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Publié par Saoudi Abdelaziz

Professeur Omar Aktouf : «Aller d'urgence vers le développement autocentré»

Dans une longue interview au quotidien d'Oran réalisée par Moncef Wafi, le professeur Omar Aktouf "confirme son appui à la volonté de la nouvelle équipe gouvernementale de songer à "nettoyer les écuries d'Augias", et espère que seront tracées " des lignes claires entre monde de l'argent et monde politique". Plus généralement, il donne son avis sur les conditions à réunir pour engager le pays dans le "développement autocentré". Il pose la question : "Où sont les institutions et les «gens de pouvoirs» suffisamment propres, intègres, forts, déterminés, désintéressés non impliquées eux-mêmes dans de douteuses affaires, pour conduire de telles actions ? Pour les mener de façon crédible et avec l'appui populaire jusqu'au bout de leurs objectifs ?" Le mot de la fin de Omar Aktouf : "La convocation d'une assemblée constituante qui ferait repartir le pays sur de vraies nouvelles bases, avec un projet de société clair et consensuel".

EXTRAITS

"Cette volonté de mettre un frein à de trop faciles pratiques d'enrichissements scandaleusement basées sur des subventions publiques, sur des «prêts» transformés en fonds perdus, sur le non-paiement de ce qui est dû à l'État n'a à mon avis que trop tardé à se manifester".

«Un pas en avant et deux en arrière»?

Le professeur semble perplexe après les derniers développements contredisant la doctrine gouvernementale affirmée par Tebboune, consistant à séparer la décision politique de l'emprise du monde des affaires:

"Ce que l'on observe ces jours-ci, c'est quelque chose qui ressemble plus à une amorce de recul face aux forces de l'argent, que de sérieuse mise en pratique de ce qu'implique cette doctrine (...).

Tout cela prend déjà, hélas, des allures de «un pas en avant et deux en arrière». Comment et pourquoi, aussitôt après avoir littéralement accusé certaines «grosses pointures» des fortunes privées algériennes de pratiques hautement délictueuses d'accaparements piratages de l'argent du peuple, et d'incroyables détournements-fructifications de subventions publiques, inviter ces mêmes «pointures» à «un thé-café tripartite» tenu strictement «entre soi» !? (...)

Tout cela flaire le recul et le magouillage sordide entre forces qui ont besoin les unes des autres sous conditions de certains «équilibres». Les poules ne peuvent inviter les renards à discuter des façons dont ils vont coexister !"

"Déverrouiller"

"L'imbrication, sans généraliser à outrance, entre intérêts des cercles du pouvoir politique et ceux des cercles de «faiseurs d'argent», est telle, et tellement «verrouillée» autour de familles et personnages bien délimités, que tout retour en arrière, ou tout réel changement ne pourrait se faire que dans l'affrontement, le rapport de force et la mise au pas radicale. Une action courageuse et à grande échelle à la Poutine reste l'incontournable recours. Sinon, et je le répète, il semble qu'on en voit bien des signes, tout cela ne semble déjà et finalement que de l'effet d'annonce allant vers une triste forme d'amusement du peuple.

Où sont les institutions et les «gens de pouvoirs» suffisamment propres, intègres, forts, déterminés, désintéressés non impliquées eux-mêmes dans de douteuses affaires, pour conduire de telles actions ? Pour les mener de façon crédible et avec l'appui populaire jusqu'au bout de leurs objectifs ?

"Balivernes néolibérales"

On ne cesse de répéter de-ci de-là que «heureusement qu'il y a ces nouveaux riches privés, qui eux, crée de l'emploi, de la richesse». Tout en y ajoutant des tonnes de balivernes du catéchisme néolibéral y compris à travers des livres dits «savants» publiés à grand bruit- encensant les providentiels «patrons-leaders-visionnaires».

Toute cette «métaphysique patronale» devient lassante – sinon criminellement dangereuse- et, à la limite, une sorte de mantra soigneusement entretenu entre rentiers et parasites de rentiers. Ce faisant, on berne le bon peuple d'une part, et d'autre part on donne oxygène et temps à la mise à sac systématique et méthodique du pays.

Car enfin, où a-t-on vu un patron quelconque (sauf rarissimes exceptions) «créer» un emploi si ce n'est pour en exploiter jusqu'à l'os le titulaire ? Pourquoi alors l'en remercier et l'encenser ? Ensuite, on oublie trop facilement que cela n'est qu'affaire de «cycles» : dès que les produits et services fournis se font concurrencer par d'autres, ces «bons patrons» se mettent immédiatement à sauvagement licencier !"

"Canaliser l'action économique privée"

"Si on veut aller vers un vrai développement «durable», et non vers la confusion de naissance de nouvelles classes de riches avec croissance, nous n'avons aucun autre choix que de «canaliser» (ce qu'ont fait la Corée du sud et la Malaisie) l'action économique privée à l'intérieur de plans de développement nationaux successifs.

Cela tout en s'assurant que tout ce que fait le secteur privé demeure intraverti, paye son dû à l'État, contribue à l'amélioration des conditions citoyennes et environnementales autour de leurs installations…"
 

Vers "le développement autocentré"

L'essentielle de l'interview porte évidement sur la démarche économique nécessaire au développement du pays.

Omar Aktouf "ne vois aucune période durant laquelle notre pays aurait été, ne serait-ce que proche d'une quelconque voie économique saine et claire, à part sans doute, une partie des années 1965-1975 où il y avait tout de même un clair début de mise en place de conditions de «développement autocentré». C'est-à-dire : énormes efforts de formation de compétences algériennes dans tous les domaines, mise en place de biens d'équipements destinés à valoriser nos ressources, à aller vers une forme d'autosuffisance progressive". "A part cela, et depuis, ajoute-t-il, je n'ai vu que navigation à vue sans cap ni direction.

"Pomper le pétrole et le gaz, vendre et acheter tout de l'étranger sont restés les seules «politiques économiques» algériennes. Et cela continue ! Une voie plus logique serait de tirer les leçons des errements commis jusque-là et d'en induire les bonnes choses à faire. Ainsi, il n'est pas difficile d'admettre que la voie néolibérale suivie depuis la fin des années 1970 est une grave impasse (...)

Par ailleurs, je dis que nous sommes sur la mauvaise voie du fait que nos dirigeants rechignent à voir que le mode occidental-nanti lui-même n'arrive pas à se sortir des effets de la crise de 2008. Il ne faut donc surtout pas, encore et encore, recourir à des méthodes néolibérales pour guérir des problèmes néolibéraux. La «solution locale » consisterait à faire, par exemple, comme l'Allemagne ou le Japon qui, «à tout problème allemand ou japonais recherchent une solution allemande ou japonaise».

Et aussi, aller d'urgence vers ce qu'on appelle le «développement autocentré» (un peu ce qu'ont fait la Corée du sud, la Malaisie, aujourd'hui la Chine…), c'est-à-dire valoriser ses propres ressources et compter d'abord sur ses propres compétences incluant la fort nombreuse et fort compétente- diaspora".
 

Texte intégral de l'interview : Le Quotidien d'Oran

 

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