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Publié par Saoudi Abdelaziz

M'Hamed Boukhobza relu par Smaïl Goumeziane (suite)

LA SOCIOLOGIE DANS TOUS SES ÉTATS : (2ÈME PARTIE)

Par Smaïl Goumeziane, 1er septembre 2017

Peu étudiée jusqu’au début des années 50, la société algérienne connaitra ses premières véritables enquêtes sociologiques de terrain à partir de 1956/57 avec Pierre Bourdieu et Abdelmallek Sayad qui feront apparaitre l’état de déstructuration brutale de la société colonisée sous domination coloniale. Après l’Indépendance, sous l’impulsion de M’Hammed Boukhobza, plusieurs études et enquêtes de terrain sont lancées afin d’éclairer les décideurs de l’Etat sur la réalité de la société algérienne prise entre l’étau de la tradition et la déstructuration par le système colonial et dont il fallait assurer la modernisation. Octobre 88 donnera à Boukhobza l’occasion de recentrer l’analyse sur la société algérienne d’avant et d’après l’Indépendance dans son rapport à l’Etat pour comprendre ce qui, dans le passage de l’Etat colonial à l’Etat national développementiste, n’a pas fonctionné.

Sociologie, démocratie et réformes

Mais alors, puisque l’État développementiste a failli, faut-il, comme l’affirme la nouvelle constitution de 1989, le remplacer par un Etat démocratique fondé, notamment, sur l’émergence du multipartisme et la mise en œuvre de réformes radicales ? Pour Boukhobza, la réponse n’est pas si simple car, dans l’Algérie des années 1990, la société est certes entrée en conflit frontal avec L’État « en raison des mutations accélérées de la société et de l’inadéquation entre les besoins (attentes-aspirations) de larges pans de la collectivité nationale et la réalité vécue au triple plan économique, politique et socio-culturel », mais cette société « émerge à peine à l’existence indépendante. »[1] Dans ces conditions, l’ouverture politique prévue par la constitution n’aurait de sens que si elle permettait de véritables transformations (économiques et socioculturelles) « à même de faire sortir le pays du sous-développement et des multiples dépendances dont il est l’objet « .

Or, selon lui, tel n’est pas le cas car la constitution de 1989 prônerait une « démocratisation à l’occidentale » inapplicable aux pays sous-développés. « Notre thèse, affirme-t-il, est que la démocratie de type occidental, c’est-à-dire telle qu’elle est organisée et vécue par l’Occident, est une démocratie pour riches »[2]. Pour lui, le problème n’est pas uniquement de rejeter la dictature et de choisir la démocratie mais de définir quel type de démocratie est compatible à un niveau de développement donné. Pour lui, la démocratie n’a de sens que si les individus disposent de l’autonomie matérielle. Or, « en situation de sous-développement, l’absence d’autonomie économique interdit aux individus d’accéder à la liberté de pensée, donc à la libre opinion »[3].

Pour Boukhobza, le verdict est sans appel : la démocratie dans la pauvreté n’a pas de sens, parce qu’elle manque de finalité ; elle doit être conçue au service du développement, c’est-à-dire fondamentalement au service de la libération de l’Homme. Dès lors, exit l’État démocratique, c’est à L’État en place, autrement dit celui qui a failli, de prendre en charge l’organisation du processus d’accumulation, non plus dans le seul secteur public, mais dans le cadre d’une compétition généralisée. Pour cela  » l’État doit être fort (afin) qu’il soit l’animateur du développement. »[4] Pour autant précise-t-il, « le passage par une économie dominée par le secteur public semble constituer une condition incontournable »[5]

Selon cette démarche l’auteur semble d’une part accepter de bonne grâce une compétition généralisée en termes économiques, mais dominée par le secteur public grâce au pouvoir de l’État, et d’autre part dénier toute capacité aux formations politiques, identifiées comme extérieures à L’État, de proposer et de mettre en œuvre le développement.

En effet, pour lui, une telle possibilité ouverte par la constitution de 1989, signifierait « que le socle sur lequel pourrait venir s’ancrer une vie démocratique, à savoir la garantie d’un développement économique et social, est laissé à l’initiative des formations politiques non à l’État en tant qu’incarnation de la volonté populaire »[6].

Pour lui, cette ouverture pourrait transformer « l’action démocratique en un jeu dangereux entre clans et familles politiques dont la seule finalité est de servir de relais entre les intérêts étrangers et les potentialités nationales mises à leur disposition »… (ou plus encore permettre à un parti politique de rompre) … « avec toute référence ayant pour objet la place de l’État dans le processus de développement. »[7] et s’appuyant sur « une vision culturelle au lieu d’une vision économique ».  

Ce faisant, pour Boukhobza, nul doute le seul chemin démocratique, possible et souhaitable, ne réside que dans « la capacité politique et technique de l’État à organiser la compétition et à protéger les conditions de sa concrétisation aussi bien dans le champ de la production de la valeur économique que dans celui de la production des valeurs culturelles, scientifiques ou symboliques, ou dans celui des relations de type politique. »[8] 

Comme on le voit, l’analyse que fait Boukhobza d’Octobre 1988 est triplement pertinente : la société algérienne entre en conflit frontal avec l’État ; celui-ci a failli dans son objectif de libérer les algériens ; son dépassement doit s’affirmer par un processus démocratique. Pour autant, exprimant une double inquiétude concernant la capacité du secteur privé d’impulser le développement et le respect du jeu démocratique par les partis politiques émergents sur la scène nationale, Boukhobza en arrive à sacraliser l’État en place, car successeur de l’État colonial, et le secteur public existant. A aucun moment, les pratiques politiques et économiques réelles de cet État ne sont mises en relation avec la défaillance généralisée de cet Etat pourtant soulignée par l’auteur. Or, à l’occasion d’Octobre 19888, c’est bien cet « État réel » et l’ensemble de ses pratiques qui sont mises en cause. Et l’on voit mal comment cet État pourrait, « en l’état », faire advenir la démocratie et le développement. C’est la démocratie qui rend l’État fort et non l’État fort qui garantit la démocratie !

Plus fondamentalement, cette approche néglige l’analyse de l’État, de ses institutions, de ses composantes, des forces qui le dirigent et des formes de sa domination, formelles et informelles. En tout état de cause, celui-ci n’est jamais neutre. Et ses rapports aux institutions, aux forces sociales et à leurs représentants ne peuvent se résumer à des rapports de force ou d’autorité, -à l’exception de la force de la loi -, mais à son respect de règles constitutionnelles démocratiquement élaborées, approuvées et mises en œuvre, fondement de sa légitimité. Pour ces raisons, Octobre n’était pas une demande de « dépoussiérage » des pratiques de l’État, mais une exigence de liberté dans tous les domaines, encadrée par une légitimité démocratique.

Cette limite dans l’analyse de Boukhobza, qui n’enlève rien à la rigueur du discours sur octobre 1988 s’expliquerait, selon nous, par trois aspects essentiels : d’une part par la grande proximité de l’auteur avec les centres de décision étatiques (la fameuse obligation de réserve) ; d’autre part par la crainte, justifiée, d’un « contre-octobre 1988 » en termes économiques (la domination d’une économie privée rentière et compradore, mondialisation oblige, au détriment d’une économie productive performante, entrainée par le secteur public ) et en termes politiques (l’avènement d’un État autoritaire fondé sur des valeurs culturelles, identitaires pour ne pas dire religieuses) ; enfin, par les divergences sur le rapport à l’État qui traversaient la discipline sociologique depuis « les fondateurs » (Durkheim, Marx et autre Weber) Ce sont d’ailleurs ces divergences que Pierre Bourdieu, dès les années 1990 tentera de concilier tout en les dépassant, notamment en donnant un éclairage singulier et pertinent sur la domination symbolique de l’Etat sur l’ensemble de la société[9], à travers « les champs » scolaire, juridique et politique.

Sur les deux premiers points, l’histoire des années 1990-2000 a partiellement donné raison à Boukhobza. Pour ce qui est du troisième point, examinons l’évolution de la sociologie de l’État chez Ibn Khaldoun, le génie maghrébin, puis chez Pierre Bourdieu (...)

Texte intégral : Libre-Algérie

[1] Ouvrage cité, p.68

[2] Ouvrage cité, p.78

[3] Ouvrage cité, p.79

[4] Ouvrage cité, p.82

[5] Ouvrage cité, p.83

[6] Ouvrage cité, p.87

[7] Ouvrage cité, p.88

[8] Ouvrage cité, p.91

[9] Pierre Bourdieu, Sur l’Etat. Cours au Collège de France 1989-1992, éd. Seuil, 2012

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