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Publié par Saoudi Abdelaziz

Souvenirs de Sadek Hadjerès sur le mouvement associatif, ouvrier et étudiant (1947-1960)

Octobre 1995

"Quand en 1947, les étudiants communistes musulmans (qui n’étaient alors que trois qu’on se montrait du doigt sur deux cent étudiants musulmans que comptait cette faculté de 5000 étudiants), demandèrent à l’Association des étudiants musulmans de faire, dans le cadre du cycle de conférences de cette dernière, un exposé sur la question nationale, ce fut une belle panique au bureau de l’AEMAN, alors contrôlé entièrement par le PPA, dont je faisais moi-même partie.

Durant une semaine, on discuta sur le meilleur moyen de contrecarrer cette intrusion dans la chasse gardée nationaliste : annuler purement ou simplement la conférence pour une raison quelconque, organiser l’obstruction pendant son déroulement, ou quoi d’autre ?
Finalement on prépara de façon plus sérieuse des contradicteurs sur le fond, et la conférence, houleuse et haute en invectives, fit réfléchir tout le monde même si chacun resta sur ses positions.

Un début de culture du débat avait commencé à germer.

Il est vrai que cela n’arrangeait pas du tout la logique hégémoniste qui prévalait dans le PPA-MTLD. S’appuyant sur son influence majoritaire, ce dernier s’employait de diverses manières à parachuter ses listes homogènes pour monopoliser la direction de l’association et en écarter les représentants d’autres tendances anticolonialistes. C’était préjudiciable de plusieurs points de vue et était mal vécu par de nombreux étudiants, frustrés dans leur aspiration de participation et pénalisés pour leurs points de vue différenciés sur un fond de convictions patriotiques communes.

Trois ans plus tard, ce monopole n’existera plus, sous la poussée conjointe des aspirations démocratiques de la base étudiante et d’une conjoncture politique où une crise du PPA (celle de 1949) a libéré l’expression et l’initiative de nombreux militants de ce parti.
Moi-même ayant quitté ce parti sans être encore adhérent du PCA, je fus élu président de l’AEMAN sur une liste d’union où figuraient toutes les tendances nationales.

Cette tradition, ainsi que d’autres pratiques démocratiques, se maintint jusqu’à la guerre de libération et fructifia bien au delà. Ceux qui ont été étonnés de l’autonomisation du mouvement étudiant algérien par rapport au FLN dès les premières années de l’indépendance n’ont pas besoin de recourir une fois de plus à la légende des manœuvres tortueuses des communistes. Ces derniers n’ont fait qu’exprimer et concrétiser l’authentique besoin démocratique dont les racines d’avant-guerre étaient restées vivaces.

Un phénomène similaire quoique moins spectaculaire s’est produit dans le mouvement ouvrier, où contrairement à ce qui s’était passé en Tunisie et au Maroc, il n’a pas été possible au mouvement nationaliste de créer un syndicat par le haut, pour évincer les syndicats CGT, qui fonctionnaient, malgré bien des imperfections, sur le mode démocratique.

Devenus majoritairement à composante algérienne avec des corporations pesant aussi lourd que mineurs, dockers, traminots, cheminots, ouvriers agricoles et petits fonctionnaires, impulsant également les revendications des sans-emploi et cultivant les attaches avec les problèmes de la petite paysannerie, ces syndicats se constituèrent en centrale autonome nationale unique, l’UGSA, au cours de l’année qui précéda le conflit armé.

C’est deux ans plus tard, en 1956, que la direction du FLN, pour des raisons à la fois d’emprise sur le mouvement de masse organisé (pour contrecarrer notamment la centrale USTA, messaliste, qui venait de se constituer avec les mêmes objectifs hégémonistes) et de rapprochement avec la centrale CISL pro-occidentale dans le contexte de la guerre froide, décida d’exploiter l’élan patriotique de la lutte armée pour créer par le haut et de l’extérieur la centrale UGTA.

L’esprit de cet acte fondateur et les pratiques qui l’accompagnèrent avec le seul but d’évincer et affaiblir l’UGSA (ex CGT), qui était pourtant l’une des organisations nationales constituantes du front FADRL en 1951, ont pesé très négativement jusqu’à nos jours non seulement sur les couches laborieuses mais aussi sur les développements sociaux et politiques dans le pays tout entier.

Il faut dire que cette création elle-même ne fut pas aisée, elle se heurta aux fortes réticences ou désaccords de nombreux responsables syndicaux pourtant proches du FLN ou même y exerçant des responsabilités. Ces derniers se trouvaient à l’aise dans l’UGSA (la participation des travailleurs européens qui y étaient restés n’était vraiment pas le problème que voulaient en faire certains nationalistes, pour peu que soient respectées les pratiques démocratiques).
Ils mesuraient les multiples conséquences d’une division dans le front social des travailleurs.

Abbane Ramdane le responsable national FLN qui sera deux ans plus tard assassiné par ses pairs, s’était ouvert à nous de ces difficultés lors de la rencontre que Bachir Hadj-Ali et moi-même eûmes avec lui au printemps 1956 pour l’intégration de nos forces combattantes et la définition de nos rapports avec le Front de libération.

Soulignant l’importance pour les travailleurs et le mouvement de libération lui-même d’une organisation syndicale unique et unie, nous lui avions alors suggéré que le FLN et le PCA contribuent à cette unification en appelant leurs militants travailleurs à constituer leurs sections syndicales dans chaque lieu de travail par l’élection démocratique de leurs délégués syndicaux à la base.

Cela était encore possible car les deux centrales syndicales ont pu poursuivre leurs activités légales jusqu’au milieu de l’année 57.

Il n’en a malheureusement pas été ainsi, sous l’influence probablement de conseilleurs dont la préoccupation, en vue d "occuper" cet axe du terrain social, était perceptible dans certains textes du Congrès de la Soummam. Selon un procédé qui aura la vie longue dans l’Algérie indépendante, au lieu d’aborder le projet à réaliser par la formulation de ses exigences positives pour tous les concernés, on se croit quitte avec la tâche et habilité à en assumer l’exclusivité une fois qu’on a copieusement critiqué ou dénigré les autres partenaires.

En l’occurrence la fonction des attaques sectaires dans la "Charte de la Soummam" était de transformer la direction effective des opérations militaires que l’ALN était en train de réaliser, en monopole politico-idéologique du FLN et en alibi pour légitimer la main-mise absolue sur les appareils de pouvoir.

On n’aura pas fini d’en mesurer les conséquences immédiates et à long terme, à commencer sur l’efficacité de l’UGTA elle-même comme instrument de mobilisation qu’elle aurait pu et dû être durant la guerre au lieu de se transformer en simple appareil bureaucratique, limitant le plus souvent son rôle à des collectes de fond pour le FLN et, à l’étranger, à des manifestations, communiqués de presse délégations en diverses régions du monde en soutien formel à la cause du FLN.

Par souci d’efficacité et de cohésion de la classe ouvrière en cette phase critique d’affrontement avec la puissance militaire française, le PCA a lancé dès l’interdiction de l’UGSA et de l’UGTA en Juin 57 un appel à ses militants pour activer dans l’UGTA clandestine.
Nous eûmes les plus grandes difficultés à faire admettre cette orientation aux secteurs les plus actifs des travailleurs, car les luttes sociales se poursuivaient, quoique dans des conditions difficiles, durant la guerre et certains hommes connus de l’UGTA les freinaient ou brillaient par leur absence.

Les dockers par exemple étaient particulièrement allergiques à cette nouvelle affiliation. L’un de leurs responsables syndicaux, le vieux Ammi Saïd, qui sera assassiné quelques mois plus tard par l’OAS, me dit calmement derrière ses grosses moustaches, au cours d’une de nos rencontres vers 1960 : "Que le parti nous demande tout ce qu’il veut, nous le ferons, mais pas çà ; ils ne savent rien faire d’autre que nous demander des souscriptions ; dès qu’il s’agit de faire face pour défendre nos intérêts, on ne les voit plus. Quelle confiance avoir en eux ; tu ne te souviens pas comment R. Dj. (devenu un des responsables de l’UGTA après avoir été à FO), faisait en permanence le briseur de grève, en particulier quand pendant des années, au détriment de leur paye, les dockers n’ont pas chargé un seul bateau en partance pour le Viêt-Nam ? Et aujourd’hui qu’il s’agit de notre pays et que ses amis nous freinent, tu veux qu’on les suive ?"

Des échos similaires nous parvenaient malheureusement d’autres secteurs des organisations de masse soumises au contrôle bureaucratique du FLN se soldant pour elles par le blocage de toute initiative allant dans le sens de la lutte générale.

Ainsi en fut-il lorsque des conditions furent créées à l’automne 1960 à la suite des nombreuses manifestations des ultra-colonialistes à Alger, pour organiser en milieu étudiant une riposte englobant étudiants musulmans patriotes et européens dits libéraux. Le représentant de l’UGEMA (la nouvelle organisation étudiante créée au début de la guerre et placée sous l’égide du FLN) fut contacté par un de nos camarades. Il répondit que le FLN n’avait pas donné le feu vert.

La manifestation se déroula quand même provoquant bagarres et remous de l’Université à la Grande poste, avec un impact sensible dans la population et parmi les jeunes dont j’entendais les commentaires par petits groupes dans les quartiers avoisinants…

Elle fut un des facteurs qui sensibilisa l’opinion algérienne quelques semaines avant les grandes manifestations de Décembre 1960, qui comme on sait, constituèrent un tournant politique dans la guerre. C’était le moment où les directions à Tunis du FLN et du GPRA (gouvernement provisoire de la République algérienne), qui furent surprises par cette initiative populaire et qui appelèrent dans un premier temps à l’arrêt de ces manifestations, n’envisageaient d’autre issue à la situation critique des maquis de l’intérieur, que dans l’internationalisation du conflit algérien (comprenez par là une implication militaire de la Tunisie et du Maroc aux frontières, hypothèse illusoire !)

Ces manifestations de Décembre 60 ont illustré ce que je soulignais plus haut, à savoir que les potentialités d’expression démocratique pouvaient se frayer leur chemin y compris dans des situations où l’hégémonisme, qu’il soit militaire ou civil, œuvrait à les restreindre.
Il est vrai qu’en cette matière, l’état de guerre comme toujours a servi de justification commode au FLN, ou plus exactement à plusieurs de ses courants ou clans, pour s’abriter derrière l’unité d’action et la discipline requises en pareilles circonstances, et faire comme si ces exigences impliquaient aussi forcément unité organique ou fusion des structures décidée et contrôlée par le haut, et plus encore, pensée et opinion uniques en toute question.

 Extrait de RÉFLEXIONS D’UN TÉMOIN-ACTEUR COMMUNISTE SUR LES LUTTES ET PRATIQUES DE POUVOIR EN ALGÉRIE

(INTERVENTION DE SADEK HADJERES AU FORUM DE DELPHES, OCTOBRE 1995)

Source : Socialgerie.net

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