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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dessin par Sadri Khiari

Dessin par Sadri Khiari

6 juillet 2017, Nawaat.

La Francophonie, vestige de l’empire colonial français, c’est d’abord la France. Elle est un instrument de la diplomatie française, de sa politique d’influence, de ses priorités, de ses repositionnements et de ses revirements. A entendre la secrétaire générale de l’OIF en visite de travail à Tunis, la Francophonie serait une organisation destinée à promouvoir la solidarité, l’entraide, la démocratie, la justice et tant et tant de belles choses. Pour que ce soit le cas, il faudrait commencer par en exclure la France.

La semaine dernière, madame Michaëlle Jean, la secrétaire générale de la Francophonie était à Tunis pour une visite de travail. Elle a rencontré Béji Caïd Essebsi et Wided Bouchamaoui et dérangé Youssef Chahed qui était en planque devant les bureaux d’un homme d’affaire corrompu. A ma connaissance, elle n’a pas rencontré le secrétaire général de l’UGTT. L’objet de cette visite était la préparation du prochain sommet de l’Organisation internationale de la francophonie (OIF) qui doit se tenir en Tunisie en 2020. Un gros événement en perspective, non pas en raison des questions politiques qui y seront abordées mais parce que sera célébré à cette occasion le 50ème anniversaire de la fondation de cette organisation censée rassembler tous les peuples qui ont « la langue française en partage ».

Dans un entretien qu’elle a récemment donné, Mme Jean expose tous les avantages que recèle, selon elle, l’OIF, une organisation à la fondation de laquelle Bourguiba, Dieu le pardonne, n’a pas peu contribué :

Ce qui fait que la Corée du Sud comme d’autres pays asiatiques, ou l’Argentine comme d’autres pays d’Amérique latine rejoignent la Francophonie, c’est parce qu’il savent que c’est un espace de possibilités infinies, dynamique, où il y’ a moyen d’engager des coopérations, des échanges économiques, des accord commerciaux, la possibilité de s’engager tous ensemble sur les grands défis de ce monde : le défi sécuritaire, climatique, le défi du développement, le défi du renforcement de nos capacités et de nos connaissances.

Ce que ne dit pas la secrétaire générale de l’OIF, et on la comprend vu qu’elle a été nommée à ce poste par la grâce de François Hollande, c’est que la Francophonie, vestige de l’empire colonial français, c’est d’abord la France. La Francophonie est une institution dont le centre est la France. Que d’autres Etats puissent y trouver quelques avantages, qu’elle soit le lieu de relations complexes, de négociations, de micmacs, de conflits, ne change pas pour autant les rapports de force fondamentaux sur lesquels elle repose et qui ont leur propre reconduction pour finalité. Elle est un instrument des intérêts et de la diplomatie française, de sa politique d’influence, de ses priorités, de ses évolutions, de ses repositionnements et de ses revirements. L’OIF, dont le système de la françafrique est constitutif, s’inscrit ainsi dans les entrelacs du dispositif de la domination politique, culturelle et économique que la France continue d’exercer ou qu’elle tente de préserver sur ses anciennes colonies d’Afrique (toutes en sont membres, si je ne m’abuse, à l’exception de l’Algérie). Quant à la langue française, la langue française de France, ou, plus exactement la langue française d’un certain Paris, la langue française qui tire la langue française en arrière, elle a été et demeure – d’abord, avant tout, indiscutablement, politiquement – un instrument essentiel de l’oppression et de la hiérarchisation culturelles (et j’en parle d’expérience !).

Tout cela, nous tous Tunisiens le savons parfaitement, toute l’Afrique le sait, mais Mme Jean feint de l’ignorer. A l’entendre, la Francophonie serait une organisation destinée à promouvoir la solidarité, la fraternité, l’entraide, la démocratie, la justice, le pluralisme et tant et tant de belles choses. Pour que ce soit le cas, pour que la Francophonie soit ce qu’elle prétend être, il faudrait qu’elle ne soit plus ce qu’elle est. Autrement dit, il faudrait commencer par en exclure la France.

Source : nawaat.org

*Sadri Khiari. Membre fondateur du Conseil National des Libertés en Tunisie (CNLT) et d'ATTAC-Tunisie (RAID). Co-fondateur en France du Parti des indigènes de la république. Sadri est aussi l’auteur de nombreux articles sur la Tunisie et d’un ouvrage intitulé Tunisie, le délitement de la cité, éditions Karthala, Paris, 2003. Voir également « La révolution ne vient pas de nulle part », entretien avec Sadri Khiari conduit par Beatrice Hibou, in Politique africaine, n°121, éd. Karthala, Paris, mars 2011, disponible en français et en anglais. Il a publié également Sainte Caroline contre Tariq Ramadan. Le livre qui met un point final à Caroline Fourest, éditions LaRevanche, Paris, 2011, La Contre-révolution coloniale en France. De de Gaulle à Sarkozy, éditions La Fabrique, Paris, 2009 et Pour une politique de la racaille. Immigrés, indigènes et jeunes de banlieue, éditions Textuel, Paris, 2006. "Malcolm X, stratège de la dignité noire", éditions Amsterdam, Paris, 2013. Artiste-peintre et dessinateur, collaborateur régulier du magazine tunisien de bandes dessinée, "LAB 619".

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