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Publié par Saoudi Abdelaziz

Abdelhak Lamiri, économiste et chercheur. Photo DR

Abdelhak Lamiri, économiste et chercheur. Photo DR

"Beaucoup de pays sont en train de prouver que les restrictions drastiques des néo-libéraux sont inutiles. A nous d’en tirer les conclusions qui s’imposent".

Par Abdelhak Lamiri, le 15 mai 2017

 

Nous assistons à un tournant historique dans le processus de diffusion des idées économiques. Des ajustements dans le monde des idées économiques sont en train de s’accélérer.

Des économistes de plus en plus nombreux remettent en cause les doctrines économiques qui ont prévalu depuis 1974. En effet, l’histoire économique contemporaine d’après-guerre peut être scindée en deux grandes époques : de 1945 à 1974, puis de 1975 jusqu’à présent. Nous sommes très probablement en transition vers une troisième phase, très intéressante en termes d’idées et de pratiques économiques qui vont changer les approches des politiques et des économistes. En effet, la crise des Subprimes de 2007 a eu des conséquences énormes aussi bien sur les idées que sur la manière de juger les performances des différentes écoles de pensée. On pourrait, d’une manière informelle, appeler cette nouvelle étape «la remise en cause du néo-libéralisme».

La pensée néo-libérale culmine son approche par la doctrine communément appelée le consensus de Washington. Cette ligne de pensée se veut universelle et s’applique à toutes sortes d’environnements, y compris ceux des pays sous-développés. Ce qui implique qu’un pays comme la Somalie recevrait les mêmes recommandations que l’Administration américaine pour la conduite des politiques économiques. La Banque mondiale et le FMI, les institutions les plus ferventes à défendre le consensus de Washington, conçoivent à peu près les mêmes politiques économiques pour tous. Certes, il y a certaines dispositions utiles.

Mais dans l’ensemble, de nombreuses remises en cause ont été enregistrées un peu partout dans le monde. Parmi les critiques les plus virulentes, on note celles de Stiglitz, Prix Nobel d’économie, et l’Algérien Omar Aktouf, d’HEC Montréal. Mais le courant critique s’agrandit de jour en jour et la voix de ces sceptiques devient progressivement majoritaire. Les implications sont immenses pour la conduite des politiques économiques.

Résumé historique

La période après-guerre 1945–1975 — appelée les trente glorieuses — se caractérisait par la plus forte croissance économique jamais enregistrée dans l’histoire de l’économie mondiale. Des pays comme la France, l’Allemagne, la Suisse et l’Italie avaient connu une croissance annuelle moyenne supérieure à 5%. Quant au Japon, le taux moyen se situait autour de 10%. Plusieurs facteurs expliquaient ce phénomène : la reconstruction de l’après-guerre, la démographie, etc.

Cette période se caractérisait par un interventionnisme sans précédent de l’Etat. Après tout, la théorie économique (keynésienne) et de récentes expériences (New deal de Roosevelt) montraient la voie. Les inégalités économiques furent réduites progressivement. Malgré de nombreux problèmes, surtout liés au taux de change fixe, cette période fut la plus florissante de l’histoire économique de l’humanité pour les pays développés.

Ceci est loin d’être le cas pour les pays sous-développés. Une poignée de pays d’Asie (Hong Kong, Corée du Sud, Taïwan) s’en tirèrent, mais la vaste majorité des pays ne profitaient pas de cette embellie mondiale.
Mais en 1974, l’OPEP quadrupla ses prix pétroliers maintenus trop longtemps trop bas. L’économie mondiale connut alors un choc pétrolier qui a vu la croissance ralentir dans ces pays, en plus d’une inflation qui commençait à galoper (le terme «stagflation» apparut à ce moment-là).

Ces problèmes conjoncturels qui auraient pu se traiter par des politiques fiscales et monétaires appropriées donnèrent lieu à une remise en cause de la doctrine keynésienne. On eu droit à un déchaînement de toutes les branches de l’économie libérale : néo-classiques, monétaristes, tenants de l’offre et des anticipations rationnelles, etc. Leurs évaluations focalisent sur la taille, l’intervention et le périmètre de l’Etat, les déficits budgétaires, le laxisme monétaire et l’extrême bureaucratisation de la vie économique.

Cependant, les résultats obtenus par des politiques néo-libérales sont de loin inférieurs. De 1980 à 2009, la croissance des pays développés fut de 3,2 comparée à 4,8%, les taux de chômage sont globalement plus élevés : 6,1% contre 4,8%. Les indicateurs se sont détériorés pour tous les pays. De surcroît, les inégalités se sont fortement accentuées dans tous les pays développés.

Ce qu’il convient de rappeler

Les crises se sont multipliées sous l’égide de politiques économiques trop restrictives pour l’Etat et trop laxistes en direction du secteur privé. La libéralisation sans contrôle adéquat à abouti à la surfinanciarisation de l’économie. Le secteur financier à lui seul produit autant de bénéfices que l’économie réelle dans les pays développés. La plupart des bénéfices proviennent des spéculations et n’ont rien à voir avec l’économie réelle qui est de plus en plus marginalisée. Malgré toutes ces évidences, on continue à traiter des politiques économiques sous l’angle idéologique. Mais la révolte enfle et n’est pas près de s’estomper.

Le fameux biographe de Keynes, Skidelski, signe un ouvrage, best-seller en 2011 sur le même économiste intitulé The return of the master (Le retour du maître) qui décrit la pertinence de la doctrine keynésienne aux problèmes contemporains. Il rappelle que c’est l’abandon de cette doctrine qui a mis à mal les économies des pays développés. Cependant, on remarque que du côté académique les choses sont en train de bouger plus rapidement que dans le domaine politique. Les institutions internationales n’ont que légèrement modifié leur doctrine.

Les académiciens ont renoué avec des analyses monétaires passées qui démystifient les analyses néo-libérales. Ce qui est convenu d’appeler MMT (Modern monetary theory) explique que l’endettement public interne (vis-à-vis de ses citoyens) n’est nullement un problème pour les pays qui peuvent procéder d’une manière souveraine à l’émission monétaire. Mais les politiques restent beaucoup plus prudents qu’ils ne le doivent.

C’est même le cas de notre pays. On a peur de faire croître la masse monétaire de 5 à 6% par an afin de financer l’économie productive, la science et la promotion de modes de management qui vont booster la productivité et l’exportation. Si la monnaie est orientée vers la science et l’efficacité tout en produisant quelque 2 à 3% d’inflation, elle permet d’enraciner le développement et l’efficacité.

L’émission monétaire serait un problème si elle est massive (10% ou plus), ou si on l’affecte vers des activités populistes qui n’ont rien à voir avec la diversification économique ou la multiplication des activités scientifiques. Beaucoup de pays sont en train de prouver que les restrictions drastiques des néo-libéraux sont inutiles. A nous d’en tirer les conclusions qui s’imposent.

Source : El Watan

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