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Publié par Saoudi Abdelaziz

Tournage du film La Bataille d'Alger. Photo DR

Tournage du film La Bataille d'Alger. Photo DR

Ce jour-là donc, aux aurores, des blindés prennent place aux endroits stratégiques de la capitale, sans susciter de trouble parmi les Algérois, convaincus qu'ils assistaient au tournage de la Bataille d'Alger, le film de Pontecorvo. Des unités de l'armée occupent radio et télévision, Tahar Zbiri le chef d'Etat-major embarque le président de la république élu. Un Conseil de la révolution prend le pouvoir sous la direction du ministre de la défense Houari Boumediene.

Rapidement, on constatera que le nouveau pouvoir comprend les deux principaux clans qui s'étaient imposés à l'Indépendance, celui de l'Est dit BTS et celui de l'Ouest dit clan d'Oujda. Les porte-feuilles et les sièges étaient bien répartis. Les artisans du coup d'Etat se sont efforcés d'associer d'autres courants. Le libéral Ferhat Abbas et ses partisans ne désapprouvent le coup d'Etat, tandis que des négociations sont engagées avec Aït Ahmed et les dissidents de Kabylie. Des personnalités, comme le futur défenseur des Droits de l'homme Ali Yahia Abdenour font partie du gouvernement constitué au lendemain du 19 juin.

On baptise le coup d'Etat du terme de "redressement révolutionnaire".

Ceux et celles qui se sont opposés activement à cette intervention anticonstitutionnelle de l'armée appartenaient à la gauche du FLN, aux syndicats, ce sont aussi des étudiants de l'Unea, ou des jeunes de l'organisation de jeunesse JFLN, dominée alors par les jeunes "progressistes" dans la capitale et les principales villes du pays; ils viennent aussi du parti communiste, dissous trois ans plus tôt. Des manifestations de jeunes ont lieu dans de nombreuses villes; il y a eu mort hommes à Annaba, où le général Attaïlia avait ordonné de tirer (à la tête de la 1ère région militaire, il rééditera cet ordre en octobre 1988). Des centaines d'opposants furent jetés en prison ; certains, comme le communiste Bachir Hadj Ali, furent sauvagement torturés. Mais finalement le coup d'Etat a été un succès. Pas d'effusion exagérée de sang, quelques centaines d'opposant gardés en prison juste le temps que les choses se stabilisent. Des ministres, proches du président écarté ont acceptés d'être recyclés. C'est sans doute un modèle de coup d'Etat réussi, survenant il est vrai à un moment de chute de popularité de Ben Bella, liée à l'impasse socio-économique et à la fuite en avant présidentielle.

Mais alors, pourquoi le Système l' a-t-il rayé de l'Histoire médiatique? Peut-être veut-il cacher le syndrome originel qui permettrait de comprendre les mécanismes d'une logique politique, inchangé depuis le "redressement". Même s'il a de lointaines filiations dans l'histoire du mouvement national, le 19 juin 1965 est l'événement décisif qui a fondé le régime. Le pacte fondateur a été conclu entre les principaux clans du pays. Ce pacte, toujours en vigueur, est placé sous la protection et la surveillance de services de sécurité, sensés être le bras "politique" de l'ANP. Cela implique bien sûr des "ajustements" périodiques pour coller aux rapports de forces, aux évolutions, aux exigences conjoncturelles. Avec les cooptations nécessaires, les contractants du deal fondateur étant de plus en plus vieillissants. Les clans plus le DRS : ce sera l'équation du système algérien. Cette équation sera appelée Système. C'est dans la permanence du pacte originel que réside l'essence a-constitutionnel de ce système. La constitution peut être une référence formelle en période normale, mais elle n'est jamais souveraine en situation de crise. Jusqu'ici...

Cette omerta sur le 19 juin 1965 marque les élites aujourd'hui âgées de plus de 65 ans, qui, au fil des ans, trouveront leur place dans le nouveau système. D'autres forces politiques, alors extérieures à l'establishment, mettrons aussi un voile sur l'événement, pour des raisons dont la justesse reste encore à élucider.

Cinquante ans après "le redressement révolutionnaire", le mécanisme du système paraît hors services. Après avoir assuré certaines transformations nationales importantes, parfois historiquement décisives, il n'est plus capable d'assurer la cohésion d'un pays aux composantes devenues infiniment plus complexes. La cohésion sociale est aujourd'hui ingérable car le système est inexorablement déréglé, qui ne bénéficie qu'à un capitalisme ultralibéral tout aussi déréglé. Depuis que la recherche de l'argent facile a pris le pouvoir, le dérèglement économique et social a besoin que l'Algérie maintiennent un système politique déréglé. C'est l'enjeu des luttes en cours (...) Saoudi Abdelaziz, 19 juin 2013

Le récit du général Rachid Benyellès

"Les préparatifs du coup de force furent confiés au Secrétaire général de la Défense, le commandant Abdelkader Chabou qui, dans l’après-midi du 18 juin 1965, nous reçut, Khaled Nezzar et moi en notre qualité de directeurs centraux par intérim du Matériel et de la Marine, pour nous informer de la décision de déposer Ahmed Ben Bella dans la nuit du 18 au 19 juin. Dans ce but, il avait confié, à chacun de nous, un secteur de responsabilité dans la ville d’Alger ; celui de Khaled Nezzar comprenait les quartiers de Belcourt et de Hussein Dey, proches du siège de la direction du Matériel qu’il dirigeait en l’absence de Hamou Bouzada, alors en stage à Moscou. Mon secteur comprenait les quartiers de Bab El-Oued et de la basse-Casbah, tous deux proches de l’Amirauté, siège de la Marine nationale que je dirigeais en l’absence de Mohamed Ben Moussa également en stage en URSS. En apprenant ce qui allait se produire dans la nuit, je n’étais certes pas surpris, puisque qu’il était de notoriété publique que le torchon brûlait, depuis quelque temps déjà, entre Ahmed Ben Bella et Houari Boumediene, mais de là à participer directement à un coup de force, c’était un pas que je ne pensais pas franchir un jour. Par principe, je réprouvais la prise du pouvoir par la force, mais par réalisme, j’approuvais l’action projetée contre un Président dont la démagogie et l’incompétence à gouverner, mettait le pays en danger. Pas la moindre démonstration de soutien au Président déchu n’a eu lieu dans les quartiers populaires de Bab El-Oued et de la basse-Casbah qui étaient sous ma responsabilité. Il en était de même dans les autres quartiers de la capitale ainsi que dans les autres villes du pays, à l’exception de Annaba où un petit groupe de manifestants s’était heurté à des militaires qui, pris de panique, avaient fait usage de leurs armes, causant ainsi la mort d’une dizaine d’adolescents ; un drame que les initiateurs du coup de force auraient bien voulu éviter. Indifférente au sort de Ahmed Ben Bella, la population ne manifestait ni hostilité ni bienveillance à l’égard de celui qui venait de le déposer ; un homme que très peu de personnes connaissaient en réalité." (Source : l'ouvrage du général intitulé Dans les arcanes du pouvoir)

Les coups d'Etat militaires comportent des différences, parfois essentielles, dans leurs motivations et leurs techniques. Tour d'horizon (hors Algérie).

Certains coup d'Etat sont des insurrections menées par des officiers subalternes,  à l'insu de leur hiérarchie, même s'ils obtiennent son ralliement après coup.  C'est le cas de l'Egypte en 1952 avec Gamal Abdenasser et les Officiers libres, de la Libye en 1969 avec la capitaine Kadhafi, du Burkina Faso en 1983 avec le très politisé commandant Thomas Sankara, qui a sans doute inspiré Hugo Chavez dans sa tentative de 1992. En Europe, la Révolution des Œillets du Portugal de 1974 avait été décidée et menée par des capitaines qui ont rapidement cédé le pouvoir aux civils. Ces insurrections militaires "par le bas" se sont en général trouvées en communion avec les peuples.

Le coup d'Etat des "colonels" en Grèce en 1967 ne ressemble en rien à celui du Portugal ou d'Egypte. Organisés par les services secrets et la Gendarmerie, avec l'appui des services spéciaux occidentaux, il visait à bloquer la puissante volonté de changements politiques qui risquait de déboucher sur un pouvoir de gauche incontrôlable. La "dictature des colonels" qui durera six ans, deviendra quand même infréquentable, même par ses parrains étatsuniens.

Passons sur la célèbre opération sécrète baptisée AJAX, menée durant l'été 1953 par le Royaume-Uni et les États-Unis, exécutée par la CIA.  Objectif: évincer le premier ministre Mossadegh afin de préserver les intérêts occidentaux dans l'exploitation des gisements pétrolifères iraniens.

En Amérique latine, la culture du "golpe de estado"  était, jusqu'à la fin des années 80, entretenue et contrôlée par les services américains dans le cadre de la doctrine Monroe de la chasse gardée, qui interdisait l'existence de régimes indépendants de l'Oncle Sam. Le coup du 11 septembre 1973 au Chili a détruit un régime légitime conduit par Allende, un social-démocrate qui a le tord de remettre en cause l'emprise américaine et d'établir des rapports normaux avec Cuba.

Le golpe chilien est un "cas d'école", une sorte de bréviaire de la communauté internationale du renseignement pour réussir un coup d'Etat contre un gouvernement légitime. C'est une opération très  innovante, montée avec le concours des scientifiques américains de la Rank, sur commande de la CIA. Les sciences sociales et celles du comportement notamment ont été mises à contribution.  On coordonnera des actions de masse, des campagnes médiatiques par le biais de journaux "amis", des grèves de camionneurs pour paralyser les approvisionnements, des manifestations de mécontentement de ménagères contre les pénuries qui en découlent. Le tout précédé, après l'assassinat du général Schneider,  par la neutralisation des légalistes à l'intérieur de l'armée.

Le journaliste Yassin Temlali note dans un post sur Facebook que les pannes de courant ont miraculeusement cessé depuis la destitution de Mohamed Morsi. Comment s'est opéré techniquement "le redressement révolutionnaire" égyptien. Dans Reporters-dz, Len Azizi décrit l'opération: "Les images diffusées sur YouTube de l’arrestation de Mohamed Morsi montraient chez une partie de ceux qui sont venus l’embarquer une volonté d’humilier. Il faut le menotter, entend-on parmi certains des excités. Le coup d’Etat contre Mohamed Morsi s’est accompagné d’un terrifiant discours éradicateur dans des télévisions, appartenant souvent à des ploutocrates du régime Moubarak, appelant à « extirper » les Frères musulmans d’Egypte. De manière saisissante, le procureur général égyptien illustre la situation délétère dans laquelle se trouve l’Egypte : après avoir signé les mandats d’arrêt contre des centaines de dirigeants islamistes, dont Morsi, il a démissionné. 24 heures pour tout faire et partir".

Sans préjuger de ses motivations et de ses objectifs réels, on peut dire que le coup de force égyptien a mis à profit les techniques qui ont fait le succès de l'opération chilienne : jonction avec un réel mouvement de mécontentement, précédé par une intense campagne des nombreux médias contrôlés par les "amis".  En Egypte, l'opération est conduite par Abdel Fattah al-Sissi (59 ans), chef du renseignement militaire formé en Grande Bretagne et aux Usa, et qui avait été choisi par l'armée, avec l'accord de Morsi, pour remplacer le vieux maréchal Tantaoui, en août 2012 . Saoudi Abdelaziz, 6 juillet 2013  Les coups d'Etat ne se ressemblent pas

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