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Publié par Saoudi Abdelaziz

Kurdes d’Irak agitant leur drapeau national après le triomphe du vote indépendantiste. Photo DR

Kurdes d’Irak agitant leur drapeau national après le triomphe du vote indépendantiste. Photo DR

Par Jean-Pierre Filiu, 8 octobre 2017

Jean-Pierre Filiu est professeur des universités en histoire du Moyen-Orient contemporain à Sciences Po (Paris).

Le référendum, loin de faire avancer la cause kurde, s’avère n’être qu’une manoeuvre politicienne du président Barzani pour consolider un pouvoir sans partage.

Deux semaines se sont écoulées depuis que, le 25 septembre 2017, le Gouvernement régional du Kurdistan (GRK) a organisé un référendum sur l’indépendance du Kurdistan d’Irak. Le score de 92% en faveur de cette indépendance est peu surprenant dans une zone où, depuis de longues années, le seul drapeau irakien à encore flotter l’était… sur la résidence de Massoud Barzani, président du GRK, forcé de reconnaître au moins symboliquement son appartenance à l’Irak. Partout ailleurs, seul le drapeau kurde prévalait, la langue kurde ayant supplanté l’arabe comme langue d’administration et d’enseignement.

LA FUITE EN AVANT DU GRK/PDK

Le GRK gérait souverainement ses frontières terrestres et aériennes, délivrant une autorisation d’entrée indépendante du visa accordé par les autorités de Bagdad. Cette autonomie très poussée était renforcée par les relations directes établies avec le GRK par la coalition anti-Daech dans le domaine militaire, ainsi que par les partenariats directs établis dans le domaine économique avec la Turquie et, dans une moindre mesure, l’Iran. C’est dire que la cause kurde et la population concernée n’avaient rien à gagner à compromettre ces avantages multiformes en s’engageant dans la voie d’une rupture indépendantiste.

D’un séjour au Kurdistan d’Irak en avril dernier, j’avais retiré la conviction, exprimée sur ce blog, d’une « question kurde dans l’impasse« . Je soulignais que le Parti démocratique du Kurdistan (PDK), la formation historique du nationalisme kurde, gérait le GRK de manière de plus en plus autoritaire. La crise d’octobre 2015 avait retiré toute légitimité démocratique à son président Barzani, dont les milices (peshmergas) et les services de sécurité (assayich) sévissaient à l’encontre de l’opposition organisée et de la société civile. Cette répression à l’intérieur du GRK s’aggravait d’une rivalité ouverte entre le PDK et le PKK (Parti des Travailleurs du Kurdistan), qui a pris le contrôle dans la Syrie voisine d’un territoire désigné sous le nom de « Rojava ».

Je mettais en garde contre la manipulation par le PDK de la tenue même d’un référendum pour enterrer toute autre échéance électorale qui risquerait de lui être défavorable.  « Nul doute qu’une écrasante majorité de la population se prononcerait en faveur de l’indépendance du GRK. Mais cela signerait l’avènement d’un Etat-PDK, fondé sur la redistribution clientéliste de la rente pétrolière, d’une part, et sur l’étouffement méthodique de toute contestation, d’autre part. Le PDK et le PKK sont ainsi tous deux engagés dans une fuite en avant : le premier vers le référendum pour l’indépendance, afin d’éluder la question de la démocratie au Kurdistan d’Irak ; le second dans une expansion territoriale en Syrie, afin d’éluder la question de son alliance de fait avec le régime Assad ».

LENDEMAINS DE REFERENDUM

Cet « Etat-PDK » dont je redoutais au printemps dernier l’avènement a commencé de prendre forme avec l’établissement d’un « Conseil du leadership du Kurdistan-Irak ». Cette instance non élue est peuplée de partisans inconditionnels de Barzani, dont le maintien au pouvoir est ainsi garanti sans limitation dans le temps. En votant en faveur de l’indépendance, le 25 septembre, les électeurs kurdes auraient peut-être ainsi, sans le savoir, ni bien entendu le vouloir, abdiqué pour longtemps leur droit à un scrutin authentiquement libre.

La participation au référendum, annoncée à 72%, prête bien plus à débat que l’indiscutable victoire du vote indépendantiste. Le scrutin s’est en effet déroulé également au-delà des territoires dévolus au GRK dans le cadre de la constitution irakienne de 2005. Le PDK tenait à organiser le vote dans la zone du Sinjar, bastion de la communauté yézidie, où il est en affrontement direct avec le PKK . Les Chrétiens des plaines de Ninive ont aussi été mis devant le fait accompli de la tenue du référendum, alors même que les milices kurdes les y avaient abandonnés face à Daech à l’été 2014. Mais c’est à Kirkouk que le déroulement de ce scrutin est apparu le plus lourd de menaces, du fait de la détermination affichée par le gouvernement irakien et par les milices chiites de reprendre le contrôle de la ville et de sa région. Téhéran, tout aussi résolument engagé qu’Ankara contre le principe même du référendum kurde, pourrait encourager des milices kurdes à s’opposer au pouvoir de Barzani.

Tous ceux qui se proclament « amis des Kurdes » feraient mieux d’y réfléchir à deux fois avant de s’emballer pour la chimère du moment. Oui, le référendum du 25 septembre a vu l’expression massive et incontestable de la volonté du peuple kurde. Non, il n’a pas ouvert la moindre perspective à la mise en oeuvre d’une revendication qui demeure inaboutie. Oui, ce référendum a favorisé une unité de façade entre les factions kurdes. Oui, cette unité a volé en éclats dès le lendemain de la proclamation des résultats. Oui, les risques de guerre civile n’ont jamais été aussi forts entre les différents partis kurdes, ainsi qu’entre ces mêmes partis et les milices chiites d’Irak.

Quel gâchis! Et surtout quelle peine…

Source : Filiu.blog

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