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Publié par Saoudi Abdelaziz

Affrontements entre manifestants et les forces de l'ordre à Tataouine, dans le sud de la Tunisie, le 22 mai 2017. Photo DR

Affrontements entre manifestants et les forces de l'ordre à Tataouine, dans le sud de la Tunisie, le 22 mai 2017. Photo DR

"Arc-boutés sur des dogmes libéraux qui profitent surtout aux firmes étrangères et à d’infimes catégories sociales privilégiées dont ils défendent les intérêts, les trois régimes ne peuvent répondre favorablement aux revendications populaires. Ils peuvent encore moins changer de fusil d’épaule pour initier une politique de développement basée prioritairement sur la satisfaction des besoins de leurs peuples et l’intégration nationale et régionale de leurs économies".

Par Ramdane Mohand Achour, 8 juin 2017. Libre-Algérie

Mouvement de révolte permanent dans le Rif marocain, contestation sociale endémique dans les bassins miniers et les zones déshéritées du Sud et du Centre tunisiens, protestations sporadiques des populations pauvres du Sud algérien… Cette géographie non exhaustive des luttes sociales qui émergent dans des régions abandonnées socialement signale l’échec d’un modèle de développement mené par des régimes autoritaires qui refusent tout dialogue véritable avec des couches populaires et moyennes confrontées à d’importants problèmes sociaux : chômage, pouvoir d’achat, accès aux services publics…

Pour les néolibéraux dont le discours domine sur les scènes politique et médiatique, ces mouvements sociaux résultent d’un manque de développement. A leurs yeux, le problème s’avère essentiellement quantitatif et se concentre dans la faiblesse des investissements privés, nationaux et étrangers. D’où la double nécessité d’ouvrir encore plus les économies nationales et de rogner les avantages sociaux (subventions, logement social…) dont bénéficieraient les catégories populaires afin d’attirer les investissements directs étrangers (IDE).

Repris en cascade, des sièges mondiaux du FMI et de la Banque mondiale jusqu’au plus petit relais local en passant par les gouvernements en place, le refrain sur la nécessité absolue de rester concurrentiel est bien rôdé… Gagnés à l’hégémonie de cette vision néolibérale, certains concentrent leurs critiques sur la corruption et la dilapidation qui affectent les budgets aux niveaux local et intermédiaire (régional).

Décrivant avec honnêteté la situation sociale de plus en plus intenable des populations locales, ils incitent les autorités à entamer un dialogue avec celles-ci et prônent une gestion participative ainsi qu’une coopération inclusive avec le maximum d’intervenants.

Un « manque de développement » ?

Comme pour leur faire écho, des responsables politiques intermédiaires font preuve de bonne volonté, mais avouent leur impuissance à répondre aux sollicitations des populations dont ils ont la charge. Ils pointent du doigt les blocages provenant des hauteurs de l’appareil d’Etat.

C’est le cas du président de la région de Tanger-Tétouan-Al Hoceima, Illyas El Omari, qui déclarait récemment : « Je les ai prévenus que le programme de développement spatial de la province d’Al Hoceima ‘’Al Hoceima, Manarat Al Moutawassit’’, qui devait apporter ses premiers fruits en 2016, comme annoncé, attendait toujours d’être exécuté. Personne ne répondait. » Tirant la conclusion logique de son incapacité à agir en tant que président, il a décidé de… publier ses mémoires.

Ils sont relativement nombreux, dans les différents rouages des trois Etats, à attirer l’attention de leurs hiérarchies respectives sur la dégradation de la situation sociale de leurs administrés. Ces responsables insistent sur l’urgence d’apporter des réponses concrètes aux problèmes des couches populaires et, de plus en plus, moyennes. Leurs cris d’alerte ne peuvent malheureusement être entendus car le problème ne réside pas dans un « manque de développement » ou dans un « retard à rattraper » mais, fondamentalement, dans la logique du modèle de développement mise en œuvre.

Libéraux de toujours, à l’instar de la Tunisie et du Maroc, ou néophytes en la matière pour ce qui est de l’Algérie, les gouvernements appliquent des politiques qui provoquent ou accentuent l’extraversion des trois économies. Celles-ci restent confinées dans l’exportation de matières premières (hydrocarbures, phosphates…) arrachées à de riches régions qui n’en tirent cependant aucune plus-value en termes de développement économique et social.

Polarisées principalement par l’Europe, les quelques industries qui émergent s’inscrivent sur une chaîne de valeur pensée et mise en œuvre sur le Vieux continent ou, plus rarement, aux Etats-Unis. Répondant aux impératifs et intérêts des pays du Nord, un tel modèle va à l’encontre de toute logique d’intégration économique nationale ou à l’échelle des trois pays. L’état de coma avancé dans lequel se trouve l’Union du Maghreb arabe (UMA) n’arrange rien et pousse le Maroc ainsi que la Tunisie à tourner leurs regards vers la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’ouest (CEDEAO).

Polarisation des territoires

Au Maroc, le pôle tant vanté de Tanger (port Tanger-med, zones franches d’activité, complexe automobile Renault, complexes touristiques…) se développe car il est alimenté de, et tourné vers, l’extérieur. Appartenant à la même région, la bande côtière méditerranéenne (le Rif) ne profite pas de ce« bijou » du développement compradore et végète en tant que région périphérique enclavée.

La même logique est à l’œuvre en Tunisie où le « pays utile » (le littoral touristique, agricole et industriel) côtoie de vastes territoires abandonnés, au Sud et dans tout l’Ouest, de la Méditerranée aux frontières algéro-libyenne.

En Algérie, le désinvestissement, l’éclatement des grands groupes publics, la dissolution de centaines d’autres et la privatisation de quelques-unes ont ramené la part de l’industrie de plus de 25% au début des années 1980 à moins de 5% ces dernières années. S’il permet à des groupes étrangers d’installer leurs ateliers de montage (autos, camions, engins…) ou leurs usines de production axées sur l’exportation, le nouveau modèle industriel annoncé depuis des années n’arrive pas à inverser la dynamique.

Les conséquences sociales de ce modèle de « développement » néolibéral s’avèrent des plus néfastes car il ne part pas des besoins essentiels de la population en vue de les satisfaire, mais répond prioritairement aux intérêts d’entreprises étrangères dont le souci premier est d’exporter vers nos pays et non de les développer.

Le capital international (banques, assurances et entreprises étrangères…) et ses relais locaux de la bourgeoisie compradore (importateurs, concessionnaires, associés des grands groupes…) en sont les grands gagnants. Les conditions de vie de la grande majorité des classes populaires et moyennes se dégradent en revanche inexorablement alors que des territoires périphériques sont abandonnés à leur sort, à l’image du Rif.

En Tunisie, la révolution qui a renversé Ben Ali n’a pas entrainé, pour autant, de changement du modèle économique. Islamistes, démocrates et anciens du régime partagent, à l’instar du Président Béji Caïd Essebsi, la même vision néolibérale. Leur appartenance à un même gouvernement s’avère donc logique.

Défendant les intérêts des mêmes catégories privilégiées et de leurs sponsors étrangers, ils ne peuvent s’attaquer aux causes du blocage économique. Ils prônent en revanche une amnistie au profit des corrompus de l’ère Ben Ali. La poursuite et l’intensification d’un modèle aussi inégalitaire nécessitera, à un moment ou à un autre, l’instauration directe d’un régime autoritaire dont les premiers signes s’annoncent en pointillés dans la politique du gouvernement Essebsi-Chahed.

Une situation bloquée

L’Algérie bénéficie pour l’instant d’une situation financière moins défavorable qu’en Tunisie et au Maroc. Si les gouvernements qui se succèdent s’inscrivent incontestablement dans une politique de réformes libérales (lois de Finances, loi sur les retraites, projet de révision du code du travail…), ils restent plus sensibles aux pressions actives ou passives du mouvement social.

Ils avancent donc prudemment, par petites touches, mais gardent néanmoins le cap sur l’intégration à la jungle que représente l’économie mondiale. La répression à l’égard des syndicalistes, chômeurs contestataires et retraités de l’armée ou autres gardes communaux tend à devenir systématique.

Arc-boutés sur des dogmes libéraux qui profitent surtout aux firmes étrangères et à d’infimes catégories sociales privilégiées dont ils défendent les intérêts, les trois régimes ne peuvent répondre favorablement aux revendications populaires. Ils peuvent encore moins changer de fusil d’épaule pour initier une politique de développement basée prioritairement sur la satisfaction des besoins de leurs peuples et l’intégration nationale et régionale de leurs économies.

C’est ce qui explique, en définitive, qu’ils puissent former des gouvernements rassemblant laïcs et islamistes, démocrates et nationalistes. C’est, surtout, ce qui explique que des régimes censés être si différents (une monarchie moyenâgeuse et colonialiste, un régime républicain autoritaire et un régime républicain encore démocratique) recourent tous trois à la répression comme seul mode de gestion des légitimes révoltes sociales que leur politique suscite. La faiblesse de leur assise sociale ne leur laisse aucune marge de manœuvre.

Source : Libre-Algérie

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