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Publié par Saoudi Abdelaziz

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"Mr Ouyahia a, comme d’habitude, eu des mots qui détournent du défi existentiel qui nous menace de toutes parts : Peut-on mettre en place des règles cohérentes de gestion des populations migrantes quand on les refuse à ses propres populations ? Quand on a pris l’habitude des « sales boulots » on ne s’arrête que devant un projet véritablement alternatif. Et cela dépasse le cadre des missions d’animation dévolues à Mr Ouyahia. Ce devrait être plutôt la mission de tous ceux qui refusent de s’accommoder des impasses d’un simulacre de gouvernance producteur de vraies crises."

Lettre à un migrant : à propos du nouveau « sale boulot » de la Crimmigration

Par Salima Ghezali, 11 juillet 2017, Libre-Algérie

Que nos frères migrants nous pardonnent, les propos de certains de nos compatriotes à leur égard ne sont pas plus choquants que ceux qu’ils ont pour leurs propres concitoyens. Il y a longtemps que Frantz Fanon a cessé d’inspirer d’hypothétiques frères de combats. Il sert, tout au plus, à orner le verbe des bonnes consciences à l’occasion de quelques conférences.

Alors, si notre indétrônable Ouyahia vous accuse de propager des fléaux (vous y excellerez certainement moins que le très national Zendjabil et de mettre en péril notre pays (on se débrouille assez bien tous seuls), sachez, qu’entre autres prouesses patriotiques, il n’eût pas davantage de lucidité ni de compassion quand il s’est attelé au nom de la « lutte contre la corruption » à mettre en prison des cadres par milliers, démantelant ainsi l’encadrement gestionnaire du pays.

Ceux qui ne furent pas trainés devant les tribunaux, quittèrent le pays ou s’exilèrent dans des petits métiers ou dans le silence et l’apathie qui caractérisent les cadres encore en exercice. Quand ils ne sont pas morts en prison ou dans la solitude des bannis. Une telle opération servira à sceller le sort de centaines d’entreprises publiques les livrant, plus tard, aux recrutements de complaisance qui accélèrent les faillites. Victoire à la Pyrrhus pour les idéologues de la « réforme » à l’ombre de la dictature du système du fait –brutalement- accompli.

Aujourd’hui, le parti de Mr Ouyahia, sans en avoir l’exclusivité, compte dans ses rangs quelques-uns des chefs de guerre locaux les plus en vue des années 90 et un grand nombre de patrons d’entreprises privées. En plus de quelques ministres qui ont fait scandale. 

Si vous établissez un lien quelconque entre la violence des années 90, la corruption des années 2000 et les outrances actuelles évitez de questionner à ce propos politologues et autres universitaires. Ils vous diront, au mieux, que l’Université n’a pas davantage que l’Entreprise échappé au « sale boulot».

Des commentateurs prêtent à notre éradicateur « toutes options » une vision Thatchérienne en matière économique, c’est aussi grotesque que de lui prêter des accents « Trumpistes » en ce qui concerne les migrants.

Thatcher hier, comme Trump aujourd’hui, appartiennent au versant dominant du monde, celui qui a les moyens, historiques, institutionnels, médiatiques, économiques et militaires de toutes ses outrances. Nos outrances à nous nous rapprochent davantage des Amin Dada, des Kadhafi, des Saddam, des Mobutu, des Duvalier, des Bokassa…

Des figures caricaturales obsédées par le pouvoir personnel et destinées à faire rire les blancs, et à justifier leurs expéditions brutales, et pleurer les noirs, les basanés et les « petits blancs » des bourgeoisies locales avant de détruire leur unique patrie. Où ils subiront l’amer exil intérieur avant de se jeter dans les bras monstrueux de tous les autres exils.

Il ne s’agît pas là d’une quelconque supériorité «occidentale» mais du fait que l’Occident écrit ses propres scénarios tandis que nos dirigeants, comme des milliers de nos candidats aux examens et autres plagiaires, sont des copieurs acharnés. Ils n’ont pas besoin de s’encombrer d’idées. Ils n’aiment d’ailleurs pas les idées ni les porteurs d’idées contraires à leurs vœux du moment. Ils leur préfèrent   le « bruit » que génèrent la cohorte des adeptes de la « servitude volontaire », du tribalisme, de la « chita », de l’allégeance, et bien sûr, du « patriotiquement correct » dont ils ont, évidemment, le monopole. Il suffit alors à nos dirigeants de singer les dominants de la planète pour se croire du bon côté de la balance.

Pour vous, comme pour nous, Frantz Fanon l’avait prédit : 

« La bourgeoisie nationale va se complaire, sans complexes et en toute dignité, dans le rôle d’agent d’affaires de la bourgeoisie occidentale. Ce rôle lucratif, cette fonction de gagne-petit, cette étroitesse de vues, cette absence d’ambition symbolisent l’incapacité de la bourgeoisie nationale à remplir son rôle historique de bourgeoisie. L’aspect dynamique et pionnier, l’aspect inventeur et découvreur de mondes que l’on trouve chez toute bourgeoisie nationale est ici lamentablement absent. Au sein de la bourgeoisie nationale des pays coloniaux l’esprit jouisseur domine. C’est que sur le plan psychologique elle s’identifie à la bourgeoisie occidentale dont elle a sucé tous les enseignements. Elle suit la bourgeoisie occidentale dans son côté négatif et décadent sans avoir franchi les premières étapes d’exploration et d’invention qui sont en tout état de cause un acquis de cette bourgeoisie occidentale. A ses débuts la bourgeoisie nationale des pays coloniaux s’identifie à la fin de la bourgeoisie occidentale. Il ne faut pas croire qu’elle brûle les étapes. En fait elle commence par la fin. Elle est déjà sénescente alors qu’elle n’a connu ni la pétulance, ni l’intrépidité, ni le volontarisme de la jeunesse et de l’adolescence.

Dans son aspect décadent, la bourgeoisie nationale sera considérablement aidée par les bourgeoisies occidentales qui se présentent en touristes amoureux d’exotisme, de chasse, de casinos. La bourgeoisie nationale organise des centre& de repos et de délassement, des cures de plaisir à l’intention de la bourgeoisie occidentale. Cette activité prendra le nom de tourisme et sera assimilée pour la circonstance à une industrie nationale. Si l’on veut une preuve de cette éventuelle transformation des éléments de la bourgeoisie ex-colonisée en organisateur de « parties » pour la bourgeoisie occidentale, il vaut la peine d’évoquer ce qui s’est passé en Amérique latine. Les casinos de La Havane, de Mexico, les plages de Rio, les petites Brésiliennes, les petites Mexicaines, les métisses de treize ans, Acapulco, Copacabana, sont les stigmates de cette dépravation de la bourgeoisie nationale. Parce qu’elle n’a pas d’idées, parce qu’elle est fermée sur elle-même, coupée du peuple, minée par son incapacité congénitale à penser l’ensemble des problèmes en fonction de la totalité  de la nation, la bourgeoisie nationale va assumer le rôle de gérant des entreprises de l’Occident et pratiquement organisera son pays en lupanar de l’Europe(Frantz Fanon, Les Damnés de la Terre).

Le temps n’est pas si loin des débuts d’Indépendances africaines où Fanon écrivait ces lignes mais aujourd’hui, les lupanars ne suffisent plus ! Il faut aussi organiser les camps ! D’incarcération ou de regroupement, d’entrainement et de recrutement, qu’importe.

L’Afrique s’est embourbée dans ses dérives autoritaires et néo-colonisées, le monde s’est complexifié et des guerres nouvelles ravagent l’ex-tiers-monde qui a raté son envol vers le développement. Ethniques ou religieuses, menées en collusion avec des Cartels de drogue ou des Trafiquants de matières premières, les nouvelles guerres sont le plus souvent dîtes « hybrides » et opposent divers composants d’Etats faillis ou promis à la faillite. Dans leur sillage le crime commis en amont s’enrichît, en aval, de nouveaux concepts. Celui de Crimmigration a été créé pour accompagner les guerres de 4ème génération et les guerres hybrides qui font des populations des armes à multiples détentes.

Utilisées d’abord contre leurs propres sociétés, minées par l’arriération politique, économique et culturelle, elles alimenteront leurs propres guerres civiles avant d’être jetées par millions sur les routes de l’exil. Dégradées au rang de réfugiés apatrides, certains ont même pensé à créer , pour leur élite, un Passeport spécial Réfugié  et des équipes concourent aux joutes sportives internationales sous des couleurs spécifiques, mais pour la masse qui les compose  ces « populations superflues » continueront leur descente en enfer pour servir de combustible à la déstabilisation des sociétés d’accueil.

C’est vrai pour les sociétés développées, menacées dans leurs conquêtes sociales plus que de contrôle sur leurs territoires.  Et vrai pour les sociétés en panne de développement soumises à des pressions supplémentaires sur un tissu social des plus précaires.

Le crime originel commis par les élites dominantes locales, en collusion avec les élites dominantes globales, rend inepte toute discussion sur la culpabilité ou l’innocence des populations concernées. Les locales comme les migrantes. Mr Ouyahia a, comme d’habitude, eu des mots qui détournent du défi existentiel qui nous menace de toutes parts : Peut-on mettre en place des règles cohérentes de gestion des populations migrantes quand on les refuse à ses propres populations ?

Quand on a pris l’habitude des « sales boulots » on ne s’arrête que devant un projet véritablement alternatif. Et cela dépasse le cadre des missions d’animation dévolues à Mr Ouyahia. Ce devrait être plutôt la mission de tous ceux qui refusent de s’accommoder des impasses d’un simulacre de gouvernance producteur de vraies crises.

Source : Libre-Algérie

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