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Publié par Saoudi Abdelaziz

Soumia Salhi. PhotoDR

Soumia Salhi. PhotoDR

"La situation a changé depuis la campagne de 2003 contre le harcèlement sexuel qui a débouché sur la promulgation de l’article 341 bis du code pénal. Le tabou est tombé. Beaucoup de femmes harcelées parlent à leurs amis, à leurs proches, s’adressent à des militantes associatives. Des milliers de plaintes pour violence sont enregistrées chaque année par les services de police. Bien sûr, en Algérie comme ailleurs dans le monde, une majorité des victimes se tait et souffre en silence".

Soumia Salhi*. Féministe syndicaliste

L’essentiel est de changer le regard de la société

Propos recueillis par Nassima Oulebsir, 27 octobre 2017. El Watan

 

Une campagne contre le harcèlement sexuel au travail est lancée dans le monde, qui fait depuis deux semaines le buzz sur les réseaux sociaux. Chez nous, plusieurs campagnes sont lancées mais restent peu visibles. Le point sur une lutte qui a des difficultés à se faire une place au milieu des tabous. 

Aujourd’hui, les femmes sont de plus en plus conscientes et capables de porter plainte contre le harcèlement sexuel. Quel bilan faites-vous de votre campagne ?

Soumia Salhi. La situation a changé depuis la campagne de 2003 contre le harcèlement sexuel qui a débouché sur la promulgation de l’article 341 bis du code pénal. Le tabou est tombé. Beaucoup de femmes harcelées parlent à leurs amis, à leurs proches, s’adressent à des militantes associatives. Des milliers de plaintes pour violence sont enregistrées chaque année par les services de police. Bien sûr, en Algérie comme ailleurs dans le monde, une majorité des victimes se tait et souffre en silence.

Selon un rapport de l’ONU de 2015, sur 70 pays, moins de 40% des victimes en parlent, moins de 10% portent plainte. Notre principal acquis n’est pas tant le dispositif répressif des actes de violence contre les femmes. Notre victoire, au-delà des positions contradictoires exprimées, est plutôt dans le changement du regard de la société sur le harcèlement sexuel et sur les violences faites aux femmes.

Les débats qui ont traversé toutes les couches de la population, à l’occasion de l’adoption des modifications législatives de 2004 et 2015, ont réhabilité la victime, mais certes le combat doit continuer. En fait, ces lois, qui incriminent l’agresseur, expriment le consensus social réalisé et l’entretiennent. Et bien sûr, elles n’abolissent pas l’ordre patriarcal et ses violences.

Comment procédez-vous pour une meilleure sensibilisation. Des déplacements dans les entreprises et des sondages s’imposent. Vous passez dans des bureaux, vous parlez aux employées pour mieux expliquer leurs droits…

Pour ma part, je me suis investie dans une tournée dans des quartiers d’Alger, à travers les wilayas du pays, les universités, les usines… J’ai rencontré un public divers de femmes au foyer, de travailleuses, d’étudiantes… Ma présence épisodique dans les médias aide beaucoup au contact en suscitant des invitations par des collectifs locaux. Mais des dizaines de réunions ont été organisées dans tout le pays.

A l’occasion d’une tournée dans quelques usines textiles, nous avons réalisé, avec la Fédération syndicale des textiles et cuirs, une enquête sur le harcèlement sexuel à travers quinze usines, de l’Est à l’Ouest. L’activité ne s’arrête pas. Après deux rencontres avec des femmes syndicalistes de la wilaya d’Alger ce mois-ci, suivies d’un regroupement de militantes syndicalistes à Chlef, je vais me rendre à Bordj Bou Arréridj pour animer une conférence et visiter des usines.

Mais on reproche aux campagnes lancées leur «vide» et le manque de conseils. On ne dit presque rien et elles sont plutôt occasionnelles…

Nous avons produit au sein de la Commission nationale des femmes travailleuses (CNFT) un guide syndical, des dizaines de milliers de dépliants, nous avons mis en place un autre d’écoute et d’aide aux victimes…

Dans certains moments de nos campagnes, nos interventions étaient destinées à répondre au milieu conservateur, mais le principe de notre action est de sensibiliser. Nous expliquons que l’essentiel est de sauver la victime, de la faire échapper à son bourreau, mais surtout de la réhabiliter à ses propres yeux. Nous disons partout qu’il faut parler. Faire part à une amie, une collègue, une voix anonyme au téléphone d’un centre d’écoute, sinon la douleur vous détruit.

Nous conseillons de ramasser des preuves avant d’engager une quelconque procédure, en parler à quelqu’un le plus tôt possible pour en faire un témoin de votre souffrance. En cas de viol, il est important de ne pas se laver, ni nettoyer ses vêtements avant la plainte et la visite médicale.

Vous étiez parmi les rédacteurs de la loi contre la violence faite aux femmes, quelle est aujourd’hui la position du harcèlement sexuel dans cette loi ?

Notre rôle de militantes pour le droit des femmes est de revendiquer, de proposer. Pour la criminalisation du harcèlement sexuel en 2004, la Commission nationale des femmes travailleuses, que je préside, a mené une campagne nationale spectaculaire au cours de laquelle j’ai écrit au ministre de la Justice pour demander que la loi prenne en charge la question.

De 2010 à 2012, un collectif d’association, que j’ai eu l’honneur de coordonner, a mené une campagne pour une loi-cadre contre les violences faites aux femmes à l’appui d’un volumineux document plaidoyer. Une proposition de loi à laquelle nous avons contribué a été présentée par une quarantaine de députés et retenue par le bureau de l’Assemblée. Il en a résulté un processus d’élaboration législatif au sein des services de l’Etat, qui a produit la loi sur les violences de 2015.

Et si la victime pardonne, est-ce que les charges tombent ?

Non, les poursuites continuent. La loi prévoit l’abandon des poursuites uniquement pour les violences à l’intérieur du couple marié. Et nous avons protesté contre cette disposition qui exonère l’agresseur d’une faute qu’il commet à l’égard de la société. Cette clause ignore les pressions que subit la victime et même les encourage.

Comment sensibiliser les hommes à la question ?

Nous avons été surprises lors de notre campagne contre le harcèlement sexuel en milieu professionnel par l’unanimité qui s’exprimait en notre faveur. En fait, ce beau consensus révélait la toute nouvelle légitimation du travail de la femme au sein de la société. Bien sûr cela ne remettait pas en cause la domination d’un point de vue inégalitaire et la persistance d’un comportement machiste, mais chaque homme se souciait qu’on respecte la femme travailleuse, car elle pourrait être sa mère, sa sœur, sa fille ou son épouse.

Les sociétés arabo-musulmanes sont souvent présentées comme misogynes où il est difficile d’être une femme, et l’homme est décrit comme un prédateur. Quelle part ont les facteurs religieux et culturels dans ce phénomène ?

Les explications essentialistes obscurcissent la compréhension, en plus, elles ne sont pas innocentes, car il s’agit sous couvert de nous démocratiser et de libérer les femmes, de légitimer une intervention des puissants de ce monde pour réinstaurer leur domination. Les religions actuelles ont été fondées au début de l’âge patriarcal de l’humanité, il est donc facile d’utiliser le discours religieux pour appuyer les discours machistes. Ce n’est pas spécifique aux sociétés musulmanes.

Après plusieurs siècles de capitalisme, l’ordre patriarcal n’a pas été totalement aboli. Il est plus vivace dans les sociétés où le salariat n’a pas une longue histoire, car c’est le salariat qui conduit à l’éclatement de la grande famille patriarcale. Dans les vieux pays capitalistes, ce processus social est achevé, mais l’idéologie patriarcale survit. Sans parler des nouvelles formes d’esclavage sexuel massif que le cynisme marchand a produit.

Dans les pays musulmans, on est dans des Etats dominés, sous- développés ; le salariat féminin est minoritaire ou récent.  Dans toutes les sociétés, persiste le machisme. L’homme «prédateur» commet un viol toutes les deux ou trois minutes aux USA, en France il tue sa compagne tous les trois jours. Le harcèlement sexuel est massif dans le pays où on a inventé le concept, on estime que la quasi-totalité des femmes le subira dans sa vie.

Les scandales actuels montrent qu’il survit à une législation sévère. Nos sociétés ont pourtant leurs spécificités, le patriarcat est plus radical, comme je l’ai signalé. Mais cette radicalité ne s’exprime pas par le harcèlement sexuel qui est un phénomène aussi nouveau et minoritaire que le salariat féminin. Pire, il est appelé à se développer avec la précarité que les politiques libérales vont généraliser.

Le patriarcat national s’exprime plutôt par l’enfermement domestique des femmes, une violence qui continue malgré les avancées de la lutte. L’absence de mixité produit frustration et agressivité. Heureusement qu’il y a les bancs de l’école. La ségrégation spatiale se constate tous les jours sur les terrasses des cafés populaires, mais là aussi, des mutations sont en cours dans la société, et la présence des femmes dans l’espace public progresse.

On ne parle pas beaucoup chez nous à cause de la mentalité, mais aussi on a peur des répercussions et surtout de perdre son travail...

Ni chez nous ni ailleurs, il n’y a qu’à suivre les médias internationaux. Souvenez-vous le harcèlement c’est le pouvoir. Quand on accuse le détenteur du pouvoir, il faut craindre les représailles tout au long des procédures qu’il a les moyens de faire durer. D’autant qu’il n’est pas facile d’apporter la preuve d’une agression qui par sa nature se déroule sans témoin, à l’abri des regards.

Lorsque l’article 341 bis du code pénal a criminalisé le harcèlement et que nous l’avons expérimenté  dans quelques affaires de justice, nous avons dû nous occuper de la protection des témoins, régulièrement malmenés. Mais souvenez-vous, l’essentiel est de changer le regard de la société et créer un climat qui réhabilite la victime et réprouve l’agression, car cela intimide l’agresseur et rend plus fort la femme face aux prédateurs.
 

*Soumia Salhi

Féministe et syndicaliste. Mariée et mère de deux enfants. Elle découvre la lutte pour le droit des femmes à l’université dans les collectifs des années 1977 à 1981. Cadre à L’EPE Diprochim ex-SNIC.

Militante, membre fondatrice de plusieurs associations dont Association pour l’émancipation de la femme en 1989, dont elle  devient présidente en 1995, SOS femmes en détresse, Réseau Wassila.

Elle est impliquée dans la création de structures féminines de l’UGTA et est élue présidente de la Commission nationale des femmes travailleuses lors de la conférence de 2002.

Active dans les réseaux associatifs, elle anime diverses campagnes pour le droit des femmes, contre le harcèlement sexuel et les violences faites aux femmes, pour l’égal accès à la responsabilité professionnelle, syndicale et politique et participe aux débats pour abroger le code de la famille inégalitaire.

Source : El Watan

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