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Publié par Saoudi Abdelaziz

"Un mélange d’intimité de chacun des personnages et d’histoire collective". Photo DR

"Un mélange d’intimité de chacun des personnages et d’histoire collective". Photo DR

Par Arezki Metref, 26 novembre 2017

On ne prête qu’aux riches et il faut peut-être qu’on soit la cible d’un critique-sérial pour attraper la lumière. Pourtant il y a des écrivains qui font de l’excellent boulot dans leur coin, tranquille, ou alors préoccupés seulement par la littérature, cette maîtresse exigeante et ingrate qui, elle aussi, comme tous les autres, ne prête qu’aux riches. Tout ça pour causer du dernier roman de Nourredine Saâdi, Boulevard de l’Abîme (Barzakh).

Devant le présenter récemment à l’Association de culture berbère (ACB) à Paris, j’ai repris une de ses phrases fétiches : «Ici, il n’est plus à présenter.» Cependant, pour mieux comprendre Boulevard de l’Abîme, il faut disposer de quelques éléments de biographie.

Né à Constantine, où il existe réellement un boulevard de l’Abîme, Nourredine Saâdi a fait ses études à Alger où il devient professeur de droit. En raison de ses engagements et de sa visibilité politique progressiste, il doit quitter l’Algérie en 1994. Jusqu’en 2015, il enseignait le droit à l’Université d’Artois, en France.

L’exil nous a donné un écrivain puisque Nourredine Saâdi publie en 1996 Dieu-Le-Fit (Albin Michel), son premier roman. D’autres romans suivront : La Maison de Lumière (Albin Michel) en 2000, La Nuit des origines (Albin Michel) en 2005 et, enfin, ce Boulevard de l’Abîme (Barzakh) en 2017.
Dans le registre strictement littéraire, il faut ajouter un recueil de nouvelles, Il n’y a pas d’os dans la langue (Barzakh) en 2008. Sans compter la participation à de nombreux ouvrages collectifs.

Essayiste, il a publié en 1991 Femme et Loi en Algérie (éditions de l’Université des Nations-Unies), Sexe, droit et reproduction (L’Harmattan, en collaboration avec Nadir Marouf) en 1998. En 1999, il a coécrit avec Malika Matoub, Matoub Lounès (Albin Michel).

Les obsessions romanesques de Nourredine Saâdi. Par Arezki Metref

En 2013, il publie Houria Aïchi, dame de l’Aurès (Chihab)

Grand amateur d’art et ami des plasticiens, il est l’auteur d’ouvrages d’art : Rachid Koreichi (Actes Sud, en collaboration avec Jean-Louis Pradel) publié en 1998 et en 2003, Denis Martinez, peintre algérien (Barzakh et Le Bec en l’Air).

Nourredine Saâdi est un écrivain de la maturité. Il a épargné aux lecteurs les habituels balbutiements de jeunesse pour donner avec Dieu-Le-Fit un premier roman remarquablement abouti. D’ailleurs, le perfectionnisme de l’auteur dans cette véritable œuvre d’art se dresse comme un obstacle pour croire qu’il s’agit d’un premier roman. On sent que ce roman est une idée – et même un univers — qui a cheminé longtemps, se densifiant au niveau du sens, et se fluidifiant s’agissant du style, avant d’exister en tant qu’histoire.

Dans ce roman, Nourredine Saâdi a d’une certaine manière jeté les fondations de son œuvre ultérieure. S’y condensent déjà les «obsessions», pour emprunter le terme à Kateb Yacine pour qui un écrivain est l’homme des mêmes obsessions qui se déclinent de façon à chaque fois différente d’un livre à l’autre, qui se retrouveront dans tous ses romans.

Ces obsessions sont celle de la mémoire écorchée qui revient par l’entremise de la psychanalyse. Dans tous ses romans, on rencontre ce ressac de la mémoire de la souffrance tranquille, parfois même rationalisée, réinvestissant un personnage qui se reconstruit par l’élucidation et l’exploration de l’inconscient.

L’autre obsession, c’est une sorte de fatalité de l’amour impossible. Les romans de Nourredine Saâdi nous racontent des histoires d’amour pareillement inaccomplies, contrariées, tragiques. Souvent, dans son univers, les femmes, héroïnes de ses romans, se suicident. Ce sera encore le cas dans Boulevard de l’Abîme.

D’autres obsessions parsèment cet univers où les personnages — jamais simples, voire simplifiés – sont denses de toutes leurs contradictions, chatoient de toute leur complexité. Une lecture critique méthodique permettrait certainement de déceler la récurrence de ces obsessions incarnées aussi par la question de la guerre, de l’engagement, de la littérature bien sûr. La plupart des personnages de Nourredine Saâdi sont des lecteurs. Il a souvent recours à des citations d’écrivains et il fait des clins d’œil à ses auteurs préférés.

Les romans de Nourredine Saâdi composent indubitablement une œuvre d’un auteur cultivé, aux références multiples, maîtrisant et la langue et le langage romanesques.
Une chose est frappante dans le cursus d’écrivain de Nourredine Saâdi, c’est la rareté de sa production romanesque. En 21 ans, il a publié quatre romans, Boulevard de l’Abîme compris.

On est loin, on le voit bien, de ces écrivains compulsifs qui ne laissent pas passer une saison littéraire sans y figurer d’une manière ou d’une autre. Lui, il prend le temps de faire venir au monde ses histoires, et cette maturation se sent au niveau de la densité des personnages et de la précision des références qu’elles soient historiques ou littéraires.

S’agissant de Boulevard de l’Abîme, son dernier roman donc, qui est à la fois abouti et fluide à la lecture, il démarre comme un polar. Une scène d’enquête, un inspecteur, un cadavre. Celui d’une femme, désignée par la lettre A., une Algérienne trouvée morte dans un appartement cossu de Paris. Suicide ? Probablement mais la famille de A. veut user de toute son influence pour que l’inspecteur, en charge de l’enquête, fasciné par la beauté de cette femme, supprime le mot «suicide» de son rapport car il diminue de la respectabilité de la mort.
L’histoire est racontée par trois voix. Celle de A., à travers ses carnets que découvre chez elle l’inspecteur. Elle est racontée par l’inspecteur lui-même, qui fut par le meilleur des hasards un appelé rebelle à la guerre coloniale précisément à Constantine, d’où venait cette femme. Et la troisième voix pour achever la polyphonie est celle d’un mystérieux narrateur, dont on ne sait pas grand-chose sinon qu’il fut l’amant de la femme. Ces trois voix harmonisent leurs accords épars pour nous renvoyer à la période de la guerre à Constantine où A., fille préférée de son bachagha de père dont la ferme sert de centre de tortures à l’armée française, est l’actrice involontaire d’un acte qui marqua la ville. Elle se dévoile en public. Beaucoup de ces éléments de l’histoire sont tirés de la réalité historique. Nourredine Saâdi les rapporte avec un souci de la précision qui a nécessité une documentation rigoureuse. Ils intègrent cependant une fiction qui lui rend sa liberté de créateur à agencer l’histoire à sa convenance.
Et cela donne un roman étonnant, un mélange d’intimité de chacun des personnages et d’histoire collective. Un roman, quoi, qui réinvente la réalité et lui donne un sens qu’elle n’a pas forcément intrinsèquement.

 

Source : Le Soir d'Algérie

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Nadir BOUMAZA 27/11/2017 08:34

"Nono" Saadi est à saluer encore et toujours pour son magnifique travail.