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Publié par Saoudi Abdelaziz

Yacine Teguia, Secrétaire général du Mouvement démocratique et social (MDS). Photo DR

Yacine Teguia, Secrétaire général du Mouvement démocratique et social (MDS). Photo DR

"Le pouvoir masque mal son intention de réduire, d’externaliser, de privatiser, de marchandiser le plus grand nombre de services publics. Si un plébiscite était offert à Ouyahia à l’occasion des élections du 23 novembre, ce serait la voie ouverte au démembrement du service public et au niveau local pour commencer. Pour accélérer la marchandisation du service public, les tenants du national-libéralisme rêvent même que cette règle d’or soit inscrite dans le marbre constitutionnel".

Loi de finances et élections locales

Par Yacine Teguia, 19 novembre 2017

L’Algérie et son peuple semblent condamnés, par le système et sa classe politique, à boire le calice jusqu’à la lie. Le pouvoir accentue la pression budgétaire pour s’assurer le contrôle total des leviers économiques et imposer des réformes dans le sens des intérêts du national-libéralisme.

Le projet de loi de finances 2018 constitue un maillon fort de cette démarche et le pouvoir profite de la diversion que constitue la campagne liée au scrutin du 23 novembre pour faire passer son projet sans véritable débat. Ainsi, c’est seulement une cinquantaine de députés sur 462 qui étaient présents pour la séance des questions au ministre des Finances à l’APN. Même les députés qui étaient inscrits pour prendre la parole étaient absents. Ils étaient dans leurs circonscriptions électorales pour animer des meetings, espérant peut-être mobiliser leurs clientèles pour installer, dans les assemblées locales, des élus qui seront absents, à leur tour, aux moments décisifs. Nous n’aurons donc eu droit qu’à quelques passes d’armes symboliques autour du PLF 2018. Mais cette enceinte n’est-elle pas déjà devenue, depuis longtemps, le lieu où tout n’est que fable et conte pour enfants ?

On navigue à vue, en fonction des rapports de force. Abderrahmane Raouya table sur une parité de un dollar pour au maximum 115 dinars jusqu’à 2020. Dans un pays où aucune société ne peut assurer les risques de pertes de change induites par le commerce extérieur, le propos paraît péremptoire. En mettant en avant la stabilité de la monnaie le pouvoir voudrait rassurer un peu plus sur la constance de sa conduite économique. Il espère apaiser les inquiétudes, mais sans prendre la mesure des effets de l’austérité avec son cercle vicieux de récession et de déficits. En vérité le pouvoir est surtout occupé à tranquilliser le patronat

Ouyahia et ses ministre n’ont eu de cesse, durant l’université d’été du FCE, d’envoyer des signaux de disponibilité à son égard. Le Premier ministre entend la panique qui a gagné les importateurs et les forces de l’argent en général, confondues dans leur ensemble avec les forces de l’argent sale. Pas sans raison cependant, tant il existe des passerelles entre l’économie productive formelle et le secteur spéculatif informel. Ouyahia a accepté l’idée que le marché informel est juste un lieu de restructuration des forces de l’argent, y compris donc du capital productif formel. Il permet en effet d’exercer une pression à la baisse sur le coût du travail.

C’est pour cela que le pouvoir refuse de mener une politique d’éradication de ce secteur et qu’il envoie des signaux de bienveillance aux uns et aux autres. Rassurés, les milieux d’affaires peuvent donc considérer la planche à billets comme une nouvelle occasion de s’enrichir et de s’offrir de nouveaux appartements à Paris ou en Espagne. Ils en seront quitte soit en bénéficiant de l’amnistie fiscale, soit en souscrivant à un modeste impôt sur la fortune. Rien d’affolant.

Cette politique s’accompagne d’une offensive idéologique sans pareille. On parle de plus en plus ouvertement du rôle qui doit être attribué au secteur privé alors qu’on rogne sur le budget et que le marché du travail se dégrade. Ouyahia nous explique qu’il n’est pas question de revenir au socialisme et que les entreprises privées sont destinées à prendre en charge le développement. Partout on explique qu’il faut moins de subventions, moins d’assistanat, que l’argent public est gâché, qu’il faut moins de fonctionnaires et un revenu universel pour compenser les augmentations qui découleront de ces changements. Une fumisterie proposée par Nabni. Il s’agit au contraire de promouvoir le travail, pas de tromper les Algériennes et les Algériens avec une aumône dont le pouvoir d’achat ne manquerait pas de s’affaiblir. Le pouvoir s’apprête en effet à remettre à plat la politique de subventions malgré les propos lénifiants du ministre des Finances qui assure qu’«il s’agit pour le gouvernement de continuer à soutenir la politique sociale de l’État, notamment par le soutien des familles à travers les subventions des produits de base». Depuis 2015, les lois de finances invoquent la rigueur et justifient les baisses de dépenses sans qu’aucun problème créé par la crise soit résolu.

Ces choix ont pourtant été imposés au nom d’un raisonnement qui se présente comme l’expression de la sagesse économique, de la rationalité du marché. En Algérie il n’y a que ceux qui en parlent qui pourraient y croire. Les Algériens qui vont acheter leurs fruits et légumes au marché, restent quant à eux plus dubitatifs.

Agissant derrière ce feu roulant, le pouvoir voudrait aligner ses performances économiques sans être interpellé ni sur leur véracité ni sur leur sens réel. Tout va bien au pays de Abderrahmane Raouya. L’inflation est maîtrisée, à 5,5% quand même, le taux de croissance économique est satisfaisant, à 4%, c’est-à-dire sous le niveau de l’inflation, et le déficit global du Trésor passera de 14% du PIB pour l’exercice 2016 à 9% en 2017, la planche à billets venant à la rescousse. Voilà quelques-uns des chiffres qui justifient le contentement du pouvoir. Il jubile même en annonçant que la couverture des dépenses de gestion passera de 73% en 2016 à 86% en 2018 et atteindra 90% en 2020. On arrivera bientôt à ce dont rêvent les libéraux de tout poil, limiter les dépenses de fonctionnement aux recettes hors hydrocarbures. Le rationnement des dépenses publiques et l’augmentation des prélèvements sur les ressources des familles constituent le fondement de cette démarche.

Pour accélérer la marchandisation du service public, les tenants du national-libéralisme rêvent même que cette règle d’or soit inscrite dans le marbre constitutionnel. Un seul bémol à cette histoire merveilleuse : cette trajectoire budgétaire triennale peut-elle être crédible, quand le Premier ministre est incapable de donner le montant de ce qui sera emprunté à la Banque d’Algérie en recourant à la planche à billets ? Peut-elle être prise au sérieux quand elle dépend de réformes structurelles dont le contenu n’a pas encore été présenté ? On demande aux députés un acte de foi. Un acte dont ils seront récompensés sur terre naturellement. Il reste cependant quelques incrédules.

Le concept de trajectoire budgétaire ne doit pas masquer le fait que l’idée de planification demeure, aux yeux du pouvoir, une hérésie, car elle implique une transparence à laquelle il est encore loin de souscrire. Il ne faut pas s’y tromper, non plus, le recours à la planche à billets n’est pas un abandon du credo monétariste. C’est juste un changement de pied dans une danse folle. L’exercice d’un contrôle strict sur les taux d’intérêt et sur la masse monétaire ne signifie pas d’interdire leur hausse. Le crédit et la création de monnaie ne sont pas soumis à une contrainte rigide. Ils ne dépendent que des politiques monétaires et des choix des banques.

C’est pourquoi les cris d’indignation de ceux qui dénoncent le recours à la planche à billets et l’empiétement sur la sacro-sainte indépendance de la Banque d’Algérie sont douteux. D’abord, c’est développer des illusions sur la consistance de cette indépendance, ensuite c’est penser que c’est la panacée. Les crises ne sont pas évitées par l’indépendance mais par l’action de la Banque d’Algérie... quand elle y peut encore quelque chose. De ce point de vue on peut d’ailleurs légitimement se demander pourquoi les taux d’intérêt n’ont pas augmenté si le besoin de ressources s’est exprimé au niveau des banques et qu’il fallait rétablir l’équilibre entre l’épargne et l’investissement ? C’est en vérité le pouvoir qui refusait de mettre sur le marché les liquidités nécessaires. Il a même organisé une véritable crise des finances publiques en diabolisant l’idée d’emprunt extérieur et en refusant d’aller chercher l’argent là où il est, c’est-à- dire chez les spéculateurs et les fraudeurs.

Il poursuit ce travail avec la loi de finances 2018 pour justifier l’orientation qu’il souhaite donner à la réforme de l’économie. Il s’agit d’amoindrir les possibilités et les modalités de financement de l’action publique, dans toutes ses dimensions, celles de l’Etat et de ses entreprises, celles des collectivités locales et des instruments de régulation. Patiemment le pouvoir rationne, encore et encore sur les dépenses, martyrise les ministères, sans imposer une véritable purge budgétaire qui alerterait la société. Loin de rompre avec les objectifs poursuivis depuis l’ajustement structurel, le pouvoir prépare un train de réformes en passant par un décret présidentiel, c’est-à-dire sans débat. A l’évidence le nouveau cadre de l’action publique se met en place. Le pouvoir masque mal son intention de réduire, d’externaliser, de privatiser, de marchandiser le plus grand nombre de services publics. Si un plébiscite était offert à Ouyahia à l’occasion des élections du 23 novembre, ce serait la voie ouverte au démembrement du service public et au niveau local pour commencer.

L’étouffement financier des APC et APW est une question à part entière à traiter dans le prolongement de la loi de finances. Pour répondre aux demandes de cantines scolaires, de structures de santé, infrastructures sportives et culturelles, aux besoins en matière d’hygiène et d’environnement, il faut des moyens que l’Etat n’accorde plus aux élus mais qu’il s’apprête à offrir, encore une fois, aux forces de l’argent. Avec le partenariat public/privé dans le service public, la réforme du code communal et de wilaya et une fiscalité pénalisante (entre autres la perte des ressources liées à la TAIC), les collectivités locales seront rapidement sur le gril. Au lieu de liquider les inégalités, on soumet les territoires au régime national-libéral, avec tous les risques inhérents à la spéculation, faillite comprise.

Certes, le partenariat public/privé dans le service public se fait sans grever le budget de l’Etat au moment de la construction ; mais dès que la période d’exploitation commence (parfois elle s’étale sur plusieurs décennies) les prix commencent à devenir fluctuants. Les futurs usagers de l’autoroute Est/Ouest s’en rendront vite compte quand seront instaurés les péages. Il est donc temps de se ressaisir, d’initier une autre politique économique. Il est urgent d’abandonner cette orientation mortifère qu’incarne la politique de l’offre afin de nourrir un national-libéralisme de plus en plus avide. Le pouvoir qui prétend travailler au sauvetage de notre modèle social prépare son enterrement. Cette politique désastreuse ne peut aboutir qu’à s’enfoncer dans la crise systémique.

Face à cet aveuglement suicidaire, il y a urgence à écrire un autre scénario. Le pouvoir pense avoir marginalisé durablement l’ambition de rupture et de deuxième République démocratique fondée sur un développement durable. Mais si le MDS se voit empêcher de participer aux élections par le code électoral, le vote blanc massif est une manière de réclamer une autre politique et de préparer les luttes à venir. 

Source : El Watan

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