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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Depuis quelques jours Jean Tirole sillonne les institutions. Il a table ouverte sur le site économique Maghreb Emergent dont la radio vient de l'interviewer. Un de ses fans, El Kadi Ihsan le directeur du site rapporte qu'"il est revenu dans cet entretien sur le contenu de sa keynote du premier jour, à l’école supérieure de la banque à Bouzaréah, sur la modélisation du comportement moral (des individus) en interaction avec les récits. Un territoire en expansion dans la recherche (théorie des jeux) dont le but est d’aider les politiques publics à trouver les bonnes incitations pour prévenir les comportements non moraux".

Après l'attribution de son prix Nobel en 2014, voici quelques réactions en France. 

Le virus Tirole

 

Extrait de l'article de Laurent Mauduit cofondateur de Médiapart : "Jean Tirole, prix Nobel des «imposteurs de l’économie».

Mediapart, 13 octobre 2014

(...) C’est peu dire en effet que le monde de l’économie, et donc celui de l’enseignement et de l’Université vivent depuis quelques années une sorte d’épidémie, comme si un virus s’était propagé dans l’ensemble des secteurs de l’Université chargés de l’enseignement de l’économie – ces secteurs qui paraissaient précisément le plus protégés de ces funestes évolutions pour n’obéir qu’à une seule logique, celle de la recherche et du savoir. Ce n’est pas le virus des « subprimes », mais c’est tout comme. Par commodité, appelons-le le « virus Tirole ».

Dans la galaxie de l’Université, l’économiste Jean Tirole occupe une place à part. Avec Jean-Jacques Laffont (1947-2004), qui jouissait d’une grande notoriété pour ses travaux sur la théorie des incitations et de la régulation, il est à l’origine de l’École d’économie de Toulouse – la célèbre Toulouse School of Economics (TSE) – qui est indéniablement l’une des très grandes réussites françaises, avec l’École d’économie de Paris (PSE).

Grand spécialiste de l’économie industrielle, récipiendaire de la médaille d’or du CNRS, Jean Tirole est l’un des plus grands économistes français, l’un des plus talentueux. Mais disons-le franchement, c’est aussi l’un des plus inquiétants, car c’est lui, à Toulouse, qui a fait entrer le plus spectaculairement le loup dans la bergerie, ou plutôt la finance dans le monde de l’Université. Il a donné l’exemple, que d’autres universités ont suivi. Ce qui est à l’origine d’une véritable implosion de l’enseignement de l’économie et de la recherche.

C’est en effet l’Institut d’économie industrielle (Idei), ancêtre de la Toulouse School of Economics qui, au début des années 90, a avancé en éclaireur, en nouant des partenariats avec des entreprises pour créer et financer une fondation abritant des enseignants- chercheurs disposant de compléments de salaire par rapport aux rémunérations publiques et couvrant de nouveaux secteurs de recherche, souhaités notamment par les entreprises. Ou alors pour financer directement une chaire d’enseignement spécifique.

Marchant sur ces brisées, de nombreuses universités ont créé à leur tour des structures semblables, profitant de financements publics mais aussi de capitaux privés. Aux quatre coins de la France, des fondations ont donc vu le jour ou des chaires financées par le privé ont éclos. Mais dans cette « financiarisation » de l’enseignement de l’économie, Toulouse a toujours gardé cent coudées d’avance sur les centres rivaux.

Le drame, c’est que le processus est invisible ; il est souterrain. Tous les nouveaux centres qui prospèrent affichent l’ambition d’être des pôles d’excellence. Et tous les critères de validation, propres à toute recherche scientifique, sont scrupuleusement respectés. Mais le monde de la finance s’est introduit, si l’on peut dire, dans le cœur du réacteur. La loi de 2006 sur la recherche, en organisant ce système de fondation financée par des fonds publics et des groupes privés voire même des mécènes, avec à la clef de très fortes défiscalisations, a brutalement accéléré cette privatisation à peine masquée de l’enseignement universitaire de pointe et de la recherche économique.

Certes, Jean Tirole conteste, bec et ongles, les effets corrupteurs de cette OPA de la finance sur le monde académique. Dans une tribune libre publiée par le journal Le Monde (11 décembre 2007), il a présenté un long argumentaire en défense de son école : « Et l’indépendance ? Bien que fortement financées par le secteur privé, les universités américaines sont non seulement des lieux de bouillonnement intellectuel intense, mais aussi des espaces de liberté extraordinaires. Peut-on craindre qu’il en soit différemment pour les universités françaises ? Je ne le crois pas. Tout d’abord, parce que, d’expérience personnelle, les entreprises respectent l’indépendance de l’Université. À l’avenir, elles financeront l’Université française collectivement pour avoir accès à des étudiants bien formés et des experts. Violer cette indépendance irait à l’encontre des objectifs recherchés. L’indépendance peut de surcroît être renforcée par la diversification des partenariats, la constitution d’un capital, le droit de publier librement, la validation des travaux par les grandes revues internationales (garantes de qualité) et la concurrence entre universités (frein aux dérives intellectuelles). »

Mais, ses arguments peinent à emporter l’adhésion car ils ne donnent qu’une faible idée de l’implosion du système universitaire qu’induisent ces partenariats déséquilibrés avec le privé. Pour en prendre la mesure, il suffit de parcourir un rapport au-dessus de tout soupçon, dont la presse n’a jamais parlé car il n’a pas été rendu public, celui que la Cour des comptes a consacré à cette école.

Ce rapport confidentiel de la Cour des comptes, le voici. On peut le télécharger ici

Source : Mediapart

 

Jean Tirole, ou le triomphe de l’« élitisme transatlantique »

20 octobre 2014. Par Frédéric Lebaron,

professeur à l’école normale supérieure Paris-Saclay et enseignant à Sciences Po-Saint-Germain-en-Laye.

Créé en 1968, le « Prix de la Banque de Suède [1] en sciences économiques en mémoire d’Alfred Nobel » s’est imposé comme la distinction scientifique suprême en sciences économiques et, faute de concurrent, en sciences sociales [2]. Elle fait l’objet d’une mise en scène annuelle, légitimée par l’existence d’un « comité Nobel » issu de l’Académie royale des sciences suédoises qui la met sur le même plan que les véritables « prix Nobel » (ceux dotés par la Fondation Nobel) et que la médaille Fields en mathématiques.

C’est surtout par l’extraordinaire plan de communication associé à son attribution que le (soi-disant) « prix Nobel » d’économie s’est imposé très largement : mobilisation de la communauté professionnelle avec la parution d’ouvrages plus ou moins hagiographiques [3], et très fort écho dans la presse, notamment la presse économique et financière, relayé dans les pays consacrés par la création d’un « événement » d’ampleur nationale. Le lauréat devient en quelques instants une sorte d’oracle appelé à se prononcer sur toutes les grandes questions économiques et sociales du moment [4].

L’attribution de ce prix à Jean Tirole, professeur de sciences économiques et président de l’Ecole d’économie de Toulouse (Toulouse School of Economics — TSE ­­—), depuis longtemps qualifié de « nobélisable » par les journalistes français [5], ne pouvait que déchaîner leurs commentaires triomphalistes [6] et susciter l’ironie de tous les autres qui accueillent l’attribution de ce prix avec un scepticisme plus ou moins affirmé [7].

Après Gérard Debreu (1983) et Maurice Allais (1988), Jean Tirole est le troisième Français à obtenir cette distinction [8]. Faisant suite à un normalien mathématiques et un polytechnicien du corps des Mines, c’est donc un polytechnicien du corps des Ponts (X-Ponts) qui a pris les devants sur les jeunes « nobélisables », désormais plus souvent normaliens [9]. Le système des grandes écoles françaises continue donc de produire des représentants de l’excellence telle qu’elle est définie dans la discipline : très haut niveau de mathématisation, production en langue anglaise dans des revues américaines reconnues par l’élite de la profession, carrières au moins partiellement effectuées aux Etats-Unis (avec une naturalisation dans le cas de Gérard Debreu, une thèse et un début de parcours au Massachussets Institute of Technology — MIT — dans le cas de Jean Tirole) sont les préconditions pour accéder au Graal [10].

Jean Tirole incarne une science économique à double face. D’un côté, elle « raconte des histoires » à partir de fictions mathématiques originales, non sans inventivité comme le souligne un autre Prix Nobel, l’américain Paul Krugman [11]. De l’autre, elle intervient en permanence dans le réel pour améliorer le fonctionnement des marchés et les régulations sectorielles, de façon beaucoup moins originale, voire assez convenue. Durant la crise des subprimes, Jean Tirole a ainsi proposé un ensemble de réformes régulatrices qui visaient à ne pas jeter le bébé (la finance) avec l’eau du bain (les mauvais produits et les mauvaises pratiques, comme certaines formes de titrisation) [12]. Ses propositions ne tranchaient guère avec le discours officiel — réguler sans rompre avec la financiarisation —. Il s’est d’ailleurs largement gardé de prendre clairement parti sur les grands choix de politique macroéconomique post-crise, à la différence d’un Stiglitz ou d’un Krugman. A l’opposé d’un autre Français beaucoup lu actuellement aux Etats-Unis, Thomas Piketty, ses travaux ne font pas l’objet de débats publics passionnés, même lorsqu’ils portent sur le thème pourtant aujourd’hui central de la réforme du marché du travail [13]. C’est un peu le triomphe paradoxal de la « dismal science » (la science lugubre) : le coût d’entrée de ses travaux théoriques est élevé, et ses textes grand-public ont l’attrait des études les plus austères du ministère des finances.

Jean Tirole a aussi contribué, en fondant la TSE lancée durant le quinquennat de Nicolas Sarkozy, à importer en France le modèle organisationnel de l’université d’excellence à l’américaine [14] : généralisation de l’anglais dans les cursus au détriment du maintien du pluralisme linguistique, financements publics et privés massifs dans le cadre d’une fondation aux règles assez peu transparentes (Fondation Jean-Jacques Laffont), mise en place de systèmes d’incitation à la productivité scientifique qui implique la différenciation des gains individuels selon les performances.

TSE attire les chercheurs internationaux compétitifs sur le segment de l’excellence internationale et les étudiants étrangers impressionnés par les charmes combinés de la science économique la plus moderne, étatsunienne et mathématique, et de la douceur de vivre de la Ville rose. Au modèle élitiste des grandes écoles, la science économique version TSE a ainsi substitué, ou mieux hybridé, une autre forme d’élitisme, que l’on pourrait nommer « élitisme transatlantlique ». Le Nobel de Jean Tirole consacre cette hybridation soutenue par les pouvoirs publics, les grandes entreprises et encensée par les médias et le monde de la finance.

Notes

[1] Voir Frédéric Lebaron, « Le « "Nobel" d’économie : une politique », Actes de la recherche en sciences sociales, 2002, n° 1, p. 62-65 ; voir aussi, Gilles Dostaler, « Les ‘prix Nobel’ d’économie : une habile mystification », Alternatives économiques, no 238, juillet-août 2005, 88-91.

[2] Il est frappant de constater qu’aucune autre discipline de sciences humaines et sociales (droit, gestion, histoire, géographie, linguistique, études littéraires, sociologie, science politique, etc.) ne possède de distinction de rang équivalent, et que cela ne choque aucun commentateur.

[3] On citera en particulier le livre de Dominique Roux, Nobel en économie, Paris, Economica, 2007 : www.eyrolles.com/Entreprise/Livre/nobel-en-economie

[4] Voir Frédéric Lebaron, « "Nobel" economists as public intellectuals. The circulation of symbolic capital », International Journal of Contemporary Sociology, 43, 1, April 2006, p.87-101. http://polilexes.com/POLILEXES/NobelLebaron.pdf

[5] Le nombre de distinctions de toutes natures possédées par Jean Tirole fait de lui l’économiste le plus consacré, non seulement en France, mais peut-être au niveau mondial.

[6] Voir le cri du cœur des Echos, journal patronal dans lequel l’Ecole d’économie de Toulouse offre occasionnellement des contributions en général assez en phase avec la ligne des marchés : www.lesechos.fr/jean-tirole-nobel-enfin

[7] Dans un ensemble de réactions pour le moins nuancées, lire Laurent Mauduit, http://www.mediapart.fr/jean-tirole-prix-nobel-des-imposteurs-de-l-economie ; Jean Gadrey, http://alternatives-economiques.fr/la-legitime-recompense-de-jean-tirole ; ATTAC : http://www.legrandsoir.info/a-propos-du-prix-nobel-d-economie-a-jean-tirole ; Paul Jorion : http://www.pauljorion.com/le-prix-nobel-deconomie-2014/

[8] Sur les trois, l’un est naturalisé américain et a fini sa carrière à Berkeley (Gérard Debreu). Cet indicateur de nationalité « à la naissance » est incomplet et trompeur. On devrait d’abord rappeler que Jean Tirole est le premier français « nobélisé » en économie titulaire d’un PHd obtenu aux Etats-Unis (MIT). Il est piquant de voir dans son parcours une illustration de l’efficience de l’université française.

[9] Thomas Piketty, Esther Duflo et Philippe Aghion sont les plus souvent cités, compte tenu de leur « record track » de classe mondiale. La bibliométrie permet en effet de déterminer avec précision qui sont les futurs candidats sérieux au Nobel : http://sciencewatch.com/nobel/2014-predictions/economics-laureates

[10] Seul Maurice Allais incarne une tradition d’ingénieur-économiste française qui lui a valu un prix bien tardif et a contribué à une certaine marginalisation : trop libéral pendant la période keynésienne, il est devenu un critique véhément de la mondialisation sur ces vieux jours au point de disparaître des colonnes du Figaro.

[11] Voir la réaction de Paul Krugman à l’annonce du prix : http://krugman.blogs.nytimes.com/jean-tirole-and-the-triumph-of-calculated-silliness/

[12] Voir : http://idei.fr/wp/2008/notes-j.tirole-1-12-08.pdf

[13] Sur ce sujet également, Jean Tirole a rejoint dans les années 2000 la cohorte des économistes français qui proposent d’en finir avec le CDI au profit d’un « contrat unique », ce que Nicolas Sarkozy, converti à cette proposition, n’a finalement pas mis en œuvre entre 2007 et 2012. Peut-être en 2017 ? En attendant, c’est Emmanuel Macron et Manuel Valls, tout occupés à remettre en cause les « tabous » du système d’assurance-chômage, qui pourraient finalement tirer profit d’un allié inattendu, susceptible de légitimer leur volonté d’accélérer les « réformes structurelles » demandées de toute part (Allemagne, Commission européenne, OCDE, etc.).

[14] Cf. le chapitre très documenté que lui consacre Laurent Mauduit, dans Les imposteurs de l’économie, Paris, Jean-Claude Gasewitch, 2012, p. 137-160.

Source : Mémoire des luttes

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nadirboumaza@overblog.com 02/07/2017 15:00

merci L. Mauduit pour cet éclairage des liens et intérêts sous jacents à le théorie et aux formations embarquées par le néo-libéralisme;