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Publié par Saoudi Abdelaziz

Dessin de Curzio

Dessin de Curzio

En langue populaire, Grima se dit de l'agrément pour l'exploitation d'un taxi. (Note du blog)

Par Réda Allali, 26 juin 2017. Tel Quel

Sans plus de politesses, en guise d’avant-propos, Zakaria Boualem va vous raconter trois petites histoires véridiques. La première concerne un étudiant de la fac de Casablanca, qui a été approché par un inconnu la veille des examens. Moyennant finance, il lui garantissait la réussite aux épreuves, s’engageant même à le rembourser en cas d’échec. Nous parlons ici d’un bon élève qui, après une nuit tourmentée, a décidé de payer au petit matin en vertu du principe de précaution étendu, aussi connu sous le nom de “on ne sait jamais”.

La seconde histoire concerne un ami du Boualem, qui attendait un jugement du Tribunal de commerce pour une affaire banale, et qui a été sollicité par un type qui venait, disait-il, de la part du juge pour une petite enveloppe. Pareil, il s’est dit qu’il valait mieux payer, sans trop savoir pourquoi. Il lui a semblé qu’il s’agissait d’une sorte de formalité.

La dernière histoire, enfin, concerne un jeune d’un quartier populaire, plutôt brillant, mais qui a décidé de consacrer l’essentiel de son énergie à l’obtention d’une grima* (notez bien que c’est un travail à plein temps). Il aurait pu envisager un autre plan de carrière, il en a parfaitement les moyens intellectuels, mais rien ne lui a semblé aussi intéressant qu’une telle rente. Voilà. Maintenant, voici où le Boualem veut en venir, et excusez-le pour la brutalité du propos, l’heure n’est pas aux simagrées.

Nous sommes collectivement enfoncés dans une terrible crise morale, voici la vérité. Une grande partie des Marocains ne croit pas que ce pays fonctionne correctement, ils doutent qu’il soit construit sur des valeurs comme le mérite, le travail, l’honnêteté ou la justice, et ils doutent encore plus de pouvoir s’en sortir en s’en tenant à ce type de principe. L’idée ici n’est pas de faire un débat sur le fait que ce sentiment est légitime ou exagéré, il faut juste noter qu’il est généralisé et que c’est une catastrophe, c’est tout.

L’étudiant de fac qui a payé le type louche l’a fait parce qu’il savait qu’une telle entourloupe était possible chez nous. En l’occurrence, il avait tort, puisque l’intermédiaire en question se contentait d’aller voir les bons élèves pour leur soutirer des dirhams, sans agir en aucune manière sur les notes. L’ami du Boualem a donné une enveloppe à un type qui se présentait comme l’intermédiaire du juge, et il est fort possible qu’il ne le soit pas du tout. Mais nous connaissons assez notre pays pour savoir que si cet argent arrivait jusqu’au juge, ce ne serait pas quelque chose de très étonnant. Il y a donc pire que la corruption : l’idée qu’elle soit généralisée.

Et si le jeune cherche une grima, c’est parce qu’il est convaincu que toutes les autres voies, celles qui s’appuient sur le sérieux, le travail, l’abnégation, la créativité et plein d’autres très belles notions, sont très fatigantes et chez nous grandement incertaines. Bref, elles ne font pas le poids devant le concept de rente, et il a peut-être raison, le bougre. Partant du même principe, son cousin a déguerpi aux Etats-Unis et il répète à qui veut l’entendre : “Ici, tu as ta chance si tu bosses”, avec un accent américain qu’il a chopé tellement vite qu’il énerve tout le monde. Mais nous nous éloignons du sujet.

Les Marocains, donc, pensent que leur pays est largement gangrené par quelque chose qui est un mélange de corruption, de manque de sérieux, de passe-droits, d’injustice et de foutage de gueule, le tout sur fond d’impunité. Il faudrait trouver un nom pour cette mixture opaque. Et ils considèrent que tous les domaines sont touchés, des marchés publics à la médecine en passant par le foot, la télévision, le poisson et la construction. Répétons-le : l’idée n’est pas de juger le bien-fondé de ce sentiment, tout comme il n’est pas question de savoir si nous sommes pires que nos voisins qui nous jalousent ou plus stables que le reste des Arabes les pauvres, non, pas du tout. Il est ici juste question de constater que ce sentiment est présent chez nous avec une abondance dangereuse. Voilà, Zakaria Boualem estime que nous pouvons tous être d’accord là-dessus, supporters de l’existant comme fans du Hirak. Et il vous pose dans la foulée la question qui le taraude : comment construire ce Maroc moderne, cette nation qui nous fait tant rêver sans le minimum de confiance qu’une telle tâche exige de tous ?

Source : http://telquel.ma

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