Overblog
Editer l'article Suivre ce blog Administration + Créer mon blog

Publié par Saoudi Abdelaziz

"Nous sommes tous assis sur une bombe, qui, si elle explose de nouveau, va tous nous emporter, barbus-kamis ou déplumé-cravate! Alors M Daoud, on allume la mèche ou on désamorce la bombe?"

 

Réponse d’un inquiet à un désespéré

Par Farid Chaoui, Libre Algérie, 25 décembre 2017

 

J’ai lu avec beaucoup d’inquiétude le papier d’humeur de M. Daoud, posté dans les réseaux sociaux « que faire pour ce pays et pour le défendre »

Inquiétude qui m’amène à répondre et à exprimer ma profonde tristesse, car cet écrit traduit le complet désarroi d’un auteur dont j’apprécie assez le style, mais dont je plains beaucoup la souffrance.

En effet, la réaction de M. Daoud ne peut s’expliquer que par un sentiment plus puissant que la haine, plus dévastateur que la peur, plus cruel que la torture morale : la souffrance profonde d’un jeune algérien, pris en étau entre deux violences extrêmes celle de la guerre de libération dont la mémoire est transmise de génération en génération et 30 ans plus tard, celle de la guerre civile dont la cruauté a dépassé tout ce que l’humain a pu inventer dans ses pires folies.

Il vit le cauchemar de ces algériens intelligents, cultivés et sensibles, bourrés de talent qui pensent que leur malheur n’est dû qu’à une seule cause : les islamistes! Les « rats barbus » !!

Aussi en appelle-t-il tout simplement à la reprise du combat, à une 2ème guerre civile !

Evacuée l’Histoire, La colonisation, la guerre, Abane Ramdane, la Soummam, l’usurpation de l’indépendance, Boumedienne, le PAP, la guerre civile, Boutef et j’en passe. Non il suffit de nous armer de nouveau comme nous l’avons fait en 1992 pour supprimer la vermine et retrouver le nirvana.

Un problème pour commencer : qui est ce « nous » à qui Daoud fait appel? Il ne le définit pas, il procède par élimination : sont convoqués ceux qui ne sont pas des « rats barbus » et leurs acolytes « idéologues de la soumission ».

Qui reste ? Les purs, les inflexibles, le bras armé de la « démocratie » et de la « laïcité » ? Il faut vraiment que M. Daoud m’explique si je fais partie de ses heureux élus ou m’affecte-t-il à ceux qu’il désigne à sa vindicte ?

Nous serions donc trois races d’algériens Les « rats barbus », les « idéologues de la soumission » et « les autres, les bons » qui ne s’entendraient que sur une seule vérité : la guerre, l’extermination totale, la purification??

Comprenez mon inquiétude M. Daoud : vais-je éradiquer ou me faire éradiquer? Car je n’arrive pas du tout à me situer dans cette échelle apocalyptique. Où dois-je caser mes enfants, mes amis, ma famille pour être du bon côté du manche ? Quel sera notre cri de ralliement, quels sont vos critères de recrutement (barbe exclue bien sûr): gros bras et crâne rasé ?

Attention M. Daoud, la souffrance peut mener droit à la folie.

C’est vrai que nous traversons un cauchemar qui n’en finit pas, fait d’injustice, de hogra, d’usurpation et d’humiliations de toutes sortes. C’est vrai que l’échec cuisant du système éducatif accouche chaque jour de cohortes de jeunes garçons et de jeunes filles complètement paumés, perdus, sans repères, désespérés, cherchant avec angoisse une issue à leur triste vie. C’est vrai que le système judiciaire nous assigne au statut de sujets et d’éternels mineurs. C’est vrai que l’on meurt dans nos hôpitaux et que l’on se suicide chaque jour en se jetant éperdument à la mer. C’est vrai qu’il est très dur d’accepter tous nos lamentables échecs et c’est vrai aussi que chacun tente désespérément de trouver une valeur refuge : dans la pensée et l’écrit pour ceux qui ont eu le courage, la culture et le talent de s’y jeter, dans la religion pour ceux qui s’y accrochent, dans l’argent et le bling-bling pour les moins chanceux, dans aussi, hélas, la violence qui est le substitut de tout cet immense naufrage collectif.

Peut-être faudra-t-il, au moins pour ceux qui se reconnaissent dans le combat des idées, de travailler à inventer une solution qui rassemble et non des slogans qui divisent. Pour commencer dans cette voie nous avons tous besoin d’une thérapie pour nous extraire du sort qui nous a été infligé par l’Histoire de ce pays et que l’on tente de camoufler honteusement par les lois de la réconciliation.

Moi je ne sais pas user d’une arme, fut-elle celle de l’injure, encore moins celle du fer et du sang. Je sais un peu écrire, bien moins bien que M. Daoud, mais j’essaye chaque jour que dieu fait d’écouter, de comprendre, de prendre le soin d’analyser chaque chose, chaque geste et chaque parole de mes concitoyens. Ceux qui sont mes amis et ceux qui sont loin de l’être, parfois avec dépit et douleur, d’autrefois avec fortune, toujours avec humilité.

C’est peut être une déformation de médecin. Quarante ans de métier, naturellement, ça vous marque. Mais je préfère plutôt soigner que tuer. Une manie!

Je ne suis pour autant pas naïf et je n’admets me soumettre qu’à l’intelligence, à l’ouverture d’esprit et à la paix. Je sais où peut conduire le dogmatisme et l’ignorance, particulièrement lorsqu’ils tombent entre des mains expertes en instrumentalisation politicarde. Tous les algériens l’ont compris : ils l’ont vécu dans leur chair et, encore aujourd’hui, tous les jours, s’expriment, dans la douleur et la souffrance, les graves séquelles de cette terrible confrontation. Séquelles qui vont se transmettre de génération en génération, et risquent si rien n’est entrepris pour ré-inventer le savoir vivre ensemble, de désintégrer la société.

Nous sommes tous assis sur une bombe, qui, si elle explose de nouveau, va tous nous emporter, barbus-kamis ou déplumé-cravate! Alors M Daoud, on allume la mèche ou on désamorce la bombe?

Source : Libre-Algérie

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :

Commenter cet article