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Publié par Saoudi Abdelaziz

Photo DR. Badr’Eddine Mili vient de faire paraître chez Casbah Editions son nouvel essai L’opposition politique en Algérie. 162 pages

Photo DR. Badr’Eddine Mili vient de faire paraître chez Casbah Editions son nouvel essai L’opposition politique en Algérie. 162 pages

Propos recueillis par Brahim Taouchichet
EXTRAITS

L’Algérie — institutions, économie et société — se retrouve depuis 2014 au centre d’une crise sévère qui fait planer sur l’avenir du pays beaucoup d’incertitudes. Est-ce qu’il y a, aujourd’hui, des chances de voir le pouvoir et l’opposition se parler et réfléchir ensemble à une sortie de crise consensuelle ?
Pour le salut de la nation, les patriotes du pouvoir d’Etat et de l’opposition doivent se parler.
C’est là plus qu’un souhait. Malheureusement, l’on est en présence de thèses et de positions, en apparence, irréconciliables qui laissent dubitatifs quant à l’émergence d’un terrain d’entente. Pour deux raisons :

 

• Le pouvoir d’Etat ne se résigne pas — par intérêt et par instinct grégaire — à reconnaître la réalité d’une opposition qui est dans son rôle lorsqu’elle se présente comme un contradicteur libre de ses discours et de ses actes, une pratique qui relève de l’abécédaire de la démocratie.
• La plupart des partis opposants dénient au pouvoir d’Etat toute légitimité et en appellent à sa chute sans qu’on sache si celle-ci doit revêtir le caractère d’une révolution ou d’un putsh. Ils doutent, publiquement, de la régularité des processus électoraux mais presque tous y participent, en en dénonçant, juste après, les résultats, des contradictions et des préjugés que l’électorat a sanctionnés par un abstentionnisme systématique et une désaffection vis-à-vis et de l’Etat et de l’opposition à qui il a demandé, pour la énième fois, le 4 mai dernier, de revoir leur copie.

La gouvernance du pouvoir d’Etat présidentialisée, à l’excès, par une Constitution qui a verrouillé la succession, sans aucun palliatif de secours, n’arrange guère les choses. Elle les complique davantage.

Selon vous, d’où viendra le déclic susceptible de débloquer la situation ?
On ne voit pas, pour le moment, d’où il pourrait venir car, après la mise au pas de l’ex-DRS et la relative subordination de l’état-major de l’ANP à la présidence de la République, le centre du pouvoir d’Etat est redevenu unique, comme au temps du président Houari Boumediène, seul pourvoyeur aux fonctions d’autorité déléguées au pré carré des fidèles inconditionnels.

 

L’organisation et le fonctionnement du pouvoir d’Etat sont, ainsi, revenus, après la parenthèse de la Constitution de 1996 limitative du nombre des mandats électifs, à l’hyper-présidentialisation des années 1970 qui imposa à la société la moubayaâ et le culte de l’homme providentiel.

La situation n’est pas propre à la seule Algérie. Une trentaine d’Etats en Afrique et en Asie vivent sous des régimes présidés par des dirigeants qui comptabilisent jusqu’à 30 ans d’exercice. Barack Obama avait beau stigmatisé cet état de fait dans son discours de Kinshasa, ses injonctions ne dépassèrent pas le stade formel du vœu pieux.

Vous voulez dire que la situation actuelle que certains qualifient d’impasse est appelée à perdurer…
Probablement, à moins d’un incident intercurrent — décès, démission ou autre —, les choses resteront en l’état. Pourquoi ? Parce que :

1- Le président élu – le seul dirigeant de l’Exécutif à l’être au suffrage universel, tous les autres étant cooptés – ne pourra être mis, pratiquement, en situation d’empêchement que par lui-même.
2- L’armée que certains partis et quelques personnalités — impliquées dans la gestion passée des affaires publiques — appellent à intervenir ne pourra pas le faire, directement et explicitement, sous peine de violer la loi fondamentale et surtout de provoquer l’immixtion des puissances étrangères dans le processus de la succession ; un Rubicon qu’elle n’est pas prête à franchir – à ce stade – d’autant qu’elle est tenue en observation par les coalitions d’intérêts étrangers qui voient d’un mauvais œil sa montée en puissance dans la région
.

Le FFS, le RCD et le MSP ont compris la difficulté à cautionner cette piste et en ont rejeté le principe.

Logiquement donc, le seul à décider de son avenir politique c’est le président de la République…
Dans l’absolu, oui. Mais comme l’Histoire nous a appris à relativiser ce genre d’hypothèse, on ne saurait prêter force de loi aux seules intentions des chefs, fussent-ils des présidents de la République. La vie, le progrès ou la régression d’une nation ne peuvent découler de la volonté d’un seul homme. Ils dépendent de beaucoup d’autres facteurs.
Les classes de la société algérienne n’ont pas encore achevé leur cristallisation et le projet de société qui en est tributaire est suspendu à leurs luttes ouvertes ou latentes.

On ignore si l’Algérie va terminer la décennie sous le régime d’un gouvernement capitaliste ou sous celui d’un gouvernement consensuel à connotation sociale. L’issue dépendra de l’évolution des rapports de classes et de la façon dont l’actuelle crise économique et financière sera gérée. Les Algériens en perçoivent déjà, plus ou moins, les prémices, instruits par l’épreuve de force qui a opposé, l’été dernier, le gouvernement Tebboune au consortium des bourgeoisies privées.

L’épisode s’est terminé en faveur de ces dernières après que la plus haute autorité de l’Etat ait apporté sa caution à leur ambition de gouverner le pays en alliance avec la bourgeoisie bureaucratique, une alliance contractée à la veille du 4e mandat et copiée sur celle que la Russie et la Chine ont inaugurée, dans les années 1980, sous la pression de la mondialisation qui exigeait l’élargissement des bases sociales des régimes autoritaires.(*)

L’affaire Tebboune, puisque vous l’évoquez, n’a pas encore livré tous ses secrets…
La nomination puis le limogeage-éclair du Premier ministre Abdelmadjid Tebboune sont une énigme. Un ancien responsable a parlé d’erreur de casting, un argument un peu court et même spécieux.
Le plus vraisemblable est que le Premier ministre, appuyé par des cercles difficiles à identifier, a dû nourrir quelque idée «coupable» sur un possible destin national suite à la vertigineuse ascension de sa cote de popularité.
Ses voyages à l’étranger et ses entretiens avec de hauts responsables, notamment français, ont précipité sa disgrâce.
L’excommunication — la même dont furent victimes les anciens chefs de gouvernement Ali Benflis et Abdelaziz Belkhadem, qui ont caressé l’espoir de succéder à Abdelaziz Bouteflika — tomba sur lui comme un couperet.

Dans le fond, son assaut improvisé, quoique courageux, contre la bourgeoisie privée parut en décalage par rapport à l’axe d’orientation idéologique et politique retenu par le régime, depuis 2009, à mi-chemin entre un libéralisme assisté et un modèle social novembriste, une recette élevée par le pouvoir d’Etat au rang de garant de sa stabilité et de sa pérennité qu’il confond avec celles du pays.

L’équilibre et la stabilité dont vous parlez étaient possibles grâce à la manne financière dont le gouvernement disposait. La planche à billets peut-elle l’assurer aussi efficacement que par le passé ?
La situation n’est pas nouvelle. L’Algérie, sous la même direction gouvernementale qu’aujourd’hui, avait vu 500 000 travailleurs jetés à la rue et le fleuron de l’industrie algérienne, financée par l’épargne de la collectivité, voué à la casse.
Les mêmes erreurs à l’origine de cette débâcle ont été, depuis, reconduites avec les mêmes politiques archéo-keynésiennes.
Le gouvernement dont le chef n’est pas un économiste n’a pas été chercher plus loin. Il recycle le modèle économique traditionnel basé, aujourd’hui, sur l’exploitation des hydrocarbures conventionnels et, demain, sur le gaz de schiste.
Le seul gouvernement à avoir dérogé à cette «constante» fut celui de Mouloud Hamrouche qui osa s’attaquer à la racine du problème en réformant, à la fois, et l’entreprise et le commerce extérieur et la monnaie.

Vous avez écrit que les messianiques qui s’identifient à la nation sont intervenus, en 1962, 1965, 1988, 1991 et 1999 pour remettre l’Etat sur la trajectoire qu’ils estimaient la plus conforme à leur vision. Ont-ils encore la capacité de le faire encore une fois… une dernière fois ?
J’ai, effectivement, écrit cela et j’ai même conclu l’essai en disant qu’il est difficile d’imaginer que les messianiques consentent à s’exclure de la sphère des décisions stratégiques, surtout celle relative à la succession présidentielle devenue un indicateur de tendance sur la nature de la perspective qu’elle ouvrira à l’amendement du système. A moins que le retour au centre unique du pouvoir les ait, temporairement, isolés.

Aussi, l’initiative paraît n’appartenir pour le moment qu’au seul Abdelaziz Bouteflika : soit il succombe à la tentation de briguer un périlleux 5e mandat parce qu’il ne souhaiterait pas quitter le pouvoir sur un bilan fortement biaisé par la grande corruption et l’imprévoyance de ses différents gouvernements ; soit il se retire devant les réticences internes et externes dissuasives et propose un président de transition — peut-être Lakhdar Brahimi, malgré son âge — que ni l’ANP, ni la bourgeoisie, ni les grandes puissances ne récuseraient.

L’opposition a-t-elle, dans cette perspective, son mot à dire ?
Son devoir lui dicte de le faire, même si sa situation n’est pas des plus enviables. Dispersée, divisée, parasitée par les gestionnaires des anciens gouvernements, elle ne sait plus à quel saint se vouer.
Le plus urgent, pour elle, serait de se reconstruire sur des bases nouvelles et de recentrer ses programmes sur les préoccupations socioéconomiques des 40 millions d’Algériens plutôt que de spéculer sur la religion et la culture, des fonds de roulement qui ont atteint leurs limites. Son salut viendra, incontestablement, d’une implantation plus forte et plus large dans le pays, une implantation qui passe par la mobilisation de la jeunesse qu’elle gagnerait à capter en lui inculquant une conscience sociale et une morale civique, le contrepoids opposable aux «modèles» d’ascension sociale, par l’argent, que la bourgeoisie lui miroite démagogiquement.

A défaut, elle risquerait d’être doublée par la société civile en nette progression parce que proche des gens qui veulent entendre un autre son de cloche.
Quant au pouvoir d’Etat, il devra se départir de ses postures de négation et de dénégation à son égard et de respecter une composante de la société politique qui a une vieille histoire et beaucoup d’expériences dans les luttes émancipatrices de la nation.
Il est obligé de la consulter, régulièrement, sur les grandes questions nationales et de l’associer, réellement, à leur débat. Il n’y a aucune honte à cela.
La Constitution l’exige. A charge pour l’opposition d’accorder ses violons et de sortir de la cacophonie des polémiques actuelles.


Peut-être qu’à force de pédagogie et de dédiabolisation, les patriotes du pouvoir d’Etat et de l’opposition parviendront à préparer, sereinement, l’accès de l’Algérie à la démocratie, à l’alternance, aux libertés… Un idéal à portée de main mais qui peut, encore, être contrarié par le déficit du pays en élites et les énormes enjeux économiques au centre desquels il se débat.
 

Source : Le Soir d'Algérie

Lire du même auteur : La bourgeoisie peut-elle gouverner l'Algérie? Par Badr'Eddine Mili

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