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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR.

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Par Sadri Khiari, 2 novembre 2017

Vous connaissez le crocodile du Nil ? Eh bien, c’est un crocodile. Il est particulièrement féroce à ce qu’on dit. Mais ce n’est pas là sa qualité principale. Ce crocodile est surtout connu pour sa bienveillance à l’égard d’un petit oiseau dont l’occupation préférée consiste à lui nettoyer les dents et les gencives. On l’appelle, cet oiseau, le pluvian d’Egypte mais on devrait plutôt l’appeler l’oiseau cure-dents. Vous allez tout de suite comprendre pourquoi je vous en parle.

Antonio Tajani, le président du Parlement européen était ces jours-ci à Tunis. Une visite officielle de deux jours, les 30 et 31 octobre, au cours desquels il a rencontré une flopée de responsables tunisiens. Antonio Tajani a su trouver les mots pour nous plaire. Il faut dire que nous ne sommes pas très difficiles. En réalité, ces mots qui nous plaisent procèdent d’une sorte de relation langagière circulaire avec l’Union européenne.

Voilà de quoi il s’agit : portée par toutes sortes d’instances (l’Etat, la société civile, les médias, les experts, etc.) notre diplomatie du langage met en avant les mots qui plaisent aux Etats européens puis, dans un second temps, l’Europe nous les renvoie comme autant de satisfecit qui nous ravissent. Nous en arrivons à penser que ce vocabulaire diplomatique, forgé pour une grande part par les idéologues et les experts européens, dit vraiment ce que nous sommes.

Le discours infantilisant prononcé par Antonio Tajani devant l’Assemblée des Représentants du Peuple (ARP) en est une parfaite illustration.  Il n’utilise pas la formule de l’« exception démocratique tunisienne » (équivalent politique du fameux « miracle économique ») mais c’est tout comme. De l’assemblée, il dit ainsi qu’elle est le « cœur vivant d’une démocratie qui a valeur d’exemple pour tous les pays en quête de liberté. » La Tunisie, réputé le seul pays arabe à avoir réussi sa transition démocratique, le premier de la classe en quelque sorte, serait un « exemple ». Et cette exemplarité, ajoute-t-il sans surprise, nous la devons plus particulièrement à « la femme tunisienne » : « Je veux saluer le rôle des femmes parce que la femme tunisienne est le pilier de la démocratie ».

Tajani poursuit en s’appuyant implicitement sur l’idéologie historique construite de toute pièce par l’Etat bourguibien et qui concorde tellement avec les projets européens : « Le lien privilégié de la Tunisie à l’Union européenne est riche d’une histoire ancienne, porteur d’intérêts et de valeurs partagés. (…) La Méditerranée est le creuset des valeurs de notre civilisation et la Tunisie joue un rôle fondamental dans cette relation particulière ».

Vous en avez des bouffées de chaleur ? C’est normal. C’est notre ego qui gonfle. Nous faisons partie de la même civilisation que l’Europe. Nous sommes presque européens ! Mais cela ne suffit pas. Pour former communauté, il faut un Autre. Et deux Autres, c’est encore mieux. L’un qui est inférieur et l’autre qui est menaçant. L’Afrique subsaharienne et l’Asie, la Chine plus précisément.

La Tunisie, nous dit ainsi le président de l’Union européenne, est appelée à servir de tête de pont entre l’Europe et l’Afrique noire pour « ne pas laisser le développement de l’Afrique à une Chine qui n’a pas la même conception que nous du respect de l’environnement, des valeurs démocratiques et des droits de l’Homme ». En clair, Antonio Tajani qui prend soin de préciser qu’il y a quarante milliards d’euros en jeu, propose à la Tunisie de s’associer à la prédation européenne de l’Afrique pour contrer la prédation chinoise.

L’Europe n’ayant pas vraiment besoin de nous pour piller l’Afrique, un boulot pour lequel la France notamment a une grande expertise, il y a lieu de se demander quelle est la véritable finalité de cette proposition. Eh bien, sans être spécialiste de la question, je crois pouvoir affirmer qu’elle n’en a pas. Ou, si elle en a, ce n’est qu’un miroir aux alouettes, une promesse illusoire pour ne pas répondre aux demandes de financement des autorités tunisiennes ou pour faciliter d’autres négociations.

Vous aurez votre part des quarante milliards d’euros, nous assure Tajani, et on vous aidera à dégoter quelques chantiers dans un de ces pays au sud du Sahara. Nos hommes d’affaires salivent. Ils ont de la mousse blanche qui sort de la bouche. Nos hommes politiques, je veux dire les « réconciliateurs », rêvent déjà de s’en mettre plein les poches.

Que demande en échange l’Union européenne ? Rien d’autre que ce qui se fait depuis déjà trente ans mais de manière élargie, systématique et plus rapide. Son président l’a longuement rappelé devant le parlement, l’objectif de l’Union européenne se décline en trois volets. Le premier d’entre eux est la sécurité en Méditerranée.

La Tunisie est ainsi appelée à soutenir les choix politiques, diplomatiques et militaires européens.

Le deuxième est la lutte contre l’immigration clandestine dans laquelle notre pays doit s’engager corps et âmes en échange de quelques bourses Erasmus.

Le troisième est l’ALECA, l’Accord de libre échange complet et approfondi, auquel la Tunisie devrait adhérer pleinement bien qu’il implique le démantèlement « complet et approfondi » de notre souveraineté économique, la subordination de l’industrie, des services et de l’agriculture aux intérêts des capitalistes européens et l’aggravation des conditions de vie et de travail des classes populaires.

La majorité de nos députés, hélas, a applaudi au discours d’Antonio Tajani. Vous comprenez maintenant pourquoi j’ai parlé de ce petit oiseau méprisable qui s’enorgueillit d’avoir une relation privilégiée avec le crocodile égyptien ?

Source : Nawaat-Tunisia

 

Sadri Khiari

Membre fondateur du Conseil National des Libertés en Tunisie (CNLT) et d'ATTAC-Tunisie (RAID). Co-fondateur en France du Parti des indigènes de la république. Sadri est aussi l’auteur de nombreux articles sur la Tunisie et d’un ouvrage intitulé Tunisie, le délitement de la cité, éditions Karthala, Paris, 2003. Voir également « La révolution ne vient pas de nulle part », entretien avec Sadri Khiari conduit par Beatrice Hibou, in Politique africaine, n°121, éd. Karthala, Paris, mars 2011, disponible en français et en anglais. Il a publié également Sainte Caroline contre Tariq Ramadan. Le livre qui met un point final à Caroline Fourest, éditions LaRevanche, Paris, 2011, La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, éditions La Fabrique, Paris, 2009 et Pour une politique de la racaille. Immigrés, indigènes et jeunes de banlieue, éditions Textuel, Paris, 2006. "Malcolm X, stratège de la dignité noire", éditions Amsterdam, Paris, 2013. Artiste-peintre et dessinateur, collaborateur régulier du magazine tunisien de bandes dessinée, "LAB 619".

 

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