deux pays. Car au-delà de cette contribution historique du Guatemala à la naissance d’Israël, ce qui lie étroitement les deux pays, c’est une collaboration militaire de plus de quatre décennies dont nul ne peut se vanter.

Entre 1964 et 1996, une guerre civile impitoyable a opposé les multiples régimes militaires, plus ou moins autoritaires, qui se sont succédé aux commandes du Guatemala, à une guérilla paysanne et aux communautés autochtones, essentiellement d’origine maya, qui la soutenaient.

Dans un premier temps, la CIA et les conseillers militaires issus de la sinistre École des Amériques, installée alors au Panamá, travaillaient main dans la main avec les militaires guatémaltèques et les dirigeants de la United Fruit Company pour combattre les guérilleros et liquider leurs soutiens au nom de la lutte contre l’expansion du communisme sur le continent.

Il leur arrivait aussi de fomenter ensemble des coups d’État pour écarter et remplacer les dirigeants qui prêtaient une oreille trop attentive aux revendications des paysans pauvres, ou allaient jusqu’à parler de réforme agraire. Les armes, les équipements militaires, la doctrine anti-insurrectionnelle, la formation, les conseillers : tout, en ce temps-là, était fourni par les États-Unis.

En 1971, cependant, après un voyage en Israël du chef d’état-major de l’armée guatémaltèque, Kjell Laugerud Garcia, qui est reçu par le ministre de la défense Moshe Dayan, un premier accord de coopération est conclu entre les deux pays. Et trois ans plus tard, Laugerud Garcia, devenu président, signe un premier contrat de livraison d’armes. Il comprend la fourniture d’avions de transport bimoteurs à décollage court Arava, utilisables comme appareils de lutte antiguérilla, de véhicules blindés, de pièces d’artillerie et d’armes individuelles, notamment des pistolets-mitrailleurs Uzi.

200 000 personnes massacrées ou disparues...

En quelques années, Israël va détrôner les États-Unis et devenir le premier fournisseur d’armes et de conseils militaires du Guatemala. Deux événements distincts jouent un rôle majeur dans cette évolution. Aux États-Unis, Jimmy Carter, qui vient d’être élu, a décidé de suspendre l’aide militaire et financière fournie au Guatemala, accusé de violer les droits humains. Il faut donc trouver un nouveau pourvoyeur, moins regardant sur les questions humanitaires et légales.

En Israël, Menahem Begin, devenu premier ministre, a demandé à son ministre des affaires étrangères d’élargir le cercle des amis d’Israël, notamment parmi les pays du tiers-monde, et le fidèle Guatemala semble être un bon relais pour remplir cette mission en Amérique latine.

Au début des années 1980, plusieurs unités de l’armée guatémaltèque sont équipées de fusils d’assaut israéliens Galil, leurs soldats portent des tenues de combat israéliennes, de nouveaux véhicules blindés ont été livrés. Et surtout, des conseillers militaires israéliens – au nombre d’au moins 300 selon le New York Times – encadrent l’armée locale, la forment et définissent la stratégie de lutte contre la guérilla et ceux qui la soutiennent.

La plainte de Rigoberta Menchú

Il faudra attendre dix ans et le rejet d’une multitude de recours des avocats du dictateur, pour qu’un ministre de la défense, Abraham Valenzuela, accepte de livrer au Centre d’action légale pour les droits humains (CALDH) puis aux magistrats deux des quatre plans militaires mis en œuvre par l’armée dans les années 1980.

Le plan “Firmeza 83” et le plan “Victoria 82” ont été remis au juge chargé d’enquêter sur le crime de génocide. Mais le ministre a déclaré qu’il n’avait pu retrouver le plan “Operativo Sofia” mis en œuvre par Ríos Montt en juillet 1982, et le plan “Asuntos civiles de Operation Ixil”, de 1982 également.

Deux instructions distinctes sont alors ouvertes contre l’ancien dictateur. La première par des magistrats guatémaltèques, courageux et indépendants, qui doivent se battre contre la stratégie de procrastination de leur propre gouvernement. L’autre par le juge espagnol Santiago Peréz, à la suite de la plainte déposée en 1999 par la prix Nobel de la paix guatémaltèque Rigoberta Menchú, figure de proue de la lutte pour les droits des peuples autochtones.

En juillet 2006, le juge espagnol, qui entend poursuivre Ríos Montt pour « génocide, terrorisme et torture », délivre un mandat d’arrêt international contre l’ancien chef d’État qui, loin de tenter de se faire oublier, veut faire son retour sur la scène politique. La demande d’extradition est rejetée par la Cour constitutionnelle du Guatemala en 2007.

Quant au procès ouvert devant la justice guatémaltèque, il tourne court. Accusé de “génocide et crimes contre l’humanité”, le dictateur ne reconnaît rien et nie. En mai 2013, il est condamné à cinquante années de prison ferme pour génocide et trente années pour crimes contre l’humanité. Son ancien chef des services de renseignement, José Mauricio Rodríguez Sánchez, qui comparaissait avec lui est acquitté. Ríos Montt qui dénonce « un show international » ne passera qu’une nuit en prison avant d’être transféré dans un hôpital militaire. Dix jours après le verdict, la Cour constitutionnelle, saisie par la défense, casse le jugement.»(...)

Adossé à une Cour constitutionnelle et à une Cour suprême qui font tout, selon HRW, pour protéger l’impunité du pouvoir, présent et passé, le président Morales – « l’ami » de Netanyahou – est allé, en août dernier, jusqu’à ordonner l’expulsion du juriste colombien Iván Velásquez qui dirige la CICIG. Son crime : il avait demandé la levée de l’immunité du président pour enquêter sur des soupçons d’irrégularités dans sa campagne de 2015.

« La loi guatémaltèque prévoit une multitude de recours et de protections au bénéfice des accusés, constate le rapport. Ces droits doivent être maintenus et préservés. Mais ce système de protections a été manipulé et perverti pour protéger les puissants et pour empêcher les victimes d’obtenir justice. »

Selon le document de HRW, c’est de ce bouclier procédural détourné et de lenteurs administratives délibérées que bénéficie aujourd’hui le général Ríos Montt, poursuivi pour génocide, qui risque fort de finir sa vie libre, sans avoir eu à rendre de comptes à ses victimes et à leurs proches.

Les dirigeants israéliens qui proclament en toute occasion que leur pays est la seule démocratie du Proche-Orient – ce que leurs concitoyens de la minorité arabe et leurs voisins palestiniens contestent – ont trouvé dans le régime guatémaltèque, défenseur acharné de l’impunité des crimes de ses dirigeants, un piètre allié pour promouvoir le rayonnement de Jérusalem.

Source : Mediapart

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