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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Cher Professeur,

Que comprendre de votre remarquable lettre à l'Algérie et à vos compatriotes dont je m'enorgueillis d'être même si, je n'ai, comme tout un chacun, aucun mérite d'être né quelque part ? D’aucuns diraient que ce n’est pas non plus de ma faute ! Vous avez suffisamment voyagé autour de la terre pour relever que comparativement à l'accueil chaleureux que vous recevez partout à l’étranger, dans les plus belles universités du monde, vous êtes considéré beaucoup plus étranger en Algérie.

« Nul n’est prophète en son pays », dit le paresseux qui veut éluder la question. Faisons un effort pour percer ce mystère! Posons la question de savoir pourquoi votre réflexion sur l’état du monde rencontre une telle hostilité ? Pourquoi est-il interdit de comprendre et que chercher à le faire expose à des représailles féroces ?    «Comprendre !», ce premier engagement de l’homo sapiens est la dimension intellectuelle sans laquelle il n'est plus ce qu’il prétend être. Votre esprit scientifique peut-il se dérober au défi à l’intelligence qu’est ce paradoxe ? Mais à quoi bon? dites-vous, le pli au front et l’épaule ployant de lassitude. « A quoi bon, comme Simon Bolivar, sans cesse labourer la mer? » Peut-être que personne ne vous demande de labourer terre et mer mais seulement d'allumer des étoiles? Et encore, pour éclairer notre chemin, dans les ténèbres glauques et sous les fers de l’ignorance où nous sommes maintenus, la flamme d’un quinquet ou celle d’un trognon de bougie feraient bien l’affaire !

Votre lettre, au goût d’amande amère, m'a projeté dans les délices de la petite enfance où, curieux de tout, j'épuisais ma grand mère par mes questions: "Est-ce que les arbres dorment la nuit? Et si oui, pourquoi restent-ils debout? Les pierres ont-elles été pétrifiées par Dieu pour les punir? Qu’ont-elles fait pour être pétrifiées ? Dieu permet-t-il de verser de l'eau dessus les cailloux pour étancher leur soif? Et si la réponse est non: Alors, pourquoi il pleut? Submergée par le flot intarissable de questions et à bout de patience, elle soufflait" Ouf, enfant, lève-toi d’ici, tu vas me rendre folle! Et pourquoi ne vas-tu pas t’amuser dehors ?" Quittant le giron de grand-mère et bravant les décrets impitoyables de Dieu, j'allais arroser les pierres du jardin chauffées à blanc par le soleil.

Ainsi, la science atteste que le cerveau d’un enfant, entre un et trois ans, a deux fois plus de neurones qu’un adulte. Jean-Jacques Rousseau aurait pu très bien dire : « L’homme nait intelligent et la société se charge de l’abrutir. » Par société, entendons dans l’ordre : ma grand-mère, l’école, l’armée, la police, le tribunal, la prison, les médias, les lieux de culte, l’entreprise… jusqu’à la retraite où l’homme, sous la morsure de l’hiver, a enfin le temps de regretter d’avoir toute sa chienne de vie été un abruti.

Le grand jour arriva où, j’entrai à l’école communale d’où le plus jeune de mes oncles, atteint par la limite d’âge, venait d’être chassé. Nous étions dans la rue, assis sur le bord du trottoir, et il m’interrogeait sur ma nouvelle classe. À la description que je lui fit, il reconnut mon instituteur, M. Magentis, et estima que j’avais beaucoup de chance car il y avait plus sévère comme maître. J’écoutais l’air grave les recommandations qu’il me prodiguait en sa qualité d’ancien de l’école. _ Apprends à écrire ton nom pour signer. N’en fais pas plus ! N’essaies surtout pas de comprendre, tu risques... À ce moment, passa dans notre rue, un jeune du village, hirsute et pieds nus, visiblement agité, fiévreux et volubile, qui parlait à des êtres invisibles. Il gesticulait et disputait des ombres qui semblaient l’entourer et le tourmenter. _ Vois ! me dit mon jeune oncle en désignant l’adolescent, vois ce qui risque de t’arriver si tu cherches à comprendre. Dans tout le village, il est le seul des nôtres à avoir fait le collège. Les autres collégiens étaient français. Il s’est retrouvé tout seul ! Avec qui parler ? Personne! Alors, le « toit » a sauté. Les études l’ont rendu fou. Donc, fais gaffe à ne pas finir comme lui! a-t-il conclu la leçon, l’air entendu de l’avoir, lui-même, échappé belle.

Ce fou du village, c’est un peu vous… à l’échelle de la planète ! N’entendez là ni mal, ni malice mais plutôt un franc compliment, une vraie admiration, une façon d’éloge de la folie, ce chef d’œuvre d’Erasme dédié, à un autre fou, Thomas More, lui-même fameux auteur de Utopia… Réjouissez-vous de ne pas être contraint à boire la ciguë, comme le fut Socrate, ou conduit au bûcher, comme l’a été Giordano Bruno, pour y être brûlé vif. Tous deux professaient ce qui est aujourd’hui l’évidence pour tout le monde. Imaginez que vous soyez obliger de vous renier en place publique, comme Ibn Rochd ou Galileo Galilei, et de mettre le feu à vos livres ! Quand bien même vous auriez été contraint à l’errance comme Ibn Sina ou Spinoza, quel métier invisible a tissé les fils de soie de votre destin et, à votre insu, fait que votre exil soit votre royaume ? Et vous de gémir d’être en si bonne compagnie !

Ma grand-mère, qui n’a jamais fréquenté l’école, disait : « Dieu faites qu’il soit intelligent et qu’il n’aille jamais à l’école ! » Vous est-il arrivé de regretter d’y avoir été ? Voyons ce qu’en pense Hamoud Seddiki, un ami d’enfance et voisin de quartier, dont le succès au baccalauréat, mention « Très bien », ouvrait les portes d’une carrière lumineuse. Il postula et fut sélectionné pour une formation de haut niveau en électronique, en Angleterre. L’entreprise nationale SONELEC finançait ses études et lui offrait une bourse substantielle. Au terme de sa formation, couronné major de promotion, il se vit proposer une spécialisation dans l’électronique embarquée sur satellite. Avec l’accord de l’entreprise, il s’engagea dans ce cursus où il réussit brillamment. Il avait une qualité  d’aucun diraient un « défaut » qu’il avait hérité de son père : l’amour de son pays et la vocation de le servir. Cela s’appelle une conscience. Il ne pouvait concevoir de vivre ailleurs et seul ce lien très fort l’avait aidé à supporter l’exil. Il revint donc au pays, des diplômes sous le bras et la science plein la tête, et se présenta heureux au siège de l’entreprise pour se mettre au travail. Il s’entendit répondre, abasourdi, qu’on ne l’avait jamais envoyé étudier ni lui ait versé de bourse. La preuve ? Il n’y avait pas trace de son dossier dans l’entreprise ! Il avait disparu !

Après avoir erré en vain dans le labyrinthe des ministères, il s’échappa pour revenir au quartier, Place du 1er Mai, s’assit en face de l’école primaire, sur les bancs de laquelle il usa ses culottes, et le regard empli de compassion, s’est mis à vendre aux petits élèves sortant de l’école, joyeux et affamés, des gaufrettes. Comment, en ce moment d’extrême solitude, ne pas songer à Louis Aragon et à son Épilogue des Poètes ?

«Petits qui jouez dans la rue enfants quelle pitié sans borne j'ai de vous.

Je vois tout ce que vous avez devant vous de malheur de sang de lassitude

Vous n'aurez rien appris de nos illusions rien de nos faux pas compris

Nous ne vous aurons à rien servi vous devrez à votre tour payer le prix

Vous passerez par où nous passâmes naguère en vous je lis à livre ouvert

J'entends ce cœur qui bat en vous comme un cœur me semble-t-il en moi battait

Vous l'userez je sais comment et comment cette chose en vous s'éteint se tait

Comment l'automne se défarde et le silence autour d'une rose d'hiver… »

«... Je ne dis pas cela pour démoraliser Il faut regarder le néant

En face pour savoir en triompher Le chant n'est pas moins beau quand il décline

Il faut savoir ailleurs l'entendre qui renaît comme l'écho dans les collines… »

De ces fous contemporains, j’ai eu le bonheur d’en rencontrer d’aussi admirables, tous étaient pétris de talent, leur propos lumineux et la conversation délicieuse. Qui citer parmi ces phares de l’art et de la science ? J’ai nommé Abdelkader Farrah (1926-2005), scénographe de la plus grande compagnie théâtrale au monde : la Royale Shakespeare Company. À la fin des années 80, j’ai publié dans les colonnes d’El-Moudjahid, une longue interview de cet artiste exceptionnel. Avant lui, le poste de scénographe n’existait pas à la RSC. Il fut spécialement créé à la taille de son talent. Il y mit en œuvre, aux côtés d’une trentaine des plus prestigieux réalisateurs, quelques 250 productions du répertoire grec et shakespearien. Il était revenu cette année là participer au Festival de Théâtre de Annaba, avec des projets pleins les bras, offrande généreuse à son pays natal. J’écoutais fasciné Abdelkader Farrah dérouler un programme mirifique de développement du théâtre, du cinéma et de la télévision avec, pour chaque proposition, l’apport d’experts volontaires choisis parmi des compatriotes de la diaspora algérienne mais pas seulement, tous prêts à se dévouer sans compter ni demander de salaire.

Je profitais d’une pause pour l’affranchir sur la nature faunesque du pouvoir et surtout prévenir une déception inévitable face à l’incurie de ceux qui nous gouvernaient et nous gouvernent encore.

Abdelkader Farrah me répondit par une adaptation savoureuse de l’énigme du Sphinx : « L’homme a trois âges : À vingt ans, il veut couper les amarres et quitter famille et pays ; à quarante ans, instruit par les rigueurs de la vie, il veut se réconcilier père et mère ; Enfin, à soixante ans, il espère trois coudées de terre pour être enterré dans son pays. » Cette faconde de conteur était un don hérité de sa sœur aînée qui illuminait leurs soirées d’enfants par le récit des merveilleux contes des Mille et une Nuits. À sa mort, Abdelkader Farrah a légué ses précieuses archives à la Bibliothèque Nationale. Pour le fin mot, l’homme de théâtre est enterré à Londres.

Pourquoi ce gâchis d’intelligence et de talents? Quels sont ces serial killers dont l’ombre inquiétante plane sur nos écoles? Que de questions nous pressent ! En vrai, nous restons stupéfaits, bouche bée devant nos rêves et nos illusions qui éclatent comme des bulles de savon envolées. Lors d’une réunion informelle, tenue au début des années 90, un échange instructif eût lieu entre les membres du gouvernement d’alors et ceux du Conseil Supérieur de l’Information où je représentais électivement mes confrères. J’ai choisi d’attirer l’attention de l’assemblée sur l’urgence de soutenir financièrement les publications à vocation culturelle ou scientifique qui ne bénéficiaient pas de ressources publicitaires. Larbi Belkheir, secrétaire général à la présidence me regardait dubitatif, la tête penchée et le sourire en coin. Il avait l’air de dire : « Parles-tu sérieusement ou est-ce que tu te moques ? »

 

Plus élégant, Mohamed Sahnoun, ancien secrétaire général adjoint à l’ONU, me proposa plein d’à-propos une énigme à résoudre : « Quelle est la différence entre un savant et un journaliste ? » m’interrogea-t-il. Je donnais ma langue au chat. Sa réponse : « Un savant connait beaucoup de chose sur son domaine et peu de chose sur le reste. Le journaliste lui connait peu de chose sur beaucoup de domaines. ». Mohamed Sahnoun est le savant égaré au milieu de cette faune. Le journaliste, qui demandait à sauver la presse à ceux qui voulaient la supprimer, est votre humble serviteur. Et ceux-là qui voulaient supprimer la presse à défaut de l’asservir, continuent à sévir.

Revenons à l’essentiel de votre lettre ! Votre objectif y est de démontrer « le caractère absolument létal des théories économiques-managériales dominantes : néoclassique et néolibérale. » Après cela, pourquoi vous étonnez de l’hostilité que vous déclenchez chez les commensaux de l’empire américain ? Tout y est dit ou presque. Était-il utile de préciser que votre approche : « … dépasse largement, mais inclut, le cas algérien. » . Autrement dit, qu’elle est globale et inclut tous les pays sous l’influence de ces théories. « Nous sommes tous des Indiens ! ». Réjouissez-vous plutôt d’empêcher de dormir les encenseurs des théories fumeuses et funestes ! Estimez les campagnes de lynchage médiatique que vous subissez comme l’hommage mérité rendu à votre génie ! Répondez par le mépris absolu aux complots des cabinets noirs. Souriez aux menaces dont vous êtes la cible et songez avec Aragon :

« Songez à tous ceux qui mirent leurs doigts vivants leurs mains de chair dans l'engrenage

Pour que cela change et songez à ceux qui ne discutaient même pas leur cage

Est ce qu'on peut avoir le droit au désespoir le droit de s'arrêter un moment ? »

Votre argumentaire « tient essentiellement en l’usage d’éclairages de sciences fondamentales pour comprendre pourquoi le couple économie-management dominant (à la US) ne tient pas (euphémisme) ses promesses de prospérité pour tous (…) Et appliquant des éclairages venant de la biologie, de la biophysique et de la thermodynamique, il devient aisé de réaliser, expliquez-vous, que le pivot de la logique économique dominante est irréaliste et destructeur (ce qui dure depuis près de deux siècles, dès l’avènement de la pensée néoclassique) : le principe de croissance infinie, appuyé sur celui du marché autorégulé. »

Qu’espériez vous à mettre à mal le plan américain de destruction massive commencé par le génocide indien ? Le prix Nobel de l’économie ? La récompense attribuée depuis 1969, au nom d’Alfred Nobel, par la Banque de Suède, est une double imposture : Le sponsor est une banque et l’économie n’est pas une science. Depuis près de cinquante ans , ce prix fait la promotion et la propagande des fumisteries que vous dévoilez au grand jour, au prix du sacrifice de tant et tant de nuits de veille et de labeur, sans repos ni répit. Pas de risque que le prix de la Banque de Suède vienne faire de l’ombre à vos travaux ! Vous avez repris le livre à la page où Karl Marx l’a laissé puis vous avez ouvert portes et fenêtres et laissé s’engouffrer un courant d’air vivifiant qui emporte poussières et miasmes.

Quel fleuve formidable faudra-t-il détourner pour nettoyer les écuries d’Augias? La suite de votre lettre est de l’eau de roche : limpide, fraîche et revigorante pour la pensée économique et tellement novatrice dans l’approche et la conception du devenir humain. L’honnête homme qui veut se libérer de la camisole idéologique sous laquelle la propagande dominante le confine, trouvera dans votre lettre un trousseau de clés et un plan d’évasion pour faire le mur de l’asile. Alors, j’invite à sa lecture, j’invite à l’évasion, j’invite à lever la tête pour suivre des yeux cette étoile qui scintille. Et quand bien même, ce serait un quinquet ou un trognon de bougie, il éclaire !

Que demande l’aveugle ?

Abdenour Dzanouni, 21 novembre 2016

Source :  Paris rep'

Lire : MON TESTAMENT INTELLECTUEL, par Omar Aktouf

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