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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Une analyse de Fabien Escalona*

12 octobre 2017. Mediapart

EXTRAITS

Ce n’est pas le début, mais cela continue, encore et encore… Depuis le mois d’août, de l’Europe à l’Océanie, la social-démocratie a subi défaite sur défaite électorale. Les scrutins législatifs organisés en Norvège (11 septembre), en Nouvelle-Zélande (23 septembre) et en Allemagne (24 septembre) lui ont été défavorables.

Aucun d’entre eux, il est vrai, n’a débouché sur les catastrophes industrielles enregistrées en Islande, aux Pays-Bas et en France, quelques années après la Grèce. Mais si le spectre de l’effondrement a été conjuré, le retour ou la prolongation du séjour dans l’opposition sont les issues connues ou probables des négociations pour la formation des nouveaux gouvernements.

Et la série noire n’est pas près de s’arrêter. Le scrutin autrichien du 15 octobre s’annonce difficile pour le SPÖ, tandis que la social-démocratie hongroise est en pleine crise interne, à quelques mois des élections qui l’opposeront à Viktor Orbán.

Pendant ce temps, d’autres partis se réinventent à partir de leur aile gauche ou en s’alliant avec des partis plus radicaux. Les socialistes portugais, qui bénéficient du soutien parlementaire des communistes et du Bloc de gauche, corrigent les effets de l’austérité et des réformes structurelles endurées par le pays. Ils en sont pour l’instant récompensés, si l’on en juge par leur succès aux élections municipales du 1er octobre. Le PS a amélioré sa part des suffrages de deux points par rapport au même scrutin en 2013, ce qui s’est traduit par le gain d’une dizaine de villes.

Mais c’est au Royaume-Uni qu’un processus de subversion interne avance de façon particulièrement spectaculaire. Il apparaît comme la revanche tardive des promoteurs d’une reconversion socialiste au tournant des années 1980. Une entreprise dont on repère des échos jusque sur l’autre rive de l’Atlantique.

Dans le détail, les formes de l’échec électoral diffèrent selon les pays évoqués ci-dessus. En dépit des espoirs placés en Schulz, le SPD a atteint son pire score depuis la réunification des deux Allemagnes. Sans équivalent non plus dans l’histoire de la RFA, ce résultat l’incite à une cure d’opposition réparatrice, après une deuxième cohabitation avec Merkel qui l’aura essoré comme la première (2005 à 2009). De son côté, le Parti travailliste norvégien peut se targuer de rester la première formation du pays – il l’est depuis 1928 –, mais n’en a pas moins connu son deuxième pire score depuis l’après-guerre. Il n’a pas profité de son statut d’opposant principal, auquel il reste donc assigné.

(...)

On commencera d’abord par rappeler que la social-démocratie n’est pas la seule à être touchée par une perte structurelle d’audience électorale. Depuis plus de trois décennies, le phénomène affecte l’ensemble des grands partis de gouvernement. Une sorte d’effet ciseaux, entre l’accroissement des attentes de l’électorat et une diminution des taux de croissance, leur a créé des difficultés communes dans l’exercice du pouvoir.

Même s’ils partent parfois de plus haut et ne déclinent pas au même rythme, les partis de droite sont aussi concernés. Les conservateurs norvégiens se maintiennent ainsi au gouvernement en ayant reculé de deux points, tandis que l’Union démocrate-chrétienne en a perdu près de neuf en Allemagne. Dans ce pays, jamais les scores additionnés du SPD et de la CDU/CSU n’avaient été aussi faibles : 53 % contre plus de 75 % jusqu’en 2002.

« Rebooter » le Labour par la gauche : Tony Benn en avait rêvé, Jeremy Corbyn le fait

La rupture avec l’ère sociale-libérale, c’est au contraire le but poursuivi par Jeremy Corbyn à la tête du Labour. Lors de la dernière conférence du parti, organisée du 24 au 27 septembre, l’enthousiasme de la base à son égard est apparu au grand jour. La chaleur des « Oh, Je-re-my Cor-byn », chantés sur l’air de Seven nation army à travers tout le pays (voir la vidéo), ne lui a peut-être pas mis autant de baume au cœur que les victoires récemment acquises sur le front austère des règles internes du parti.

Il y a là un aspect cyclique fascinant pour les observateurs du Labour. Les mutations organisationnelles avaient été un préalable auquel s’étaient attachés les centristes et les modernisateurs néotravaillistes, afin de verrouiller les canaux par lesquels pourrait surgir une tentative d’embarquer le parti sur une voie socialiste.

Cette fois-ci, après avoir conquis par surprise la tête du parti, résisté à une tentative de renversement et amélioré de dix points le score du Labour, les partisans de Corbyn poussent à des changements allant dans leur intérêt. C’est le grand retour, dans des conditions évidemment différentes, du projet de démocratisation jadis porté par Tony Benn, figure de l’aile radicale du parti et mentor de Corbyn.

(...)

De l’autre côté de l’Atlantique, dans des univers politiques certes différents, certains développements font étrangement écho à la rébellion et au renouvellement du corps militant travailliste. On sait qu’aux États-Unis, les partisans de Bernie Sanders ne désespèrent pas de progresser au sein du Parti démocrate, historiquement centriste mais incontournable en raison du verrouillage du système politique. Leur champion, Keith Ellison, a manqué de peu son élection à la tête du Comité national du parti, mais il est tout de même devenu l’adjoint du gagnant.

Au Canada, une petite révolution interne au Nouveau Parti démocrate (NDP) est passée plus inaperçue. Elle concerne une formation héritière du mouvement ouvrier et du radicalisme agraire, qui a elle aussi connu une évolution de type « Troisième voie », sans jamais parvenir à sortir de son statut de tiers parti au niveau fédéral.

L’an dernier, le dirigeant du NDP, Thomas Mulcair, a été violemment désavoué par les délégués présents à la convention du parti. Celle-ci se tenait après la campagne désastreuse de 2015, durant laquelle l’actuel premier ministre Justin Trudeau (libéral) avait doublé les néo-démocrates sur leur gauche. Cet été, une primaire interne a encore eu raison des vieux cadres du parti. Elle a été remportée le 1er octobre par Jagmeet Singh, qui devient la première personne de couleur et de confession sikh à diriger un parti fédéral.

Même s’il entend parler au nom de tous les « désavantagés » et si la plateforme du parti devrait être réancrée à gauche, il est difficile de voir dans Singh l’équivalent d’un Corbyn. Toutefois, on peut aussi noter le bon score de Niki Ashton (17,4 %), qui s’inscrivait davantage dans cette filiation.

Considérés ensemble, tous ces développements témoignent de la nouvelle phase qui s’est ouverte pour la social-démocratie depuis les années 2010. Les trois décennies précédentes avaient été marquées par un cycle de transformation, combinant un élargissement de cette famille partisane au sud et à l’est de l’Europe, un lent déclin électoral à l’ouest et la préservation globale de ses positions de pouvoir.

Une nouvelle crise structurelle s’est désormais ouverte. Elle se caractérise d’un côté par une généralisation et une accélération du déclin déjà entamé, et de l’autre par une conflictualité interne inédite depuis les années 1970, dont l’enjeu consiste à déterminer les nouvelles fins et stratégies à suivre pour la social-démocratie.

Texte intégral : Mediapart

* Fabien Escalona. Docteur en science politique, auteur d'une thèse sur la reconversion partisane de la social-démocratie européenne. Contributeur occasionnel de plusieurs titres de presse. Rédacteur et analyste pour Mediapart pendant la campagne présidentielle. Un passé de metteur en scène.

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