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Publié par Saoudi Abdelaziz

Bentalha, 22 septembre 1997. Photo DR

Bentalha, 22 septembre 1997. Photo DR

Par Bachir Dahak*, 9 août 2017 

Dans son article paru dans le Monde Diplomatique d'Août 2017, Pierre Daum parle, sans honte et sans scrupule, de "la guerre civile algérienne" comme si, pendant toute la période incriminée, deux ou des groupes sociaux ou ethniques nettement différenciés, territorialement identifiés, s'étaient affrontés massivement à l'instar de ce qui a pu se produire au Burundi, en ex-Yougoslavie, au Liban, en Angola, en

Espagne , en Côte d'Ivoire, en Colombie , au Sri Lanka , au Sierra Leone ou en Somalie.
Il n'est pas le premier à faire preuve de paresse intellectuelle en désignant par guerre civile des évènements, certes très graves, qui ne ressemblent en rien aux contours des guerres civiles que l'histoire récente ou plus ancienne retient.

On se souvient tous du travail de Luis Martinez qui a mis cette thèse sur le marché des idées en confondant catégories historiques et figures symboliques et en insistant lourdement sur le nouvel imaginaire des algériens et leurs "frontières intérieures".

Je ne sais ce que Pierre Daum a lu , ni ce qu'il croit avoir vu mais aucun algérien honnête ne se reconnaît dans la formule de "guerre civile" qui renvoie ipso facto à des affrontements armés entre deux camps , des oppositions durables entre des territoires militairement occupés par l'un ou l'autre, par des milices ou des groupes armés originaires d'une région déterminée venant agresser ou contenir des groupes armés ou des milices d'une autre région.

Dans sa préface au livre de Liess Boukra "Algérie la terreur sacrée", Hervé Bourges évoque un "long épisode de violence civile qui semblait n'avoir ni origine déterminée ni enjeu clairement lisible.

La guerre civile est incontestable lorsque deux ethnies ou deux groupes religieux s'affrontent durablement dans un contexte d'affaiblissement notable ou de quasi-déliquescence des autorités centrales du pays.

Il n' y a pas besoin d'être grand reporter pour comprendre que les affrontements qui ont déchiré les Croates et les Serbes ou les Hutus et les Tutsis n'ont jamais eu d'équivalent en Algérie durant la période terrible des années 90.

A aucun moment, au cours de cette décennie monstrueuse, des algériens de telle région d'Algérie n'ont attaqué ou agressé d'autres algériens d'une autre région d'Algérie. A aucun moment, durant cette période, l'Etat algérien n'a donné l'impression de chanceler ou de disparaître.

Admettons que l'on retienne l'idée qu'une guerre civile a bien eu lieu en Algérie durant les années 1990, comment expliquer alors que des élections présidentielles, législatives et locales aient pu se dérouler pendant la même période sans le moindre incident notable?

Connaissez-vous beaucoup de pays, ravagés par une guerre civile mais qui arrivent, malgré cela, à organiser sereinement plusieurs opérations électorales sans heurt ?

Comment un journaliste aussi expérimenté s'est-il laissé aller à de telles facilités de langage sans peser le poids incommensurable de l'insulte qui est ainsi proférée à un peuple qui a prouvé sa lucidité en désignant très clairement son véritable ennemi, à savoir l'islamisme politique et ses chefs mais également tous ceux qui ont agi en coulisses, y compris au cœur de l'Etat, pour l'instrumentaliser et empêcher par tous les moyens la prolongation d'une société démocratique capable de restaurer la force du droit , réhabiliter l'éthique, replacer les citoyens au cœur des débats publics, et enfin combattre la corruption et le pillage des ressources nationales?

Pierre Daum, devrait savoir que la société algérienne a résisté héroïquement à toutes les tentatives visant à créer en son sein les germes de la division ethnique ou religieuse, que ces tentatives soient venues des islamistes (et partant de tous leurs parrains du Golfe ou du Moyen orient) ou qu'elles soient venues de différents cercles du pouvoir, militaires et civils, dont la rapacité à transformer les rentes publiques en rentes privées, a curieusement redoublé de férocité pendant cette même période de terrorisme organisé qu'il convient d'appeler "une guerre contre les civils".

Voilà comment un historien averti, Omar Carlier, décrit cette triste période: "Cette guerre intérieure (...) reste une guerre spécifiquement algérienne. Une guerre entre algériens, et surtout entre certains algériens. Une guerre dépourvue (..) de la netteté terrible des guerres civiles où, comme en Espagne ou en Grèce, s'affrontent deux camps (...)"

Et si je préfère très nettement l'expression de "guerre contre les civils" à celle fallacieuse et outrancière de guerre civile utilisée dans cet article, c'est parce qu'en fin de compte je ne veux pas accepter de croire qu'une instrumentalisation diabolique de l'islamisme à connotation mafieuse par des officines officielles ou semi-officielles puisse encore servir aux ennemis du peuple algérien pour lui imputer une guerre civile qu'il n'a ni souhaitée, ni enfantée, ni entretenue mais surtout dont il est bien le seul à en avoir été la victime.

Une investigation honnête sur cette période devrait nous faire comprendre pourquoi et comment un terrorisme "sous contrôle" a permis d'une part de mettre fin à l'ère démocratique ouverte par les événements d'Octobre 1988 en programmant la mort de l'intelligence et d'autre part d'organiser le transfert massif de rentes publiques vers des rentes privées, finissant par enfanter nos oligarques , symboles obscènes d'un libéralisme sans nom et sans règles.

*Militant associatif en France

Source : HuffPost-Algérie

 

Vingt ans après les massacres de la guerre civile

Mémoire interdite en Algérie

Par Pierre Daum, août 2017

Au milieu de la « décennie noire » des années 1990 — particulièrement durant l’été 1997 —, plusieurs massacres de population ont endeuillé l’Algérie, déjà dévastée par les affrontements entre forces de l’ordre et groupes islamistes armés. Les lois d’amnistie et la volonté des autorités d’étouffer le souvenir de ces épisodes sanglants empêchent aujourd’hui tout un peuple de panser ses plaies.

Bentalha, nuit du 22 septembre 1997. Dans ce hameau agricole situé aux confins de la périphérie d’Alger, plus de quatre cents villageois sont assassinés en quelques heures par des hommes du GIA, le Groupe islamique armé. Le lendemain, Hocine Zaourar, un photographe de l’Agence France-Presse (AFP), saisit la douleur déchirante d’une femme dont la famille a été tuée. Ce cliché, intitulé La Madone de Bentalha tant il rappelle l’iconographie chrétienne, est reproduit dans les journaux du monde entier, mettant un visage sur la violence en cours en Algérie depuis plus de cinq ans. Trois semaines plus tôt, un massacre analogue avait ensanglanté le village de Raïs, situé à quelques kilomètres de Bentalha, faisant près d’un millier de morts. L’Algérie plongeait dans une sidération que les tueries à venir n’allaient cesser d’aggraver. Le mois suivant à Sig, dans le Sud oranais : cinquante morts. En décembre à Ammi Moussa (monts de l’Ouarsenis, wilaya de Relizane) : quatre cents morts. En janvier 1998 à Had Chekala (Ouarsenis) : plus de mille tués. Quelques jours plus tard à Sidi Hamed (Mitidja) : cent trois personnes assassinées, etc. Après quelques années de violence ciblée contre les militaires, les fonctionnaires, les intellectuels ou les étrangers, la guerre civile algérienne prenait un nouveau visage, absolument terrifiant, avec des massacres de civils, créant une onde de choc en Algérie comme à l’étranger.

Bentalha, printemps 2017. Du passé agricole il ne reste plus rien. L’urbanisation dévorante de la plaine de la Mitidja a rattrapé les ruelles aux maisons basses de l’ancien hameau. En vingt ans, chaque maison a gagné deux étages, montés de briques rouges ou de parpaings gris. Les rues offrent ce visage de laideur rouge-gris caractéristique des villes algériennes d’aujourd’hui. Seul élément de charme dans ce triste décor : une mosquée toute neuve trône à l’entrée du quartier. Aucune femme ne se déplace sans un foulard cachant rigoureusement ses cheveux, le corps serré dans un manteau aux (...)

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