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Publié par Saoudi Abdelaziz

Chercheur, écrivain, docteur en économie et ancien ministre. Photo DR

Chercheur, écrivain, docteur en économie et ancien ministre. Photo DR

Approche politique du redressement économique, planche à billets, impôt sur la fortune, gaz de schiste, investisseurs étrangers, Grand Maghreb. Smaïl Goumeziane propose son éclairage sur les sujets sensibles dans une interview parue aujourd'hui dans El Watan. Nous en avons extraits et sous-titré les passages suivants.

La Planche à billet

"La question ne réside donc pas dans tel ou tel instrument, mais dans les conditions qui président à leur choix, aux modalités de leur usage et aux effets attendus de leur utilisation pour l’ensemble des acteurs économiques et sociaux, principalement les couches les plus vulnérables. Ainsi, de façon imagée, un marteau reste un marteau, mais l’effet n’est pas le même selon qu’on l’utilise pour enfoncer un clou ou pour frapper la tête de son voisin. Et il n’est guère besoin de demander au voisin ce qu’il en pense (...). Dans ce sens, à titre d’illustration, le problème n’est pas dans le risque inflationniste inhérent à l’usage de la planche à billets, mais dans la connaissance des conditions précises qui génèrent ce risque et dans la mise en œuvre des mesures adéquates de tous ordres pour limiter, voire éliminer un tel risque".

"Car, avant de choisir et d’adopter ces instruments, dans bien des pays des questions essentielles se sont posées et les réponses amplement débattues selon des procédures de dialogue démocratique éprouvées : quelles sont les origines proches et lointaines du déficit budgétaire ? Pour y mettre un terme, les instruments utilisés sont-ils performants et suffisants ? A quoi servira l’argent ainsi introduit dans le circuit économique ? A cette occasion, quelles sont les mesures de protection qui accompagnent la mise en œuvre de ces instruments pour éviter tout dérapage ou effet pervers ?"

"In fine, ces mesures auront-elles pour effet d’aggraver la fracture sociale au profit d’une minorité ou de la réduire au bénéfice du plus grand nombre ? Or, en Algérie, toutes ces questions essentielles ont-elles été réellement et démocratiquement débattues avec les partenaires sociaux et politiques ? Rien n’est moins sûr".

L'impôt sur la fortune

"Est-il vraiment adapté à la situation ? Dans ce cadre, a-t-on vraiment les moyens de bien distinguer entre fortunes productives, c’est-à-dire dire tirées d’une activité légale de production et réutilisées sous forme d’investissements productifs, fortunes spéculatives et rentières, tirées pour l’essentiel d’activités de spéculation, et fortunes mal acquises, résultant d’entorses plus ou moins graves à la loi ?"

"En termes économiques et politiques, il est clair que les premières fortunes, celles des vrais «capitaines» d’industrie, ne peuvent être traitées, fiscalement et judiciairement parlant, de la même façon que les deux autres. Ainsi, peut-on considérer qu’il est juste d’imposer un chef d’entreprise qui emploie de manière productive des milliers de travailleurs dans ses nombreuses unités industrielles, lorsqu’il possède un véhicule à plus de 10 millions de dinars, quand un «entrepreneur» du secteur informel pourrait posséder plusieurs véhicules à moins de 10 millions de dinars sans être inquiété par le fisc ?"

"Dans ce sens, a-t-on vraiment pris la mesure de la difficulté de recenser de telles fortunes et de mettre en œuvre de façon juste et rigoureuse un tel dispositif fiscal, fut-ce en transformant les concessionnaires et autres bijoutiers en agents du fisc, lorsque l’on sait, depuis des années, l’incapacité quasi chronique à lutter contre la fraude et l’évasion fiscales, et les difficultés, plus évidentes encore, à récupérer les immenses dettes fiscales de certains «gros contribuables» à l’origine d’un immense gisement fiscal complètement inexploité ?"

"Comment fiscaliser, notamment, tous ces biens immobiliers possédés par certains en Europe et ailleurs souvent par le biais de prête-noms, ou les fortunes placées dans des banques étrangères, au secret bien gardé, ou dans d’innombrables paradis fiscaux ? Comment concevoir, avec les pays et organisations concernés, les dispositifs juridiques en mesure de mettre un terme à tout cela ?"

L'approche politique

"A l’évidence, cette question, comme les questions liées à l’origine du déficit budgétaire, à la solidarité nationale, à la croissance et au pouvoir d’achat — et au-delà à la survie de tout un peuple —, pour ne citer que celles-là, ne sont pas de simples questions techniques. Elles sont, par essence, des questions politiques qui intéressent toute la nation car elles touchent au quotidien de chacun et de tous."

"A ce titre, elles dépassent le seul cadre d’un gouvernement et de son discours «faussement rassurant», ou d’un regroupement partisan de circonstance, car les réponses et leur mise en œuvre efficace engagent la responsabilité active de toute la nation et l’avenir de tout un peuple".

"Dès lors, il est plus qu’urgent de sortir ce «dialogue de sourds» par voie de presse interposée qui perdure, pour le transposer sous la forme d’un véritable débat politique et économique, dans un cadre démocratique approprié, ouvert à toutes les bonnes volontés de la nation, où qu’elles se trouvent, afin de faire face, de façon rassemblée, pacifique et constructive, à cette crise qui au-delà de sa traduction budgétaire touche, à l’évidence, à tous les fondements de la société".

"En ce domaine, si vital pour le pays, pour son peuple, principalement sa jeunesse, nul doute qu’un consensus politique et une large mobilisation des forces vives de la nation sont la meilleure garantie pour un recours raisonné, maîtrisé et transparent à la planche à billets, à l’endettement extérieur ou à toute autre mesure économique, financière, fiscale, voire politique".

"C’est ce qu’on appelle le crédit politique. A cet instant, il est plus que jamais la seule planche… de salut. Le seul en mesure de mettre un terme au grave déficit politique dont souffre le pays. Le seul crédit dont l’usage n’hypothèque pas l’avenir. Car, encore une fois, répétons-le, c’est lorsque le pays est rassemblé autour d’un choix consensuel qu’il fait face victorieusement aux défis qui lui sont imposés. Et c’est lorsqu’il est divisé qu’il subit ses pires échecs".

Gaz de schiste

"Nul doute aussi que la question de l’exploitation du gaz de schiste sera toute aussi centrale et à étudier sans tabou et en toute sérénité pour le moyen et le long termes. Car, faire croire que le gaz de schiste peut être une réponse à court terme aux difficultés financières du pays est un leurre."

"Même si l’on devait se précipiter pour l’exploitation du gaz de schiste, celle-ci ne serait opérationnelle, aux dires des spécialistes du secteur, que d’ici 2030 ! Une période au cours de laquelle on pourrait tout aussi bien mettre en place une véritable industrialisation des énergies renouvelables. Probablement à moindre coût et avec moins de dégâts environnementaux pour les régions concernées. C’est, à l’évidence, l’autre aspect incontournable du débat sur la transition énergétique".

Rassurer les investisseurs étrangers

"Encore faut-il savoir avec précision qui on veut rassurer et pourquoi. S’il s’agit de rassurer les investisseurs extérieurs productifs, c’est-à-dire ceux qui veulent, sur fond de transition énergétique maîtrisée, contribuer à l’émergence d’une économie productive nationale, allons-y."

"Dans ce cadre, il serait bien évidemment normal que leur contribution soit profitable. Pour eux, certes, mais aussi pour le pays. S’il s’agit, au contraire, de rassurer ceux qui continuent de parier sur une économie algérienne fondée sur la rente pétrolière, les importations massives et leurs réseaux occultes, il faut avoir le courage de leur dire : circulez, il n’y a plus rien à voir !"

"Or, cela est plus facile à faire dans un cadre démocratique et pacifique que lorsque le pays est fracturé et instable. Plus fondamentalement, dans le cadre de cette loi sur les hydrocarbures ou de toute autre loi, il faut garder à l’esprit, en permanence, que ceux qui sont à rassurer ce sont les Algériens et les Algériennes où qu’ils se trouvent, entrepreneurs, travailleurs, chercheurs et autres fonctionnaires, car les lois doivent d’abord être conçues pour eux et pour leurs enfants.

Et le développement aussi, même si, bien entendu, celui-ci peut, et doit, résulter d’un travail de longue haleine avec le concours de partenaires extérieurs. Les investisseurs étrangers, mais aussi et surtout les investisseurs de notre diaspora. En un mot, derrière toute loi et toute action politique, il y a un maître-mot qui doit s’imposer : la confiance."

La mondialisation et nous

 "Dans ce cadre, nul doute que toute mesure interne qui renforce le pays dans sa place et son rôle de pourvoyeur, à «n’importe quel prix», de ressources en hydrocarbures, risque de maintenir le pays dans la spécialisation internationale du travail, voulue ou souhaitée par bien des partenaires étrangers. Une place et un rôle que seule une stratégie offensive de transition énergétique et de diversification de l’appareil de production national peut mettre rapidement et durablement en échec. En matière commerciale, il en est de même.

"Le bassin sud méditerranéen est à l’évidence un immense «comptoir» commercial dans lequel bien des partenaires souhaitent continuer à déverser, pas toujours dans la transparence attendue et sans contrepartie, des milliers et des milliers de conteneurs remplis de marchandises en tous genres. D’où leur intérêt à ce que le pays continue de se satisfaire de sa «vocation» importatrice, grâce aux ressources rentières tirées de l’exploitation acharnée des hydrocarbures.

"Ceux-là, à l’évidence, ne sont guère intéressés par toute idée de régulation du commerce extérieur du pays. A ne pas confondre, bien entendu, avec le retour à l’économie administrée et ses contrôles bureaucratiques sur fond de licences d’importation et autres pratiques dérogatoires.

"Ceux-là veulent la fin de ces pratiques bureaucratiques — ce à quoi on peut souscrire —, mais leur remplacement par… une liberté totale des échanges, dans le cadre de la spécialisation actuelle de l’Algérie. Or, cette liberté totale des échanges, celle d’un commerce totalement débridé, n’existe nulle part au monde, pas même aux Etats-Unis. Et lorsque certains pays, comme la Corée du Sud, ont réussi leur développement, c’est justement en brisant cette sacro-sainte «loi» de la spécialisation internationale, chère aux économistes libéraux.

"Enfin, en termes sécuritaires, l’immense tragédie qui se déroule dans le bassin sud méditerranéen depuis des décennies montre, si besoin est, comment la question sécuritaire, sur fond de terrorisme «djihadiste», est utilisée par les grandes puissances pour intervenir militairement et déstabiliser davantage le «monde musulman» pourvoyeur de ces ressources. Au point de vouloir, sans grand succès jusque-là, y impliquer directement l’Algérie dans des conflits externes (Libye, Sahel) qui ne la concernent pas, et pour lesquels, cependant, le pays a bien voulu mettre à disposition toutes ses potentialités politiques et diplomatiques.

"De ce point de vue, il est tout aussi évident que pour résister aux pressions externes et maintenir son approche pour un règlement pacifique et politique des conflits, le pays a besoin d’une économie forte et diversifiée, gage de son indépendance en termes économiques, politiques et diplomatiques. A l’inverse, toute mesure qui fragiliserait davantage l’appareil de production national et ses forces vives affaiblirait les positions politiques et diplomatiques du pays avec un risque, déjà palpable, de déstabilisation et de perte de souveraineté."

Le Grand Maghreb "pour toujours"

"Le grand rendez-vous d’un Maghreb unifié en termes politiques et économiques n’a toujours pas eu lieu, malgré plusieurs tentatives, dont celle de 1989. Les divergences politiques, plus ou moins réelles et profondes, font le jeu des adversaires du Maghreb.

"Je reste convaincu que ce rendez-vous, probablement inéluctable, ne pourra avoir lieu que dans un cadre démocratique élargi à tout le Maghreb. En effet, le Maghreb tout entier sera libre ou ne le sera pas. Pour cela, il faut que toutes les potentialités démocratiques des pays du Maghreb renforcent leurs contacts et réfléchissent ensemble aux voies pacifiques, aux moyens politiques et aux projets économiques en mesure de faire avancer un tel processus de transition dans chacun des pays et au niveau de tout le Maghreb.

"Nul doute que les peuples maghrébins soutiendraient avec enthousiasme une telle démarche. Car, qu’on ne s’y trompe pas, derrière les «chauvinismes» attisés par certains, les peuples du Maghreb savent d’où ils viennent depuis la nuit des temps et ce qui les relie en termes de civilisation. Pour toujours.

Texte intégral: El Watan

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