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Publié par Saoudi Abdelaziz

Expression grecque ! Athènes, octobre 2017

Expression grecque ! Athènes, octobre 2017

Je vous écris d'un pays lointain

 

Par Panagiotis Grigoriou, historien et ethnologue. 14 octobre 2017

EXTRAITS

"Je vous écris d'un pays lointain. Je vous écris d'un pays autrefois clair”. Phrases d’Henri Michaux que le poète Yórgos Seféris note dans son journal personnel à la date du 12 octobre 1946. Il avait brièvement rencontré le poète franco-belge, et il s’était souvenu de sa prose. C’est bien connu, toute poésie n'est pas forcément versifiée... surtout dans un pays autrefois clair, et encore.

Place de la dite “Constitution”, matins d’octobre. À la satisfaction générale le soleil domine et les températures remontent. Du moins, nous sommes loin de cet autre pays, autant évoqué par Henri Michaux, où “nous n'avons ici, qu'un soleil par mois, et pour peu de temps”. Maigre et cependant brillante consolation. Sur les plages d’Attique il y a ceux qui se baignent toujours... corps, âmes et chiens. Beau temps. Toutes ces dernières années, nous avons eu de beaux octobres !

Place de la Constitution, passages et passants, aux allures d’une normalité apparente. Temps inexorable, employés au regard assombri, puis, l'indéboulonnable chanteur... délustré, venu tout droit des années soixante-dix. Pour survivre, il ne lui reste que son ultime karaoké sur la place. Répertoire d’époque, souvenirs sonores d’un pays autrefois audible.

Sur la terrasse d’un des cafés historiques de la place, deux hommes à l’âge pas tout à fait mûr, discutent en attendant l’instant d’un rendez-vous imminent. “Alors, c’est notre rendez-vous avec le Secrétaire général du Ministère. Tu vois, l’affaire est presque conclue, nous obtiendrons enfin ce marché. Puis, avant la fin de l’année, il arrivera après tant de retards successifs ce financement européen que nous attendions tous, au bénéfice de l’administration de la Région d’Attique. Nous sommes également dans le coup. La semaine prochaine nous ferons notre tour chez les autres partis, essentiellement du côté de la Nouvelle Démocratie. Je suis de près les nominations des futurs candidats aux prochaines législatives, pour 2018 ou pour 2019 peu importe, pour peu que nous soyons toujours dans le coup...”

Entrepreneurs de ce genre, suffisamment protégés et protecteurs du système clientéliste des partis. Rien de nouveau dans un sens. Le contraire de la situation que connaît Dimitri, ami rencontré cette semaine, lui aussi entrepreneur dans la branche des technologies supposées nouvelles... mais “hors système” comme on dit parfois ici: “Je ne m'en sors plus. Hausse des cotisations, hausse des taxes... mes trois employés... mes clients qui ne payent pas. En septembre, j'ai voyagé en Afrique pour conclure un contrat de sous-traitance. Puis, Tsipras et les siens... j'ai envie de les détruire. Basta...”

La société grecque se disloque. Il y a ceux qui... s’amarrent à une destinée encore réellement existante, et tous les autres, ceux pour qui le futur n’est visible qu’à travers une... gueule cassée. “Que pouvons-nous faire enfin pour résister? Nos manifestations ont été brisées sous les matraques de la Police, nos bulletins de vote ont été trahis, ils ne servent et ils ne serviront plus à rien pour changer la situation”.

Question posée en direct par un auditeur au journaliste Lámbros Kalarrytis et à la radio 90.1 de la bande FM, au soir du 11 octobre 2017. Le journaliste sans trop y croire et visiblement gêné, a voulu minimiser ces propos sur l’insignifiance patente et prouvée des élections. L’auditeur a finalement conclu... tout seul: “Il faut que le sang coule ; en Grèce, mais aussi partout en Europe pour que la situation change. Sinon, ceux qui nous contrôlent ne lâcheront pas, c'est tout”.Bonne soirée Monsieur, je vous remercie...”

Vies grecques parallèles, semblables, voire, asymptotes. Les salariés du pays autrefois clair sont et seront... en cette fin infinie de droits, tandis que les retraités scrutent faute de mieux, l’arrivée des bateaux aux ports de l’Attique, tout comme la prochaine diminution du montant de leurs pensions. Beau pays, disons clair, aux nombreux visiteurs et aux baigneurs d’octobre !

(...)

Libération d'Athènes, le 12 octobre 1944. Photo DR

Libération d'Athènes, le 12 octobre 1944. Photo DR

L’histoire comme on dit, elle s’accélère, les destins se figent, peut-être pour un temps seulement, et les mentalités quant à elles, alors elles décampent. Jusqu’en 2015, et jusqu’au referendum du ‘Non’ en juillet, les Grecs croyaient que par une certaine solution du type “miracle politique”, ils allaient retrouver le chemin de leur pseudo-paradis perdu de l’avant-crise. Deux partis, SYRIZA et ANEL, issus du front comme des luttes contre le Mémorandum et contre la Troïka ont été portés au (supposé) pouvoir.

Ces partis, leurs hommes et leurs femmes, n’ont proposé que de paroles, paroles et slogans alors sans véritable programme alternatif, prononcés sans y croire, et de ce fait sans lendemain. Et ces gens ont poussé le bouchon de la trahison et du cynisme jusqu’à... enclore les Grecs dans le flacon de l’immobilisme. Le choc, mais aussi une certaine sagesse vers la quelle il les conduira... ce flacon, sont toujours immenses. La nouvelle situation (le mémorandum Tsipras entre autres), semble être accepté faute d’autre perspective. Et alors, ceux qui ne peuvent plus supporter cette nouvelle réalité depuis 2015, ils s’évadent du pays, soit par un exil à l’étranger, soit par un exil dit “en interne”.

“Génération du Chaos”. Athènes, octobre 2017

“Génération du Chaos”. Athènes, octobre 2017

Paupérisés (ou pas), ces anachorètes nouveaux, iront ainsi retrouver leur village natal loin des villes, ils vont se refugier au sein de leurs amis à la manière des groupes primaires combattants, qui les structurent autant à travers un mécanisme d'identification, de compétition et de miroir. Ils iront enfin s’accrocher à l’Orthodoxie, à la tradition populaire, entre autres formes de “départ”, à la musique de Rebétiko .

C’est la fin de la politique, ou plutôt de son illusion, entretenue encore coûte que coûte par les marionnettes parlementaires (et locales), et autant, par la... matrixicité médiatique.

Mon ami K., enseignant, se comptait très volontiers présent à tous les mouvements et événements (espérés) politiques, depuis 2010. Et à présent, il se dirige vers l’Église. “L’Église, c’est le radeau de sauvetage le mieux accessible qu’il soit. Il faut alors y voir plus près, faute de mieux pour l’instant. Je visite un monastère par semaine et parfois, j’y reste un peu plus longtemps, durant les périodes des vacances scolaires par exemple. Depuis l’affaire SYRIZA de l’été 2015, l’attrait pour les monastères s’est considérablement renforcé.”

“Il y a presque toujours la queue... à l’entrée. Quelquefois j’y suis hébergé, accompagné de mon épouse et des enfants. Nous discutons avec les moines, nous nous apaisons ainsi de l’hybris de l’actualité, et nous en sortons... purifiés. Notre ami M. qui est souvent de la partie, l’autre jour il a voulu revenir sur la question de l’homme de la situation, de l’homme juste, de l’homme déterminé à prendre le pouvoir en Grèce pour mettre fin à cette décadence et autant trahison du régime démocratique, en attendant espérons-le, son renouveau. Tu sais, cette question que de très nombreux Grecs posent et se posent depuis 2015.”

“L’higoumène (abbé de monastères orthodoxes) alors lui répond: ‘C’est encore une illusion. L’homme providentiel, juste, bon et fort, ne pourra pas apparaître sous les conditions actuelles. Puis, un seul homme, aussi intelligent et habile qu’il soit, il sera rapidement éliminé ou avalé par le système. Pour l’instant, nous devons tous, d’en bas, nous organiser et agir à peu près comme durant la période de l’occupation ottomane. Autrement-dit, organiser des cours de langue gratuits et accessibles à tous, de nôtre langue évidemment qu’il va falloir désormais préserver, puis, de notre histoire, si malmenée désormais à l’école officielle. Les paroisses devraient aussi agir dans ce sens.’”

“Tu vois peut-être. Je me suis désabonné entre temps des nouvelles via Internet, celles des mouvements du type Plan-B, Unité Populaire et consorts, ils ont fait leur temps... et nous avons suffisamment perdu notre temps et notre énergie avec eux... et il faut dire en vain. Nous avions en réalité accordé trop d’importance à ces gens, tout comme les autres Grecs à ceux de droite, nous devons ainsi désormais avancer dans la compréhension profonde de notre monde et aussi peut-être de leur monde, avant de pouvoir nous organiser et agir enfin efficacement. Sauf que nous avons besoin du moins... d’une petite gamelle remplie par jour, je le reconnais, ce n’est plus à la portée de tous dans ce pays.”(...)

Texte intégral : greekcrisis

 

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