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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR

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Le cinéaste Raoul Peck explique dans une longue interview à la revue Ballast,  son film   Le Jeune Karl Marx, où il donne à voir la genèse du Manifeste du Parti communiste. Il confie :  « Mon propos est toujours le présent et les combats du moment. »

Certains penseurs ont parfois critiqué ce qu’ils appellent  l’« eurocentrisme » de Marx. Vous êtes d’Haïti : que vous évoque cette critique ?

Raoul Peck. Pour moi, aujourd’hui, c’est un faux débat. Ça pouvait sembler urgent et essentiel, à l’époque où le marxisme lui-même était critiqué et remis en doute (en particulier à cause des crimes commis dans les pays de l’Est), d’apporter des nuances aux contributions et aux paroles de Marx. J’ai mis toutes ces discussions de côté et j’ai décidé de revenir aux fondamentaux : Marx est un génie de son siècle qui absorbe tout ce qui a eu lieu avant lui, que ce soit en termes de philosophie, d’histoire, ou d’économie — il s’est d’ailleurs appuyé sur de grands économistes bourgeois comme Adam Smith, Ricardo, etc. pour comprendre et expliquer la société capitaliste, qui est une société historiquement définie, mais qui en était alors à ses débuts, générant à la fois une grande richesse et une grande pauvreté. Il l’analyse de manière magistrale et, plus important, il développe pour nous les instruments de cette analyse. C’est un énorme travail scientifique — j’insiste sur le caractère scientifique — que Marx a fait (je recommande de lire ou relire Socialisme utopique et Socialisme scientifique d’Engels, qui a été le premier livre « marxiste » que j’ai lu). Aujourd’hui encore, quelqu’un comme Thomas Piketty peut se l’approprier et en faire une analyse courante et contemporaine. Avec Marx, on part toujours du réel : on re-questionne constamment l’étape à laquelle on se trouve à l’intérieur de ce même capitalisme qui change de forme, d’accent, qui s’étend — aujourd’hui, ce qu’il avait écrit dans le Manifeste du Parti communiste a envahi le globe entier. C’est un matérialiste réaliste. Les débats d’experts m’intéressent peu à ce stade. Nous avons tellement perdu de terrain. Il est temps d’apprendre à nouveau à se battre — mieux. Une bonne partie du monde — la majorité — n’a plus le luxe d’attendre.

Le générique de fin est en réalité une ouverture, et vous avez choisi de traiter le Manifeste du Parti communiste — un appel au combat — et non Le Capital : que dites-vous par cela à notre époque ?

On en parle dans les cartons de fin en rappelant que Marx va passer beaucoup d’années dans la misère, aidé de Jenny et Friedrich, pour écrire son œuvre majeure : Le Capital, « Une œuvre grande et inachevée parce que son sujet lui-même est en perpétuel mouvement. »

Ce carton de fin est important, car il évite de voir Le Capital et les idées de Marx comme quelque chose de figé — beaucoup ont fait cette erreur, pourtant. Mais pour le film, on a fait le choix de s ‘arrêter au Manifeste du Parti communiste, le livre qui doit être l’un des plus traduit et lu de l’histoire de l’humanité en dehors de la Bible, et qui décrit exactement la situation qui est la nôtre aujourd’hui. Le générique de fin fait aussi défiler des photos des guerres mondiales, de la crise de 1919, de la colonisation, de l’apartheid en Afrique du Sud… On aperçoit le Congo et l’assassinat de Lumumba, mais aussi Thatcher, Reagan, Che Guevara, Allende ou Mandela — les gens oublient que Mandela était communiste ! —, la crise des subprimes, les phénomènes de migrations… Il est important de connecter tous ces liens pour faire comprendre aux gens que nous avons une histoire commune sur cette planète globalisée où tout est connecté. Pour en revenir au Congo, pays qui n’a jamais pu être en paix depuis soixante ans, sa situation est liée au capital et aux intérêts qui exploitent ses richesses, comme le coltan qu’on retrouve dans nos téléphones portables. Quand des Congolais se retrouvent parmi les « migrants », il y a des raisons. Quand des Syriens s’y retrouvent, il y a des raisons. Notre travail est de faire ressortir ces explications.

Extraits de l'interview intitulée Raoul Peck : « Une bonne partie du monde n’a plus le luxe d’attendre »

Texte intégral : Revue Ballast

Lire aussi : « Le Jeune Karl Marx », de Raoul Peck. Un biopic matérialiste

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