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Publié par Saoudi Abdelaziz

Des Parisiens se recueillent devant le domicile de Ameur Tadjadit un des sept ouvriers abattus.

Des Parisiens se recueillent devant le domicile de Ameur Tadjadit un des sept ouvriers abattus.

Juillet 1953 confirme mai 1945.

Le 14 juillet 1953, six militants du Mouvement pour le triomphe des libertés démocratiques (MTLD) sont tués Place de la Nation, à Paris avec un de leur camarade de la CGT. Le parlement français doit-il enquêter sur ces meurtres politiques commis par la police parisienne? Deux jours après la fusillade, c'est la question posée au cours d'une séance de  l'Assemblée nationale le 16 juillet 1953. Le ministre de l’Intérieur déclarait : "Je précise que la situation dans laquelle se trouvait l’agent qui a pu tirer porte un nom dans le code pénal, cela s’appelle la légitime défense". Il faut donc faire confiance au juge pour enquêter. De manière prémonitoire, le député communiste Georges Cogniot mettait en garde : "Ils payeront leur erreur, ceux qui ont négligé de calculer les inévitables répercussions de la fusillade de la place de la Nation aussi bien à Paris et en France que dans les pauvres faubourgs des villes musulmanes et dans les campements les plus reculés".

Finalement par 339 voix contre 252, l’Assemblée nationale décide de ne pas donner suite à ces événements : il n’y aura pas de commission d’enquête parlementaire.

Extraits du livre de Daniel Kupferstein Les balles du 14 juillet 1953. Le massacre policier oublié de nationalistes algériens à Paris:

À l’Assemblée nationale, le 16 juillet 1953

Deux jours après le massacre, a lieu une séance d’interpellation du gouvernement à l’Assemblée nationale (la dernière avant les congés). Les interventions de certains députés lors de ces débats sont révélatrices, comme me l’a expliqué Maurice Rajsfus :

« Ces débats à l’Assemblée nationale ont été immondes. Les députés de droite intervenaient sur la présence des Algériens en France sur le mode : “Foutez-les dehors !” C’était terrifiant, car c’était quand même en 1953, c’est-à-dire huit ans après la fin de la guerre. On peut citer par exemple Raymond Dronne, un des libérateurs de Paris – le capitaine Dronne avait été l’un des premiers arrivés à Paris le 25 août 1944 avec les chars de la division Leclerc. Il était devenu député et il a fait remarquer l’“ampleur du problème social constitué par la présence en France de trop nombreux Nord- Africains”. Quant au ministre de l’Intérieur, il osa dire que “les envois mensuels d’argent de leurs camarades qui sont déjà en France et que la famille reçoit paraissent montrer une source d’aisance”. C’est extraordinaire ! En d’autres mots : ces gens-là sont surpayés, ils nous ruinent. André Liautey affirma quant à lui : “Je souhaiterais que le maintien de la citoyenneté française accordée depuis la Libération fût subordonné à une demande souscrite par les intéressés”, alors qu’ils étaient Français de droit et qu’on ne leur avait pas demandé leur avis. Le 14 juillet 1953 est dans la droite ligne du massacre de Sétif du 8 mai 1945. »

Dans son livre 1953. Un 14 Juillet sanglant, Maurice Rajsfus a publié quelques extraits de ce débat parlementaire, parus dans le Journal officiel du 17 juillet 1953 et que je reprends ici.

Raymond Dronne, de l’Union républicaine d’action sociale (URAS, gaulliste) :

« Gouverner, c’est prévoir. Il semble qu’en la circonstance le ministre de l’Intérieur ait oublié cette règle élémentaire. Je voudrais savoir, Monsieur le ministre, si vous avez donné des instructions en prévision des manifestations et, dans l’affirmative, lesquelles. Je voudrais savoir pourquoi cette manifestation a été autorisée, alors que certains renseignements pouvaient légitimement susciter des craintes. Le 14 Juillet devait être la fête de la liberté et de l’unité française. Elle ne devrait pas être l’occasion de manifestations partisanes. »

Maurice Rabier, député d’Oran de la Section française de l’internationale ouvrière (SFIO, socialiste) :

« On est porté de croire que le PCF a été particulièrement séduit par l’avantage politique que pouvait lui offrir cet ordonnancement spectaculaire du défilé. […] Le bilan de cette tragique soirée laisse apparaître qu’on a stupidement placé le service d’ordre dans une situation difficile et que l’on a ainsi pu le contraindre à réagir comme il l’a fait. »

Abdelkader Cadi, député de Constantine de l’Union démocratique et socialiste de la résistance (UDSR, centre gauche) interroge le ministre :

« Qui a donné l’ordre de se montrer particulièrement rigoureux à l’égard des manifestants algériens. Pourquoi la police perd-elle son sang-froid en présence d’Algériens ? Est-ce un mot d’ordre ? Sinon, pourquoi cette différence de traitement ? Pourquoi une répression qui est allée jusqu’à la tuerie ? »

Jean Grousseaud (Rassemblement du peuple français/ARS, droite) :

« Je tiens à me faire l’interprète de la population de l’est de Paris en majorité anticommuniste, qui subit tous les ans ces manifestations assez désagréables pour ceux qui ne partagent pas les idées des communistes. Si elle est obligée de supporter ces défilés, encore faut-il qu’elle soit protégée contre certaines déprédations qui peuvent se produire à leur occasion. C’est ainsi que le 14 juillet, de paisibles commerçants furent pillés. […] Je me permettrai d’attirer l’attention de M. Le ministre de l’Intérieur sur les mesures profondes qu’il convient de prendre pour éviter de semblables désordres, et empêcher que les communistes ne se servent ainsi de la chair à manifestation que constituent pour eux les Nord-Africains qu’ils enrôlent. »

Pierre Guérard (Républicains indépendants, droite) :

« Le renouvellement d’incidents aussi graves prouve bien que c’est le fait même du défilé qui est en cause. Un tel défilé en un tel jour est inadmissible. […] Le maintien du défilé met en cause l’ordre public à une époque de l’année où les étrangers abondent dans notre capitale. Je demande donc au gouvernement qu’il reconsidère la question et qu’il envisage pour l’avenir l’interdiction pure et simple de tels défilés tolérés à tort jusqu’à présent et qui malheureusement ont déjà engendré à deux reprises des incidents sanglants qui ont endeuillé notre capitale. »

Emmanuel d’Astier de la Vigerie, de l’Union progressiste (proche du PCF) :

« Les balles qui ont tué n’étaient pas des balles égarées : elles ont été tirées dans la tête, au cœur et au ventre. Je veux dire comment est mort Maurice Lurot. […]

Une vingtaine d’hommes du service d’ordre étaient autour de la tribune. Ils furent envoyés pour demander aux Algériens, malgré les morts, de rompre et de se replier. C’est au cours de cette mission que Maurice Lurot a été tué par les policiers. […] Il n’y a pas eu de sommation. […] On a relevé des centaines de douilles par terre. […] On ne peut pas renvoyer de telles affaires sine die ; elles méritent une enquête sérieuse… »

Georges Cogniot, du Parti communiste français (PCF) :

« Vous vous trompez, Messieurs les ministres, si vous croyez le moment venu de vous comporter à l’égard des travailleurs algériens de France comme vous le faites à l’égard des peuples coloniaux dans leurs pays. Vous vous trompez si vous croyez avoir découvert un point faible.

Ils payeront leur erreur, ceux qui ont négligé de calculer les inévitables répercussions de la fusillade de la place de la Nation aussi bien à Paris et en France que dans les pauvres faubourgs des villes musulmanes et dans les campements les plus reculés. […] Le sang versé en commun montre que la solidarité se forge dans la souffrance et la lutte et c’est vous, les impérialistes, qui la forgez. »

André Liautey, du Rassemblement des groupes républicains et indépendants français (RGRIF, droite) :

« Les événements du 14 juillet sont un avertissement dont il faut bien tirer la conclusion, à savoir qu’il n’est pas possible de tolérer qu’autour de Paris et dans Paris même, soient rassemblés en permanence des éléments d’une armée antifrançaise et révolutionnaire comme ceux qui viennent de donner un échantillon de leur féroce combativité. La seule présence de ces éléments troubles crée déjà un climat d’inquiétude et de révolution. En cas de grève, elle suffirait à envenimer les conflits sociaux et à faire couler le sang, et si les maîtres du communisme international en donnaient brusquement l’ordre, cette avant-garde de tueurs entraînés au combat se lancerait aussitôt à l’assaut. […] Nous attendons du gouvernement un projet [de loi] qui permette de prononcer la déchéance [de la citoyenneté française] au moyen d’une procédure applicable à tous ceux qui ne possèdent pas la citoyenneté française depuis dix ans au moins. Cette déchéance pourrait d’ailleurs être étendue aux condamnés à certaines peines criminelles ou correctionnelles ainsi qu’aux individus convaincus de se livrer au vagabondage spécial tels que ceux qui foisonnent de la place Clichy à la place de la Nation. […] Je souhaiterais que le maintien de la citoyenneté française accordée depuis la Libération fût subordonné à une demande souscrite par les intéressés. […] Ceux qui refuseraient de faire cette demande seraient déchus d’office. […] En dehors de cette déchéance de la citoyenneté française, ne serait-il pas possible, sans transgresser des principes auxquels nous sommes attachés, de prendre d’habiles mesures pour renvoyer chez eux les Nord-Africains qui s’obstinent à rester des chômeurs professionnels ? […]

C’est pourquoi je vous demande, Monsieur le ministre, quelles dispositions vous comptez prendre, dans les plus brefs délais, pour déjouer et réprimer le complot de ceux qui, serviteurs d’un nationalisme étranger, se préparent à lancer les Nord-Africains en avant comme une troupe de choc contre les institutions républicaines. »

Le ministre de l’Intérieur Léon Martinaud-Déplat, membre du Parti radical-socialiste (centre droit), répond aux questions :

« Il est faux de dire que le service d’ordre a fait usage immédiatement de ses armes. […] Le souci de laisser au cortège son caractère pacifique a été tel que les pancartes interdites ont pu être déployées dans le Faubourg-Saint-Antoine sans que la police cherche à faire respecter l’interdiction. […] Je veux aussi apporter à l’Assemblée ce que les agents blessés que j’ai visités à la Maison de santé des gardiens de la paix m’ont dit :

“Ils avaient la haine dans les yeux, et si leurs yeux avaient été des mitraillettes, nous aurions tous été tués…”

Quelques-uns avaient des couteaux – j’en ai la photographie que je pourrais vous montrer –, ce qui évidemment n’était pas de nature à rassurer le service d’ordre. […] Des scènes dramatiques se produisirent. Elles furent certes dramatiques pour ceux qui sont morts et ceux qui sont blessés, […] mais elles furent dramatiques plus encore pour les agents du service d’ordre qui se trouvaient isolés, frappés, désarmés – plusieurs témoignages l’établissent – et couraient le risque d’être lynchés par une foule déchaînée. […] C’est dans ces conditions que, vraisemblablement, quelques coups de feu ont été tirés, qui ont provoqué des blessures dont certaines ont été mortelles. […]

Je précise que la situation dans laquelle se trouvait l’agent qui a pu tirer porte un nom dans le code pénal, cela s’appelle la légitime défense. […] Mais sans doute, Mesdames, Messieurs, dans la foule qui manifestait, la misère a-t-elle été aussi mauvaise conseillère que ceux qui l’exploitent à des fins politiques et c’est sur ce sujet que certains orateurs m’ont interpellé pour poser le problème de l’immigration de nos compatriotes algériens vers la métropole.

« Or, jusqu’en 1947, le nombre des Nord-Africains séjournant à Paris ne dépassait pas 50 000. Il est aujourd’hui de 132 000. Sur l’ensemble du territoire et pour les mêmes années 1947 et 1953, il est respectivement de 110 000 et de 308 000. C’est dire qu’un problème grave est posé. Il est incontestable que c’est l’octroi de la nationalité [aux Algériens] qui, en supprimant les restrictions imposées à l’entrée dans la métropole, a détruit la relative stabilité qui existait autrefois. […] Le travail du MTLD, qui a bureaux, téléphone, secrétaires et fichiers en plein Paris, se révèle fructueux. Le gouvernement ne pourra pas tolérer plus longtemps une véritable organisation de guerre civile. (Applaudissements sur certains bancs à gauche, à droite et sur divers bancs à l’extrême droite.) […] Nos compatriotes algériens viennent ici attirés par l’appât du gain. […] Les envois mensuels d’argent de leurs camarades qui sont déjà en France et que la famille reçoit paraissent montrer une source d’aisance.

« À ce fait s’ajoute sûrement le goût de l’aventure. […] Sur l’un des malheureux morts, on a trouvé cette note : “Je te prendrai en voiture demain matin à 4 heures pour rentrer à Saint-Dié.” C’était un malheureux Nord-Africain qu’on avait amené jusqu’ici pour manifester parce qu’il devait être considéré par les organisateurs comme digne de figurer dans les troupes de choc. […]

M. Baurès, juge d’instruction, a été chargé de mener l’enquête judiciaire. […] Il entendra tous les témoins dont l’audition sera nécessaire. Vous voudrez bien admettre qu’il convient de laisser à ceux qui ont la charge de rechercher la responsabilité de ces événements le soin, dans l’impartialité totale que la justice apporte toujours dans ces sortes d’enquête, d’établir qui peut être coupable et qui ne l’a pas été. »

Emmanuel d’Astier de la Vigerie répond au ministre :

« Si la police française est armée, la loi a tout de même mis un frein à l’usage de ses armes. Ce frein consiste dans les sommations. […] Vous n’avez pas dit pourquoi la police a tiré sans sommation. Vous n’avez pas dit quels sont les responsables, vous n’avez pas dit s’ils seront couverts, s’il y aura une enquête sérieuse. Je le répète, nous ne pouvons pas croire que sur ce fait très grave d’avoir tiré sans sommation et tué sept hommes, l’enquête menée sur les seuls renseignements de M. Baylot [le préfet de police de Paris] vous paraisse suffisante. À l’occasion du scrutin qui va avoir lieu, certains voudront se laver les mains ; j’espère que d’autres demanderont l’enquête sans en préjuger les résultats, bien que l’on sache où sont les responsables. »

Le résultat du dépouillement confirme la solution prônée par le gouvernement de mener une enquête judiciaire diligentée par le ministère de l’Intérieur lui-même. Par 339 voix contre 252, l’Assemblée nationale décide donc de ne pas donner suite à ces événements : il n’y aura pas de commission d’enquête parlementaire.

 L’annonce (fausse) par la Préfecture de police de Paris d’un nombre important de policiers blessés

L’historien Emmanuel Blanchard m’a expliqué les ressorts de cette entreprise de désinformation :

« Malgré toutes ces déclarations officielles, l’argument de la légitime défense va assez vite se “dégonfler”, car il apparaît clairement qu’aucun coup de feu n’est venu des rangs des manifestants. Quant aux policiers blessés à coups de couteau, on a certes relevé quelques couteaux sur le pavé parisien à une époque où les ouvriers se baladaient avec un couteau de poche, un canif, un Opinel. Mais ce n’étaient que des couteaux de ce type et aucun policier n’a d’ailleurs eu de blessure profonde. Une dizaine d’entre eux ont certes été blessés assez durement, dont un a été trépané. Mais pour faire tenir le scénario de l’émeute algérienne, il était évidemment nécessaire de gonfler le nombre de blessés. »

(...)

 La justification policière de la répression massive

Le rapport du commissaire divisionnaire Gérard, daté du 24 juillet, permet de mieux comprendre comment la hiérarchie policière autorise la violence. Le 21 juillet, une semaine après le massacre, les commissaires concernés par les événements se sont réunis pour parler du mécontentement exprimé par les gardiens de la paix depuis la manifestation.

« Je ne puis que confirmer l’actuel état d’esprit fâcheux des gardiens de la paix, écrit le divisionnaire. Le problème des Nord-Africains devient de plus en plus grave. […] [Les gardiens] affirment que si les parlementaires ont accordé la qualité de citoyens français aux Nord-Africains, ils ne se sont pas inquiétés des répercussions de cette décision.

Aucune restriction, aucune réglementation n’est venue tempérer chez ces inadaptés  le droit incontestable qu’ils ont dans la métropole de vivre et de circuler selon leur bon plaisir. Il résulte de cette liberté inconsidérée accordée à des hommes frustes, illettrés, primitifs, facilement accessibles à des promesses démagogiques, de multiples incidents, plusieurs fois quotidiens, souvent graves, que les gardiens de la paix, et eux seuls, sont appelés à résoudre. »

Le rapport poursuit : « La population apolitique des arrondissements périphériques, sans être pour cela d’accord avec les gardiens de la paix, estime que la  correction  n’est  pas assez sévère ! » Le rapport ajoute encore : « Si 110 000 Nord- Africains sont fixés dans le département, 20 % d’entre eux ne vivent que de ressources inavouables, de rapines et de violences, que des mesures d’adaptation (formation professionnelle, logement, centres d’accueil, etc.) ne parviendront jamais à redresser. Et [la population] estime que si elle veut pouvoir vaquer tranquillement à ses occupations de jour comme de nuit, ces 20 000 Nord-Africains doivent être mis hors d’état de nuire. » Là, on se demande bien comment la police compte s’y prendre pour les mettre « hors d’état de nuire ». Ce rapport, écrit sept jours après le massacre, précise : « Les gardiens de la paix qui vivent au sein de la population, qui connaissent ses opinions sur la question nord-africaine, ont vu dans les assaillants du 14 juillet non des hommes fanatisés par la politique, mais des malfaiteurs au sens strict du mot, vivant en marge de la société et à ses dépens, pour qui une occasion était bonne, une fois de plus, de “rosser le guet ».» Le rapport conclut par cette terrible justification :

« Les gardiens de la paix, en se défendant, avaient conscience de défendre en même temps la famille et la propriété. En hommes simples, ils n’ont pas compris les conseils de modération qui échappent à leur entendement parce que le mobile juridique est trop subtil. »

 

Source : contretemps.eu

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