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Publié par Saoudi Abdelaziz

Carte du ciel de Dunhuang. DR.

Carte du ciel de Dunhuang. DR.

"Dans la Chine ancienne comme dans le monde occidental, les plus précieuses des mathématiques étaient consacrées au domaine de la divinité – au ciel, dans leur cas et au marché, dans le nôtre (...). Les gouvernements modernes, les universités et les entreprises souscrivent à la production de la théorie économique avec d’énormes capitaux. Il en était de même pour la production de li dans la Chine ancienne (...). Il est temps d’arrêter de gaspiller notre argent et de reconnaître les grands prêtres pour ce qu’ils sont réellement : des spécialistes talentueux des sciences sociales qui excellent à produire des explications mathématiques des économies mais qui, comme les astrologues avant eux, échouent dans leurs prophéties.

Par Alan Jay Levinovitz

Astral Science in Early Imperial China, un livre à venir de l’historien Daniel P. Morgan, montre que dans la Chine ancienne comme dans le monde occidental, les plus précieuses des mathématiques étaient consacrées au domaine de la divinité – au ciel, dans leur cas (et au marché, dans le nôtre).

De même que l’astrologie et les mathématiques étaient autrefois synonymes en Occident, les Chinois ont parlé de li, la science du calendrier, que les premiers dictionnaires ont également décrit comme « calcul », « nombre » et « ordre ». Les modèles li, comme les théories macroéconomiques, ont été jugés essentiels au bon gouvernement. Dans le classique Livre des Documents (recueil de discours, conseils, décrets, etc. concernant la politique et l’administration des souverains de l’antiquité chinoise), le légendaire sage et roi Yao transmet le trône à son successeur en mentionnant un unique devoir : « Yao a déclare : « Oh toi, Shun ! Les nombres li du ciel reposent sur ta personne ».»

Alan Jay Levinovitz, maître de conférences en philosophie et religion à l’Université James Madison en Virginie (USA). Photo DR

Alan Jay Levinovitz, maître de conférences en philosophie et religion à l’Université James Madison en Virginie (USA). Photo DR

Le plus ancien texte de mathématiques chinois invoque l’astronomie et la royauté divine dès son titre – Le Classique arithmétique du gnomon des Zhou. L’inclusion du titre « Zhou » rappelle l’Éden mythique de la dynastie Zhou de l’Ouest (1045-771 avant notre ère), qui suppose que le paradis sur Terre peut être mis en œuvre par un calcul approprié. L’introduction au théorème de Pythagore dans cet ouvrage affirme que « les méthodes utilisées par Yu le Grand pour gouverner le monde découlaient de ces chiffres ». C’était un article de foi incontesté : les configurations mathématiques qui régissent les étoiles gouvernent aussi le monde. Foi dans une main divine, invisible, rendue visible par les mathématiques.

Pas étonnant qu’un fragment de texte de 200 avant notre ère récemment découvert exalte les vertus supérieures des mathématiques par rapport à la culture classique. Dans celui-ci, un étudiant demande à son professeur s’il devrait passer plus de temps à apprendre la langue ou les chiffres. Son professeur lui répond: « Si mon bon monsieur ne peut pas comprendre les deux à la fois, alors qu’il abandonne la langue et qu’il sonde les nombres, [car] les chiffres peuvent parler, [mais] la langue ne peut pas compter ».

Les gouvernements modernes, les universités et les entreprises souscrivent à la production de la théorie économique avec d’énormes capitaux. Il en était de même pour la production de li dans la Chine ancienne. L’empereur – le « Fils du Ciel » – dépensait des sommes astronomiques pour raffiner les modèles mathématiques des étoiles. Pensez à la sphère armillaire, comme la cage de deux mètres avec des anneaux de bronze gradués à Nankin, conçue pour représenter la sphère céleste et utilisée pour visualiser les données en trois dimensions. Comme le souligne Morgan, la sphère était littéralement faite de monnaie. Le bronze étant la base de la monnaie, les gouvernements fondaient des tonnes de monnaie pour en faire du li. Un engin mondial divin et mathématique, construit en numéraire, sanctifiant les autorités en place.

L’énorme investissement en li reposait sur un énorme présupposé : que le bon gouvernement, les rituels réussis et la productivité agricole dépendaient tous de l’exactitude en li. Mais il n’y avait, en fait, aucun avantage pratique à perfectionner ces modèles de li. Le calendrier arrondissait en éliminant les décimales de sorte que la différence entre deux modèles, point chaud de contestation sur le plan théorique, n’avait aucune conséquence pratique pour les prédictions. Le travail consistant à choisir des journées favorables pour les cérémonies impériales ne bénéficiait qu’en apparence de la rigueur mathématique. Et bien sûr, les comètes, les fléaux et les tremblements de terre que ces cérémonies promettaient d’éviter ont continué à survenir. Les agriculteurs, pour leur part, travaillaient comme à leur habitude. Les efforts occasionnels du gouvernement visant à micro-gérer scientifiquement la vie agricole sous différents climats en utilisant le li débouchèrent sur la famine et les migrations de masse.

Comme beaucoup de modèles économiques aujourd’hui, les modèles Li étaient moins importants pour la vie de tous les jours que leurs créateurs (et consommateurs) ne le pensaient. Et, comme aujourd’hui, seules quelques personnes pouvaient les comprendre. En 101 avant JC, l’empereur Wudi chargea de hauts fonctionnaires – y compris le Grand Directeur des Etoiles – de créer un nouveau li qui glorifierait le début de son chemin vers l’immortalité. Les fonctionnaires déclinèrent l’offre, au motif qu’ils « ne pouvaient pas faire les calculs » et recommandèrent à l’empereur d’externaliser cette tâche à des experts.

Les débats de ces anciens experts en li ont une ressemblance frappante avec ceux des économistes actuels. En 223, une pétition fut soumise à l’empereur lui demandant d’approuver les tests d’un nouveau modèle Li développé par l’assistant du directeur du bureau astronomique, un homme nommé Han Yi.

À l’époque de la pétition, le modèle de Han Yi et son concurrent, intitulé Icône Céleste, avaient déjà été soumis à trois ans de « référence », « comparaison » et « échange ». Pourtant nul ne pouvait s’accorder sur la supériorité de l’un ou de l’autre. En outre, il n’y avait pas aucun accord non plus sur la façon adéquate de les tester.

Pour finir, on recourut à une expérimentation en temps réel de la prédiction des éclipses et des éruptions solaires pour mettre fin au débat. Avec le recul, nous pouvons voir que cette expérimentation présentait de très sérieux défauts. L’élévation solaire (première visibilité) des planètes dépend de facteurs non mathématiques tels que la vue et les conditions atmosphériques. Sans même mentionner les règles de calcul des scores de l’expérimentation, qui furent calqués sur ceux des compétitions de tir à l’arc. Les archers marquaient des points en fonction de la proximité avec le cœur de cible, sans tenir compte de la précision générale. L’équivalent en théorie économique pourrait être d’accorder à un modèle de nombreux points pour ses succès à prévoir les marchés à court terme, tout en oubliant de lui en déduire pour n’avoir pas vu venir la Grande Récession.

Rien de ceci ne veut dire que les modèles li étaient inutiles ou intrinsèquement non-scientifiques. Pour la plupart, les experts Li étaient de véritables virtuoses en mathématiques qui appréciaient les hauts standards de leur discipline. Malgré des hypothèses inexactes – que la Terre était au centre du cosmos – leurs modèles ont réellement fonctionné pour prédire les mouvements célestes. Bien que l’expérimentation en temps réel ait été imparfaite, il montrait bien qu’un pouvoir prédictif d’excellente qualité était la vertu la plus importante d’une théorie. Tout cela est conforme à une science réelle, et l’astronomie chinoise a bien progressé en tant que science, jusqu’à ce qu’elle atteigne les limites imposées par ses présupposés.

Cependant, il n’y avait aucune science dans la croyance qu’un li exact permettrait d’améliorer les résultats des rituels, de l’agriculture ou de la politique gouvernementale. Aucune science dans la Salle de la Lumière, un temple impérial construit sur le modèle d’un carré magique. Là, par un geste rituel basé sur les nombres, on croyait que le Fils du Ciel canaliserait l’ordre invisible du ciel pour la prospérité de l’homme.

C’était là de la quasi-théologie, la conviction que les configurations célestes – objets mathématiques – puissent être utilisés pour modéliser tout événement du monde naturel, de la politique, même dans la vie du corps. Le macrocosme ainsi que le microcosme étaient en miroir à des échelles différentes l’un de l’autre, le yin et le yang dans une vision mathématique unificatrice et salvatrice. Les gadgets coûteux, le personnel, le corps des fonctionnaires, les débats, la concurrence – tout cela témoignait du pouvoir accordé par les cieux aux mathématiques. Le résultat, à l’époque aussi bien que maintenant, était la surévaluation des modèles mathématiques basée sur des exagérations non scientifiques de leur utilité.

Dans la Chine antique, il aurait été injuste de blâmer les experts en li pour l’exploitation pseudo-scientifique de leurs théories. Ces hommes n’avaient aucun moyen d’évaluer scientifiquement les mérites de leurs hypothèses et de leurs théories : la « science », au sens formalisé que prit le mot après les Lumières, n’existait pas réellement. Mais aujourd’hui, il est possible de distinguer, quoique grossièrement, la science de la pseudoscience, l’astronomie de l’astrologie. Les théories hypothétiques, qu’elles soient l’œuvre d’économistes ou de conspirationnistes, ne sont pas intrinsèquement pseudo-scientifiques. Les théories conspirationnistes peuvent être des fantaisies tout à fait divertissantes – et parfois même instructives. Elles ne deviennent de la pseudoscience que lorsqu’elles quittent l’état de fiction et sont transformées en faits sans preuves suffisantes.

Romer croit que ses pairs économistes connaissent la vérité sur leur discipline, mais refusent de l’admettre. « Si vous amenez les gens à baisser la garde, ils vous diront que oui, c’est à un jeu qu’ils jouent », m’a-t-il déclaré. « Ils diront: ‘Paul, vous avez peut-être raison, mais nous apparaîtrions vraiment ridicules, et cela nous empêcherait de recruter des jeunes’ ».

Exiger une plus grande honnêteté semble raisonnable, mais cela supposerait que les économistes comprennent le lien ténu entre les modèles mathématiques et la légitimité scientifique. En fait, beaucoup supposent que la connexion est évidente – tout comme dans la Chine ancienne où la connexion entre li et le monde était considérée comme acquise. En 1999, alors qu’il réfléchissait sur ce qui rend l’économie plus scientifique que les autres sciences sociales, l’économiste de Harvard Richard B. Freeman expliqua que la science économique « attire des étudiants plus forts que [la science politique ou la sociologie], et nos cours sont plus exigeants sur le plan mathématique ». Dans le livre de 2004 Lives of the Laureates, Robert E. Lucas Jr. disserte avec extase sur l’importance des mathématiques : « La théorie économique est l’analyse mathématique. Tout le reste n’est qu’image et bavardage.» La vénération des mathématiques amène Lucas à adopter une méthode qui ne peut être décrite que comme subversion de la science empirique :

La construction de modèles théoriques est notre façon d’apporter de l’ordre à la façon dont nous pensons le monde, mais le processus implique nécessairement d’ignorer certaines preuves ou théories alternatives – en les mettant de côté. Cela peut être difficile à faire – les faits sont des faits – et parfois mon inconscient réalise l’abstraction pour moi : je ne vois tout simplement pas certaines des données ou telle théorie alternative.

Même pour ceux qui sont d’accord avec Romer, le conflit d’intérêts pose encore un problème. Pourquoi des astronomes sceptiques mettraient-ils en question la foi de l’empereur dans leurs modèles ? Dans une conversation téléphonique, Daniel Hausman, philosophe de l’économie de l’Université du Wisconsin, m’a déclaré sans ambages : « Si vous rejetez le pouvoir de la théorie, vous faites tomber les économistes de leur trône. Ils ne veulent pas être traités comme le sont les sociologues. »

George F. DeMartino, professeur en économie et en éthique à l’Université de Denver, pose le problème en termes économiques. « L’intérêt de la profession est de poursuivre son analyse dans une langue inaccessible aux profanes et même à certains économistes», m’a-t-il expliqué. « Ce que nous avons fait, c’est monopoliser ce genre d’expertise, et nous, économistes, sommes bien placés pour savoir le pouvoir que cela nous donne ».

Tous les économistes que j’ai interviewés ont convenu que les conflits d’intérêts posaient de sérieux problèmes à l’intégrité scientifique de leur discipline, mais seuls ceux qui étaient titularisés étaient prêts à témoigner publiquement. « En économie et en finances, j’essaie de déterminer si j’aimerais écrire quelque chose de favorable ou défavorable aux banquiers, en sachant que si c’est favorable, cela me permettra peut-être alors d’avoir un dîner à Manhattan avec des personnes influentes» , me dit Pfleiderer. « J’ai bien écrit des articles sans espérer la faveur des banquiers, mais je ne l’ai fait qu’une fois titularisé. »

Lorsque la théorie mathématique est l’arbitre ultime de la vérité, il devient difficile de voir la différence entre science et pseudoscience

Ensuite, il y a le problème supplémentaire des coûts irrécupérables. Si vous avez investi dans une sphère armillaire, il est douloureux d’admettre qu’elle ne fonctionne pas comme annoncé. Face au manque de précision prédictive de leur discipline, certains économistes ont du mal à admettre la vérité. Il est plus simple, au contraire, de surenchérir, comme le fait l’économiste John H. Cochrane à l’Université de Chicago. Le problème n’est pas trop de mathématiques, écrit-il en réponse au mea culpa post-Grande Récession de Krugman en 2009 au nom de la discipline tout entière, mais plutôt que « nous n’avons pas assez de maths ». L’astrologie ne fonctionne pas, bien sûr, mais seulement parce que la sphère armillaire n’est pas assez grande et que les équations ne sont pas assez bonnes.

Si la refonte de la science économique dépendait uniquement des économistes, alors la matheusité, les conflits d’intérêts et les coûts irrécupérables pourraient facilement s’avérer insurmontables. Mais il y a heureusement aussi des non-experts pour participer au marché de la théorie économique. Aussi longtemps que les gens resteront charmés par les doctorats et les prix Nobel décernés pour la production de théories mathématiques compliquées, ces théories conserveront une valeur. Mais si les gens déchantent, leur valeur sera à la baisse.

Les économistes qui rationalisent la valeur de leur discipline savent être convaincants, en particulier grâce au prestige et à la matheusité. Mais il n’y a aucune raison de continuer à les croire. Le verbe péjoratif « rationaliser » lui-même devrait les mettre en garde contre cette matheusité, en nous rappelant que nous nous trompons souvent les uns les autres en faisant apparaître nos convictions, préjugés et positions idéologiques antérieures comme « rationnels », un mot qui fait confondre vérité avec raisonnement mathématique. Être rationnel consiste tout simplement à penser en rapports, comme les rapports qui régissent la géométrie des étoiles. Pourtant, lorsque la théorie mathématique est l’arbitre ultime de la vérité, il devient difficile de voir la différence entre science et pseudoscience. Il en résulte un illusion aveuglante qu’on retrouve chez le juge dans le procès d’Evangeline Adams, ou chez le Fils du Ciel dans la Chine ancienne : ils font confiance à l’exactitude mathématique des théories sans considérer leurs résultats – c’est-à-dire qu’ils confondent les mathématiques avec la science, la rationalité avec la réalité.

Il n’y a plus aucune excuse pour faire la même erreur avec la théorie économique. Depuis plus d’un siècle, le public a été prévenu et la voie à suivre est claire. Il est temps d’arrêter de gaspiller notre argent et de reconnaître les grands prêtres pour ce qu’ils sont réellement : des spécialistes talentueux des sciences sociales qui excellent à produire des explications mathématiques des économies mais qui, comme les astrologues avant eux, échouent dans leurs prophéties.

 

Lien : pauljorion.com

La première partie du texte se trouve ici.

Source originale : https://aeon.co/essays/how-economists-rode-maths-to-become-our-era-s-astrologers

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