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Publié par Saoudi Abdelaziz

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Par Chawqui Lotfi, 5 juillet 2017

Le Maroc, loin d’être une exception historique, traverse une combinaison et accumulation des contradictions qui, bien que contenues périodiquement, refont surface à un niveau plus aigu. La séquence actuelle confirme la longue durée des processus révolutionnaires, au-delà des phases de reflux, et la profondeur de la crise politique et sociale.

Depuis 8 mois, la mobilisation populaire s’est installée dans le Rif. Déclenchée en réaction à la mort de Mouhcine Fikri [1], le mouvement s’est enraciné et organisé. Un ensemble de facteurs expliquent la durée, la radicalité et la massification de la mobilisation :

La plateforme revendicative du mouvement populaire (du « Hirak ») a su traduire les aspirations des couches populaires : la fin de la corruption, la construction d’hôpitaux, d’universités, de services publics, de projets utiles pour la région et créateurs d’emploi, la promotion d’équipements culturels et de loisirs, l’arrêt des expropriations des terres collectives et de la mainmise des maffias maritimes et forestières liées à l’appareil d’état. Egalement, le désenclavement de la région, la levée de la militarisation qui régit la région depuis la fin des années 50, la justice et la vérité pour les cinq jeunes calcinés durant le M20F, la condamnation pénale des vrais responsables de l’assassinat de Mouhcine Fikri, la libération des détenus. Son élaboration a pu recueillir les doléances des différentes catégories sociales et s’appuyer sur des mécanismes participatifs. Elle est le fondement de l’unité d’action et intègre des revendications spécifiques des populations du département, portées par les comités locaux du mouvement populaire. Elle a été adoptée la nuit du 5 Mars sur la place publique en présence de milliers de manifestants. Elle indique trois éléments essentiels :

le moteur des luttes populaires larges, y compris dans leur dimension démocratique, s’appuie en dernier ressort, sur les préoccupations immédiates et les questions sociales concrètes

 la confrontation politique a lieu quand la lutte pour la satisfaction des besoins élémentaires prend un caractère de masse, s’oppose concrètement aux politiques globales du pouvoir, à son appareil gouvernemental et répressif.

l’appropriation des contestataires de leurs propres luttes et revendications contribue à la permanence et caractère de masse de l’action

L’indépendance politique : le mouvement populaire actuel est dans un rapport de défiance, en premier lieu, face aux partis du système vécus comme des relais au service du clientélisme, de la prédation, du racket, de l’autoritarisme et de la corruption, mais aussi vis-à-vis des courants opposés au pouvoir. Cela renvoie en partie au refus d’être paralysé par des clivages politiques et une manière de prévenir les batailles de contrôle sur le mouvement. Il y a une leçon apprise de l’expérience du Mouvement du 20 Février : ce dernier, malgré une base populaire, n’a jamais pu construire une direction organique et s’est trouvé en partie, surdéterminé, par les approches des forces organisées (et de leurs contradictions). Il y a aussi, les oppositions installées entre les courants culturels et politiques amazighes et la gauche. Cette dernière est marquée par un faible enracinement dans les quartiers populaires, un discours global plus idéologique qu’ancré dans le vécu et la langue des masses, des guerres intestines, des conceptions organisationnelles dépassées, un ancrage dans des organisations sociales et syndicales en crise, affaiblies ou discrédités.

Ce rapport distancié pour des motifs variables n’est pas signe d’apolitisme. Mais La lutte actuelle sanctionne un rapport déterminé entre les partis et le mouvement social. En réalité, le « HIRAK » inaugure une nouvelle séquence : faire précisément de la politique à partir des luttes, de la question sociale et par en bas. Il avance à partir de sa propre expérience, formule des objectifs, des revendications, des tactiques de luttes, désigne des adversaires, construit son propre agenda et récit, en cherchant à maintenir l’unité d’action populaire. Ce processus par en bas, au cœur de l’expérience collective de confrontation face au pouvoir, nourrit une politisation bien plus large et profonde, que l’action organisée menée depuis des décennies.

– L’auto-organisation populaire : une des particularités du mouvement actuel est qu’il repose sur des commissions/ comités d’action liés aux habitants. Ces comités, divers dans leurs formes, fonctions, implantation, fonctionnent au moins partiellement, comme un cadre d’expression directe des aspirations des masses et de leur volonté de lutte. Il y a un processus d’organisation en gestation qui tranche avec les fonctionnements classiques des structures associatives, syndicales, politiques, où la parole, la décision, l’interprétation des motifs et de l’agenda de la lutte, étaient canalisés dans des cadres restreints. La défiance par rapport aux médiations directes ou indirectes du pouvoir est « organisée ». Ce processus assoit la légitimité de la lutte et met en en échec les manœuvres du régime. En excluant les structures du mouvement de toute négociation, les autorités se sont appuyés sur des institutions rejetées et peu crédibles. Il n’existe plus de « cadre de dialogue » capable d’institutionnaliser la lutte et les revendications en échange de concessions formelles et de promesses [2].

Le pacifisme – la lutte actuelle se veut pacifique. Ce choix traduit aussi une lecture lucide des rapports de forces : on ne s’affronte pas à mains nues et avec des pierres, face à des corps répressifs qui ont les moyens d’écraser un soulèvement de quelques milliers ou mêmes de dizaines de milliers de personnes. La mémoire collective du peuple rifain porte les traces des répressions sanglantes qui ont émaillé son histoire. Il s’agit par ce choix, de garantir les conditions d’une participation populaire, comme élément central de la construction d’un rapport de force sur la durée. De mener également la lutte vis-à-vis de l’opinion publique locale et internationale sur le fait que les responsables de la « fitna » ( « le désordre ») sont ceux qui imposent la marginalisation, la Hogra, la négation des droits élémentaires, la répression et la misère. Maintenir des mobilisations pacifiques et imposer le droit de manifester contre le harcèlement, le blocage des forces de l’ordre est un des éléments du mouvement. Il est nécessaire, au-delà des éléments qui expliquent la permanence et le caractère de masse du soulèvement, d’en voir les ressorts profonds et le sens général.

– Les luttes populaires s’inscrivent dans l’espace public et des territoires concrets qui ont leur histoire et leur mémoire. Le Rif, c’est une mémoire tissée dans une histoire de résistances populaires : de la République du Rif (1921-1927) à la destruction de l’Armée de Libération du Nord au lendemain de l’indépendance et l’assassinat de ses dirigeants (Abbas Messâadi), l’insurrection matée au lendemain de l’indépendance ( 1958-1959 [3]) , ou à la hargne de l’Etat en 1984 contre le « awbachs ». Il faut se rappeler aussi, le traitement des conséquences du tremblement de terre en 2004, avec plus de 800 morts et 15000 sans-abris, révélateur du mépris institutionnalisé. De même, les victimes durant le M20F retrouvées mortes calcinées et déposées dans une banque, l’interdiction de manifester établi de fait en 2012 pour tous les mouvements sociaux, l’assassinat de militants , la volonté de disloquer l’unité culturelle de la région par un découpage administratif dont la seule rationalité est sécuritaire.

Il faut avoir en tête la banalisation de la militarisation, au-delà du décret qui l’a instauré, par les multiples barrages quotidiens et le poids spécifique de la gendarmerie, le niveau particulièrement élevé de la corruption dans l’ensemble des administrations publiques et sécuritaires, le système de racket imposé sur la contrebande informelle, la lutte contre la culture du cannabis des familles paysannes au profit de la maffia liée à l’appareil d’état et l’armée.

Egalement la destruction des ressources maritimes et les dérégulations du secteur qui affectent des milliers de familles, la spoliation des terres, le niveau de chômage, un des plus élevés du pays, alors que les aides depuis 2008 provenant de l’émigration ont considérablement baissé [4]. Tous ces éléments ont nourri, sur le temps long, une mémoire et une identité spécifiques de résistance avec des racines dans le substrat culturel et linguistique

 La construction d’un récit populaire alternatif

La mobilisation affirme un processus de réappropriation de la mémoire collective et historique. Elle recourt au passé et à ses symboles, comme des étendards de la lutte au présent. Les blessures muettes ou ouvertes du peuple du Rif sonnent, comme un appel à une persévérance historique ,et la lutte actuelle, résonne comme une fidélité à la mémoire des vaincus d’autrefois. Aucune lutte qui prépare l’avenir ne peut oublier d’où elle vient, et de contester l’adversaire y compris sur le terrain de l’imaginaire, de la langue et du symbolique. L’utilisation massive de la langue riffia n’est pas que l’usage de la langue maternelle pour faciliter la communication, elle est un défi au pouvoir qui, au-delà de sa façade culturelle prolongeant sa façade démocratique, reste organiquement hostile aux spécificités culturelles de notre peuple et ses identités multiples[5].

L’utilisation du drapeau de la république du Rif ou du drapeau amazigh n’est pas le signe d’une crispation identitaire mais un symbole de la lutte qui ne se soumet pas à la stigmatisation, la défaite et l’oubli que veut imposer le despotisme depuis des décennies. La filiation revendiquée avec le combat dAbdelkrim El Khattabi[6] réactive la résistance contre les descendants de ceux, qui à l’époque, liaient leur sort au colonialisme mais aussi la capacité de résister contre un adversaire mille fois plus puissant.

La fameuse formule qui orne les banderoles : « Vous êtes un gouvernement ou un gang ? » est de lui et n’a pas perdu de sa véracité, face au gang de prédateurs maffieux qui dirige le pays. L’appel à une manifestation monstre le 20 juillet, date anniversaire de la bataille d’Anoual, est tout un symbole. Ce qui est revendiqué est une histoire refoulée par le pouvoir actuel qui donne au soulèvement actuel une portée politique plus vaste qu’un simple mouvement revendicatif[7]. Ce récit populaire alternatif opposé au récit officiel impose une rupture radicale avec les conceptions dominantes de l’unité nationale et de la figure de l’Etat.

Le peuple du Rif existe bel et bien comme composante du peuple marocain avec la conscience de sa spécificité historique, culturelle et politique. Affirmer cela ce n’est pas verser dans la défense d’un état séparé du Rif pour des raisons ethniques, ni chercher à créer des contradictions au sein du peuple, qui quelle que soit la région et sa langue, a un adversaire principal commun : le pouvoir et la classe dominante. Mais on ne peut à l‘inverse nier qu’une large partie des manifestants actuels trouve un ressort à leur résistance dans une histoire qui leur est propre. Il n’y a aucune contradiction entre soutenir le mouvement actuel dans ses dimensions culturelles, sociales, démocratiques, construire une opposition globale, sociale et populaire dans l’ensemble du pays et appuyer le droit du peuple rifain à s’auto administrer, à refuser les formes de centralisation jacobines et autoritaires, à affirmer de fait que le peuple marocain est traversé d’identités multiples dont la reconnaissance est la condition de son unité et émancipation. Cette reconnaissance implique la construction d’un Etat fédéral démocratique et laïque réalisant les autonomies nationales-culturelles des régions opprimées et dotées de larges prérogatives en termes d’auto-administration.

La dignité comme facteur moral du soulèvement : la lutte contre la Hogra est l’expression concrète de la lutte pour la dignité individuelle et collective. La dignité a bien sûr un fondement social et matériel : la marginalisation et l’arbitraire qui reviennent à considérer des fractions de la population comme sans humanité, sans droits et auxquelles on demande d’accepter la survie et le mépris, de la naissance à la mort. C’est le refus de cette déshumanisation où la vie de n’importe qui peut finir dans une benne à ordure qui est le ciment moral de la contestation actuelle.

La revendication de la dignité constitue l’antagonisme éthico-politique à leur monde de prédation, de corruption et de répression. Elle est cette part d’irréductible non négociable qui survit aux défaites, alimente la légitimité du soulèvement, le refus de céder face aux rapports de forces et armes des puissants. Quand le peuple est vaincu, méprisé, il lui reste sa dignité pour renverser la défaite et conjurer le sort qui lui est fait. La rébellion rifaine est traversée par un sentiment collectif du refus et une soif de changement plus large que la défense de revendications matérielles. La dignité devient une revendication en tant que telle et opère comme un puissant facteur de délégitimation de l’ordre établi (...)

Texte intégral de l'analyse : Contre temps

 Notes

[1] Mouhcine Fikri était un vendeur de poisson dont la marchandise a été confisquée par les autorités et jetée dans une benne à ordure. En voulant la récupérer, il s’est fait broyé

[2] Le pouvoir ne peut accepter de dialoguer avec les représentants du mouvement populaire. Il est organiquement hostile à un dialogue qui traduit un rapport de force issu des mobilisations. Et il ne peut accepter de légitimer les formes politiques et sociales de la contestation et de leur représentation. Le faire, c’est reconnaitre la possibilité d’émergence d’expressions politiques et sociales indépendantes, qui sortent du cadre d’allégeance induit par la façade démocratique et les mécanismes d’intégration du pouvoir. C’est affirmer que demain, d’autres formes de contre-pouvoir issues de la société, reconnues par le peuple, peuvent être légitimes. Le refus de dialoguer avec les représentants du Hirak a des raisons profondément politiques

[3] En 1958 la répression fut menée par Hassan II, alors prince héritier et le sinistre Oufkir. Entre 5000 et 10000 morts sont estimés, sans compter la destruction des récoltes et des terres, les viols. Cet épisode reste gravé dans la mémoire collective. En 1984, la révolte populaire contre les politiques d’ajustement structurel a fait dire à Hassan 2 que les rifains étaient des « apaches » et leur a rappelé ce qu’il leur en a coûté de se révolter par le passé. Là aussi on a eu d’innombrables morts, des enlèvements, des tortures à la chaine, des arrestations de masses

[4] La région, au moment de l’indépendance, qui comptait 53 usines, notamment dans l’agro-alimentaire et la conserve de poissons, n’en compte plus qu’une seule. Un quart des familles vit grâce aux transferts des émigrés.

[5] La « langue du pouvoir » occulte le fait que « ses sujets » au Rif n’ont pas la même langue. Il est aussi significatif que les services répressifs interdisent aux familles des détenus de s’exprimer en en riffia dans les parloirs.

[6] Le combat d’Abdelkrim al khattabi a contribué à inaugurer le cycle des luttes de libération nationale. Les formes de guérilla adoptées ont imposé des défaites aux armées coloniales. Ainsi à la bataille d’Anoual, l’armée paysanne rifaine, forte de 3000 hommes, met hors de combat 16000 soldats de l’armée espagnole. La république instaurée était également une négation en acte des formes politiques du pouvoir dominant du sultan et des caïds, relais locaux de l’ordre colonial, et une menace directe de leurs intérêts. Il a fallu l’alliance du colonialisme espagnol et français, l’envoi de 400000 hommes menés par le maréchal Pétain, l’utilisation intensive des bombardements aériens contre les civils et celle, massive des gaz chimiques, pour mater la rébellion. Abdelkrim exilé est mort en en Egypte. Sa dépouille n’a jamais été rapatriée.

[7] Ce lien entre le passé et le présent passe parfois par des voies inattendues. Une des revendications du mouvement est la construction d’un hôpital d’oncologie réellement équipé et adapté à la diversité des cancers qui frappent cette région, de génération en génération, en raison des effets mutagènes et cancérigènes de la guerre chimique menée par les forces coloniales pendant la guerre du RiF. Toutes les familles ont des proches concernées. La non reconnaissance du lourd tribut payé par la population du Rif lors des luttes anticoloniales par le pouvoir revient en boomerang aujourd’hui.

 

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